‹ Mes confidencesChapitre 33 sur 44 · CLXXXVIII · texte numérisé non relu

CLXXXVIII

— Le jugement à mort! m’écriai-je involontairement, en écoutant la femme du bargello. Il est pourtant bien jeune pour mourir !

— Oui, reprit-elle, mais n’était-il pas bien jeune aussi pour tuer, faudrait-il dire? et $i on le laissait vivre avec ses 'instincts féroces, n’en ferait-il pas mourir bien d’autres avant lui ?

— C’est vrai, pourtant, dis-je, en baissant la tête, à la brave femme, de peur de me trahir. Seulement, qui sait s’il est vraiment criminel ou s’il est innocent?

— On le saura avant la fin de la journée, ditelle, car c’est aujourd’hui que 1e conseil de guerre est convoqué pour venger le pauvre brigadier des sbires; mais que peuvent dire ces avocats devant le cadavre de ce brave soldat tué derrière

3iU

KIOli D’ALIZA.

uii arbre, eu faisant la police dans la iiiontagDe?

Je ne répondis rien en apprenant que le jugement serait rendu le jour même où j'entrais en service près de Hyeronimo, dans sa propre prisoi). Mon cœur, resserré par les nouvelles de la maîtresse du logis, se fit si petit dans ma poitrine que je me sentis aussi morte que mon ami.

Cependant, qui sait, me dis-je en m’éloignant et en reprenant un peu mes sens, qui sait si l’on ne pourrait pas lui faire grâce encore à cause de sa jeunesse? Qui sait si on ne lui donnera pas le temps de se préparer au supplice en bon chrétien, de se confesser, de se repentir, de se réconcilier avec les hommes et avec le bon üieu ? Et qui sait si, pendant ce temps, je ne pourrai pas, comme la fille du galérien de Livourne, trouver moyen de le faire sauver de ses fers, fallût-il mourir à sa place? Car, pourvu que Hyeronimo vive, qu’importe que ' je meure ; n’cst-ce pas lui seul qui est capable, par ses deux bras, de gagner la vie de mon père, de ma tante et du pauvre chien de l’aveugle? Et puis s’il était mort, comment pourrais-je vivre moimême? Avons-nous jamais eu un souffle qui ne fût

KIOIt DAUZA.

pas & nous deux? Nos âmes ont-elles jamais un seul jour plus séparées que nos corps? Les balles qui frapperaient sa poitrine n’en briseraientelles pas deux?

Et puis enfin, ajoutai-je avec un rayon d’espérance dans le cœur, puisque la Providence a fait ce miracle, sur le pont de Saltochio, de me faire .ramasser par cette noce, de me conduire juste, au pas de ces bœufs, chez le bargelto où il respire, d’inspirer la bonne pensée de me prendre à leur service à ces braves gardiens de la prison, de me permettre ainsi de me faire entendre d’Hyeronimo avec l’assistance de notre zampogne, de le voir et de lui parler tant que je le voudrai, sans que personne soupçonne que je sais où il est, et que la clef de son cachot est dans les mains de celle qui lui rendrait le jour au prix de sa vie ; qui sait si celte Providence n’avait pas son desseùi caché sous tant de protection visible? et si...

FIOR D’ALIZA

La voix du piccinino interrompit ma pensée en me disant que c’était l’heure de porter la nourriture aux dogues du préau, de jeter des criblures dç graines aux colombes du puits, et de renouveler l’eau dans les cruches des prisonniers, comme on m’avait appris le matin qu’il fallait faire.

— C’est bien, dis-je à l’enfant, la corde du puits est trop dure à faire tourner sur la poulie pour tes doigts, et tu ne pourrais pas* non plus m’aider à faire descendre et remonter la double grille dans sa rainure jusqu’aux voûtes des loges; amuse-toi là, dans le vestibule du cloître, à tresser la paille qui sert de litière aux détenus, je ferai bien seul l’ouvrage pénible, contente-toi de surveiller la porte extérieure et de m’avertir si le bargello ou sa femme venait à m’appeler.

— Oh! le bargello et sa femme, me dit l’enfant, ils ne nous appelleront pas de la journée, ils viennent de sortir tous les deux pour aller au tribu-

'Digilized by Googit

non D'AUZA. AW

liai entendre l’accusateur de ce scélérat de* montagnard qui est ici couché, comme un louveteau blessé dans sa caverne, et pour demander aux juges à quelle heure ils devront le faire conduire demain devant eux, pour le juger par demandes et par réponses.

ex G.

J’affectai l’air indifférent à ces paroles du petit enfant; je lui donnai cinq ou six grosses bottes de paille des prisons à tresser proprement pour le pavé des cachots, et je lui recommandai bien de ne pas se déranger de son ouvrage entre les deux portes, ju^ qu’au moment où il aurait fini tout son travail et où je viendrais le chercher pour étendre les nattes avec lui sur les dalles des cachots.

Quand l’enfant, sans soupçon, fut assis parterre, occupé à tresser sa première natte, j’ouvris la seconde porte donnant sur la cour du cloître, une corbeille de criblure de froment à la main pour les ramiers, et je me dirigeai vers le puits, pour tirer

rion ivAi.iZA.

3it

l’eau dans les auges et pour eu remplir les cruches des prisonniers.

Tous et toutes levèrent les yeux sur ma figure pour s’assurer d’un coup d’œil si le nouveau porteclefs (car ils savaient le mariage de l’ancien avec la jolie fille du bargello) adoucirait ou aggraverait leur peine par sa physionomie et par le son de sa voix brusque ou douce ; ils me remercièrent poliment de mon service, hommes, femmes ou enfants, et je vis clairement sur leurs figures l’étonnement et la consolation que leur causait un visage si jeune qui, au lieu de reproche à la bouche , roulait des larmes dans ses yeux, et qui semblait avoir plus de pitié pour eux qu’ils n’avaient eux-mêmes peur de lui.

Comme le bargdlo m’avait dit sur celui-ci et sur celle-là tout ce qu’il y avait à savoir, je fus compatissante avec les hommes, attendrie avec les femmes et caressante avec les enfants, comme avec les colombes de la cour, prisonnières sans avoir fait de faute au bon Dieu.

DfcüL ;■ y

Coogk

Tout le inonde servi, monsieur, je m’avançai toute tremblante et toute pleurant d’avance, ma cruche h la main, vers la dernière loge du cloître, au fond de la cour, où, selon le bargelio, habitait le meurtrier.

Un pilier du cloître cachait la lucarne de cette dernière loge du fond de la cour aux autres prisonniers, en sorte qu’il y faisait sombre comme dans une caverne.

Je m’en réjouissais, ma tante, et je rabattais tant que je pouvais les larges bords de mon chapeau calabrais sur mes yeux, pour que l’ombre étendue du chapeau empêchât aussi le pauvre meurtrier, surpris, de me reconnaître d’un premier regard et de jeter un premier cri qui nous aurait trahis au.\ autres prisonniers du cloître.

FIOR D’AUZA.

J'approchai donc doucement, lentement, comme quelqu’un qui brûle d’arriver et qui cependant craint presque autant de faire up pas en avant qu’en ar> riëre. Mes yeux se voilaient, mes tempes battaient, des gouttes de sueur frçide suintaient de mon front; quand je fus à une enjambée ou deux de la lucarne ferrée, au fond de laquelle j’allais apercevoir celui qu’ils appelaient le meurtrier, mes jambes refusèrent tout à fait de faire un dernier pas, mes mains froides s’ouvrirent d’elles-mêmes, le trousseau de clefs d’un côté, la cruche pleine d’eau de l’autre, tombèrent à la fois sur les dalles, et je tombai moi-même contre la muraille, entre le trousseau sonore et la cruche d’eau cassée. Les prisonniers crurent que c’était un faux pas contre les dalles du cloître qui avait caustl’accident ; personne, heureusement, n’y prit garde; j’eus le temps de revenir à moi, de sentir le danger et de réfléchir au moyen d’entrer dans la loge du meurtrier sans que le saisissement trop soudain lui

nOR DAUZA.

fit r«^véler involontairement qui j’étais aux oreilles de ses compagnons de peine.

Je ramassai les clefs, je balayai les tessons de la cruche dans la cour, et je revins sur mes pas, comme si j’allais chercher un autre vase pour porter son eau au meurtrier. C’est sous ce prétexte que je passai aussi dans le vestibule, devant le piccinino occupé à tresser attentivement ses nattes de paille. Mais aussitôt que je fus rentrée dans le corridor des cuisines, comme si j’allais y prendre une fiasque neuve à la place de celle que je venais de répandre, je m’élançai en bonds rapides, par les marches de l’escalier, jusqu’au sommet de la tour, je pris la zampogne sur mon lit, je la mis sous mon bras et je redescendis, aussi vite que j’étais montée, jusqu’aux cuisines.

J’y {H*is une fiasque, et la montrant, ainsi que la zampogne, au piccinino, je lui dis que n’ayant plus rien à faire dans la cour , après mon service fini, j’allais pour passer le temps, à l’ombre des arcades du cloître, jouer quelques airs de mon métier aux malheureux enfermés sans amusement dans leurs loges; le piccinino, qui avait bon cœur, qui aimait, comme tous les enfants, le son de la zampogne, n’y

KiüK h'auza.

entendit aucune malice et trouva que c’était une pensée du bon Dieu que de rappeler la liberté aux captifs et le plaisir aux malheureux. S’il avait été plus avancé en âge et en réflexion, il aurait bien pensé le contraire, n’est-ce pas, monsieur? Mais c'était un enfant, et je -me hâtai de profiter de son ignorance.

J'entrai donc de nouveau dans la cour ; j’allai remplir ma cruche neuve dans l’auge des colombes, et je revins, ma cruche pleine dans la main, sous le cloître, comme si j’allais laver les dalles du cloître devant les grilles depuis la première jusqu’à la dernière. Je m’étais dit, au moment où je cassais ma cruche : Si nous nous revoyons sans nous être avertis que nous allons nous revoir, Hyeronimo et moi. nous sommes perdus ; il faut donc nous avertir sans nous parler avant de nous rencontrer face à face : quel moyen? Il n’y en a qu’un, la zampogne. Allons la chercher ; tirons-en quelque.^ .sons d’abord fai-

Digitizcd by Googic

blés et décousus, dans la cour, bien loin du cachot du meurtrier ; éveillons ainsi son attention , puis taisons-nous pour lui donner le temps de revenir de son étonnement; puis recommençons un peu plus fort et d’un peu plus près, pour lui faire comprendre que c’est moi qui approche ; puis, taisons-nous de nouveau ; puis, avançons en jouant plus haut des airs à nous seuls connus, pour qu'il ne doute plus que c’est bien moi et que, de pas en pas et de note en note, il sente que je vais précaulieusement à lui, et qu’il soit tout préparé à me revoir et à se taire quand la zampogne se taira et que j’ouvrirai la première grille de son cachot.

C’est ce que je fis, ma tante, et cela réussit aussi juste que cela m’avait été inspiré dans mon malheur; ma zampogne jeta d’abord quelques sons aussi courts et aussi doux que les souffles d’un nourrisson qui se réveille, puis des morceaux d’airs tronqués et expirants comme des pensées qu’un n’achève pas dans

KIUK liALIZA.

JuO

un rêve , puis d&s ritournelles qu’on entend à la Saint-Jean, dans les rues, et qui sont dans l'oreille de tout le inonde.

Les pauvres prisonniers et prisonnières, tout réjouis, se pressaient à leurs grilles, écoutaient les larmes aux yeux et me remerciaient, à mesure que je passais devant leur lucarne, de leur donner ainsi un souvenir de leur jour de fête.

Le meurtrier, qui avait paru au premier moment à sa lucarne, les deux mains crispées à ses barreaux, ne s’y montrait plus ; j’en fus réjouie malgré l’impatience que j’avais de le voir ; je compris qu’il avait reconnu l’instrument de son père, 'et qu’il s’attendait à quelque chose de moi, semblable à la surprise qu’il avait eue la nuit, du haut de la tour, en entendant l’air d’Hyeronimo et de Fior d’Aliza, que l’un de nous deux seul pouvait jouer à l’autre, puisque nous ne l’avions appris à personne.

Aussi, pour bien le confirmer dans l’idée qu’il allait

me voir apparaître, quand je fusa la dernière arcade au tournant du cloître avant son grillage, je m’assis sur le socle de l’arcade et je jouai doucement, lentement, amoureusement, l’air de la nuit dans la tour, afin qu’il comprit bien que j’étais là, à dix pas de lui, et qu’il entendît pour ainsi dire battre mon cœur dans la zampogne ; et je finis l’air, non pas comme d’habitude, par ces volées de notes qui semblaient s’élancer vers le ciel, comme des alouettes joyeuses montant au soleil, mais je le finis par deux longs, lugubres et tendres soupirs de l’instrument qui semblait bien plutôt pleurer que chanter, hélas 1 comme moi-même!...

Aucun bruit ne sortit de la loge du meurtrier, je compris à ce silence que mon intention avait été saisie par Hyeronimo, et que je pouvais, sans danger, laisser la zampogne, reprendre ma cruche et ouvrir le cachot.

Je m’approchai donc avec plus de confiance de la sombre lucarne, assombrie encore par le noir pilier, et je jetai un regard furtif à travers les barreaux de fer du premier grillage ; je ne vis que deux yeux fixes <iui me regardaient du fond du cachot, tout au

non DA LIZA.

IoikI de la nuit régnant derrière la seconde grille.

C’était lui, ma tante! ([ui ne savait encore que penser et qui me regardait du fond de l’ombre.

.4 ma vue, quelque chose remua sous un tas de chaînes et se leva de la paille, sur sou séant, en tendant deux bras enchaînés vers le jour et vers moi.

C’était lui, mon père ! Je le devinai plutôt que je ne le reconnus aux traits de son visage, tant l’ombre était noire dans la caverne du pauvre innocent. Je mis un doigt sur mes lèvres pour lui dire, sans parler, de se taire, et, déposant ma cruche de l’autre main, j’ouvris, comme on me l’avait montré le matin, la première grille, et j’entrai tout entière dams la première moitié du cachot où je n’étais séparée d’Hyeronimo que par la seconde grille.

Je m’élançai, les bras aussi tendus vers les siens, avec tant de force, que mon front meurtri semblait vouloir enfoncer les barreaux noués par des nœuds de fer, comme mes agneaux quand ils se battent, pour sortir de l’étable, contre la cloison d’osier qui les enferme.

Mais lui, en voyant ce chapeau de Calabre, ces

Flou U’ALIZA.

cheveux coupés, ces habits d’homme sur le corps de sa sœur dont il ne reconnaissait que peu à peu le visage, semblait pétrifié à sa place et laissait retomber ses bras devant lui, avec un bruit de chaînes qui consternait l’oreille. Il avait plutôt l’air de quelqu’un qui recule au lieu de quelqu’un qui avance, il semblait pétrifié par les murs de sa prison.

— Quoi ! tu ne reconnais pas Fior d’Aliza, lui disje à demi-voix, parce qu’elle a changé d’habits et qu’elle a coupé ses cheveux pour te rejoindre I C’est moi, c’est ta sœur, c’est mon père et ma tante, c’est tout ce qui t’aime entré avec moi dans ton sépulcre pour t’an'aclier à la mort au prix de leur propre vie, s’il le faut, ou du moins pour mourir avec toi si tu meurs.

GXCVl.

Ma voix, qu’il reconnut, lui ôla le doute, et il s’élança k son tour vers moi de toute la longueur de sa chaîne rivée au mur dans le fond de la prison ; elle était juste assez longue pour que le bout de

HUK UALl/.A.

tiOâ doigts, mais non pas nos lèvres, pussent sc toucher.

Nous les entrecroisâmes aussi serrés et aussi forts que les nœuds de son grillage de fer, et nous nous mimes à pleurer sans rien dire, en nous regardant à travers nos larmes, comme ces âmes du purgatoire qui se regardent à travers les limbes d’une flamme à l'autre, dans les images, le long du chemin.

t:\cvii.

Je finis, la première, par sangloter tellement qu'aucune parole articulée ne pouvait sortir tout entière de mes lèvres. Mais lui, plus fort, plus homme, plus courageu.x, revenu de son premier étonnement parla le premier.

Le son de sa voix m’entra comme une musique dans tout le corps, je crus qu’un esprit de lumière tait entré dans la caverne et m’avait parlé.

— Comment es-tu là, ma pauvre âme? me dit-il. (jui t’a appris où j’étais moi-même î Que veut dire cet habit d'homme dont tu es travestie? cette zam-

pogne que j’ai entendue la nuit dernière du fiautdu ciel et qui s'est approchée tout à l’heure, connue une mémoire et une espérance, de ma lucarne? Que fait le père? Que fait la tante? Le chien est-il mort? Qui est-ce qui a soin de leur nourriture? Quelle est ton idée en les quittant et en prenant ce déguisement pour me suivre?

— Mon idée, répondis-je, je n’en sais rien ; je n’en ai eu qu’une dans le cœur quand je t’ai vu garrotté par les sbires et emmené par eux à la mort, je n’ai pas pu me retenir de descendre où tu allais, et je suis descendue à Lucques, comme la pierre qui roule de la montagne en bas dans la plaine par son poids et par sa pente, sans savoir pourquoi et sans pouvoir s’arrêter; voilà.

Alors je lui racontai précipitamment comment j’avilis pris les habits et la zampogne de mon oncle dans le coffre, afin de ne pas être exposés, comme une pauvre fille, aux ppursuites, aux insolences et aux

KIOK U’ALIZA.

libertinages des hommes dans les rues; comment mon oncle et ma tante avaient voulu s’opposer par force à mon passage, comment le père Hilario leur avait dit, au nom du bon Dieu : Laissez-la faire son idée; comment il avait promis d’avoir soin d’eux, àdéfaul de leurs deux enfants, dans la cabane ; comment une noce, qui avait besoin d’un musicien, m’avait ramassée sur le pont ûaCerchio; comment cette noce s’était trouvée être la noce de la fille da' bargello; comment leur gendre, en s’en allant de la maison avec a&sposa, avait laissé vacante la place de serviteur et de porte-clefs de la prison ; comment la femme et le mari, trompés par mes vêtements et contents de ma figure, m’avaient offert de les servir à la place du partant ; comment j’avais pressenti que la prison était la vraie place où j’avais le plus de chance de trouver et de servir mon frère prisonnier ; comment j’avais joué de ma zampogne, dans ma chambre haute au sommet de la tour, pendant la nuit, afin de lui faire connaître, par notre air de la grotte, que je n’étais pas loin et qu’il n’etait pas abandonné de tout le monde, au fond de son cachot, où il avait été jeté par les sbires; comment le bargello m’avait appris

Digitii'M by Googli

FIOR D'A LIZA

mon service le matin et comment j’avais compris que le meurtrier c’était lui ; comment j’étais parvenue, petit à petit, à l’empécher de pousser aucun cri en me revoyant; comment je le verrais à présent à mon aise, et sans qu’on se doutât de rien, tous les jours ! Enfin tout.

Il restait comme ébahi de surprise et d’ivresse en m’écoutant, et il m’arrosait les doigts de larmes chaudes, comme si son cœur était un foyer, en m’écoutant et en dévorant mes pauvres mains de ses lèvres; mais quand j’ajoutai que ma pensée était de gagner de plus en plus la confiance du bargello, de dérober la grosse clef de la prison, de me procurer une lime et de la lui apporter pour qu’il sciât sa chaîne, de lui ouvrir moi-même du dehors les deux portes grillées du cachot et de le faire évader vers la mer quand on saurait son jugement par les juges de Lucques :

noR n'AUZA.

— Oh! cela, s’ (5cria-t-il, jamais! jamais! Je ne limerai pas ma chaîne, je ne m’évaderai pas de la prison en te laissant deiTière moi prisonnière à ma place, et punie pour la complicité dans l’évasion d’un homicide ; je ne me sauverai pas du duché avec toi, en enlevant en toi la seule nourricière et la seule consolation de nos deux pauvres vieux, avec leur chien, dans la montagne. Non, non, je mourrai plutôt mille fois pour un faux crime, que de vivre par un vrai crime dont toi et eux vous seriez punis à jamais pour moi! Pourquoi donc est-ce que je voudrais vivre et comment donc pourrais-je vivre alors, puisque je ne regrette rien que toi et eux dans ce bas monde, et qu'en me sauvant c’est toi et eux que j’aurai sacrifiés et perdus?

Je n’avais pas pensé à cela, monsieur, et, tout en déplorant qu’il ne voulût pas suivre mon idée de ie faire sauver, je ne pus m’empêcher d’avouer qu’il disait trop juste et qu’à sa place j’aurais certainement dit ainsi moi-même. Mais une pau\Te fille des montagnes, amoureuse et désolée, mon père et ma tante, excusez-moi cela, ne peii.se pas à tout à la fois; je ne pensais alors ni à moi, ni à vous, mais au pauvre Hyeronimo. Si j’ai eu tort, j’en ai été bien punie.

Quand nous eûmes ainsi longtemps parlé bouche à bouche, cœur à cœur, à travers les froides grilles du cachot, trois coups de marteau de l’horloge de la cour, résonnant comme un tremblement de l’air, sous les souterrains, nous apprit que trois heures s’étaient écoulées dans une minute et qu’il était temps de nous arracher l’un à l’autre, si nous ne voulions pas être surpris par le retour du bargeUo.

Nous convînmes ensemble que tel ou tel air de

FIOK DAUZA.

ma zampogne, pendant la nuit, du haut de ma tour, voudrait dire telle ou telle chose : peine, consolation espérance, bonne nouvelle, absence ou présence du bargello et toujours amour! Car le poids du cœur en fait découler enfin les secrets, ma tante! Et cette fois, malgré notre silence et notre ignorance de nous-mêmes jusque-là , nous n’avions pas pu nous cacher que nous nous aimions, non-seulement de naissance, mais d’amour, et que l’absence ou la mort de l’un serait la mort de l’autre.

.T’avais bien rougi en lui avouant ce que je sentais, sa voix avait bien tremblé en me confes.sant pour la première fois que je ne faisais pas deux avec lui dans son idée et dans ses rêves, et que s’il n’avait rien osé dire encore à sa mère et à son oncle pour qu’on nous fiançât ensemble à San Stefano, c’était à cause de mes silences, de mes tristesses, de mes éloignements de lui depuis quelques mois, qui lui avaient fait douter s’il ne me causerait pas de la peine en me demandant pour fiancée à nos parents; il me dit même qu’il ne regrettait en ce moment ni la prison ni la mort, puistjue son malheur avait été l’occasion qui avait forcé le secret de mon cœur.

Digilir

Oh ! que nous nous dîmes de douces paroles alors, à travers les barreaux, ma mère! et que même en ne nous parlant pas, mais en nous entendant seulement respirer, nous étions contents! 11 me semblait que je buvais du lait par les pores, et qu’une douceur que je n’avais jamais éprouvée me coulait dans toutes les veines et m’allanguissait tous les membres, comme si j’allais mourir et que la mort fût îi la fois une mort et une résurrection. .Te présume que le paradis sera quelque chose comme l’éternelle surprise et l’éternel aveu d’un premier amour, entre ceux qui s’aimaient et qui ne se l’étaient jamais dit !

Au second battement de marteau de l’horloge qui nous avertissait, je m’en allai à contre-creur en reculant, en revenant, en reculant encore, comme si nous ne nous étions pas tout dit ; mais le danger pressait : je refermai la grille sur lui, je ramassai ma zampogne et je revins m’asseoir sur les marches

non DAUZA.

du cloître et de la rour, vis-îi-vis du puits des colombes, et, pour que personne ne se doutilt de rien parmi les prisonniers et les prisonnières, j’eus l’air de m’être endormie pour la sieste, au pied d’un pilier, et je me mis à jouer des airs de zampogne comme pour passer le temps.

AhI mes airs cette fois n’êtaient pas tristes, allez! Je ne sais pas où je les prenais, mais le bonheur de savoir qu’il m’aimait et le soulagement que j’éproiivais de lui avoir osé dire enfin : Je t’aime ! l’emportaient sur tout, prison,' grilles, chaînes, échafaud même; la zampogne semblait plutôt délirer que jouer sous mes doigUs, et les notes qui s’échappaient criaient de joie, insensées, comme les eaux de la grotte, amassées dans le bassin et longtemps retenues, quand nous ouvrons les rigoles, s’élancent en cascades en se précipitant en écume et en bondissant au lieu de couler, et je me disais ; Il m’entend, et ce délire est un langage à son oreille qui lui apprend ce que ma bouche n’a pas achevé de lui confesser.

Les prisonniers se pressaient aux lucarnes et croyaient peut-être que j’étais tombée en folie. Les colombes mêmes battaient des ailes comme de

KIOR D’Al.lZA.

plaisir à m’entendre, ces jolies bôtes sc regardaient, SC becquetaient , se lissaient les plumes et semblaient SP dire : Tiens ! en voilà une qui est donc aussi amoureuse que nous !

A propos des colombes, ma tante, j’ai oublié de vous dire qu'une idée m’était venue , en quittant Hyeronimo, de me servir de ces doux oiseaux pour nos messages de la tour au cachot et du cachot à ma chambre haute.

Vous savez comme j’étais habile à apprivoiser les oiseaux à la montagne, et comme je les retenais sans cage, sur le toit, à la fenêtre et jusque sur mon lit. Je dis donc à Hyeronimo ce que je voulais faire.

— Émiette, lui dis-je, tous les matins, un peu de la mie de ton pain de prison, et répands ces miettes, toutes fraîches, sur le bord intérieur du mur à hauteur d’appui où tu t’accoudes quelquefois pour regarder couler l’heure au soleil ; petit à petit, la plus hardie viendra becqueter entre les barreaux, puis

Flou DAUZA.

jusque dans ta main ; tu lui caresseras les plumes sans la retenir, et tu la laisseras librement s’envoler, revenir et s'envoler encore ; bientôt elle aura pour toi l’amitié que toutes les bôtes ont naturellement pour l’homme qui ne leur fait point de mal ; tu la prendras dans ton sein, elle becquettera jusqu’à tes lèvres, elle se laissera faire tout ce que tu voudras d'elle ; moi, de mon côté, je vais en prendre une sur la margelle du puits et l’emporter sous ma chemise, dans mon sein, là-haut, dans ma chambre; je l’empêcherai seulement une heure ou deux de s’envoler, je lui donnerai des graines douces et du maïs sucré sur le bord de ma fenêtre, et je la lâcherai ensuite pour qu’elle rejoigne ses compagnes dans la cour ; tu la reconnaîtras au bout de fil bleu que j’aurai noué à ses jambes roses, et c’est celle-là que tu apprivoiseras de préférence en faisant peur aux autres ; au bout de deux ou trois jours, tu verras qu’elle viendra à tout moment te visiter et qu’à tout moment aussi elle remontera de la lucarne à ma tour, pour redescendre encore de ma tour à ton cachot.

J’effilerai ma veste et ma ceintime et, quand le fil sera blanc ronge ou bleu, cela voudra dire : Bonne

Digiiij by Cooglc

KIOH UAUZA.

nouvelle ! et, quand il sera brun ou noir, cela voudra dire : Prenons garde, tremblons et prions 1 Toi, tu lui attacheras un fil à la patte pour me dire : Je pense à toi, je t’ai comprise, je suis content ou je sais en peine. Nous saurons ainsi , à toute heure , grâce à ce messager, ce qui se remue dans nos cœurs ou dans nos sorts, sans que la présence du bargello dans la cour puisse empêcher nos confidences.

Quand le bargello rentra du tribunal et qu’il entendit la zampogne dans la cour, il vint à moi.

— C’est bien, me dit-il, mon garçon, j’aime que ma prison soit gaie et que mes prisonniers aient de bons moments que Dieu leur permette de prendre, même en leur donnant tant de mauvais jours.

Gaie !. .. Elle ne le sera pas longtemps, ajouta-t-il à voix basse et en se parlant à lui-même.

Je pâlis sans qu’il s’en aperçût, et je me doutais qu’on avait peut-être jugé à mort celui qu’ils appelaient le meurtrier. Je n’osai rien témoigner de mon

KIOU D’AUZA.

angoissü, de peur de me révéler, et j’attendis (jue le bargello fût ressorti de la prison pour faire parler, si j’osais, sa bonne femme.

Hélas! je n’eus pas grand’ peine à provoquer ces renseignements ; dès que je la rencontrai, eu sortant du cloître, dans la cuisine où j’allais chercher les paniers de prov ende pour le souper des prisonniers :

— Tu auras trop tôt une écuelle de moins à leur servir, me dit-elle avec une vraie compassion.

— Quoi ! dis-je avec peine, tant le désespoir me serrait la gorge, le meurtrier a été jugé ?

— A mort ! murmura-t-elle en me faisant un signe de silence avec ses lèvres.

— A mort ! m’é riai-je en laissant retomber le panier sur le carreau.

— Pauvre enfant, dit-elle, on voit bien que tu as bon cœur, car tu as pâli à l’idée du supplice d'un misérable qui ne t’est rien, pas plus qu’à moi, ajoutat-elle , et pourtant je n’ai pas pu m’empêcher de pâlir, de trembler et de pleurer moi-méme, tout à l’heure, quand j’ai entendu l’officier accusateur du conseil de guerre conclure son long discours par ce mot terrible : « la mort I > sous les balles des sbires,

sur la place des exécutions de Lucques, et son corps livré au bourreau, comme celui d’uii décapité par la hache, et enseveli par les frères de la Miséricorde dans le coin du Campo-Santo réservé aux meurtriers, avec la croix rouge sur leur sépulcre. 11 ne reste plus qu’à lui signifier son jugement et à le faire ratifier par monseigneur le duc.

Mais, me dit-elle, garde-toi de rien dire dajjs la prison de ce que je te dis là, mon enfant; les meurtriers même sont des chrétiens , le repentir leur appartient comme à nous tous poui' racheter là-haut le crime qu’on ne leur peut pas remettre ici-bas. Il ne faut pas les faire mourir autant de fois qu’il y a de minutes entre le jour où on les condamne et le jour où on les frappe avec le fer ou avec le plomb. Quand le duc a signé le jugement, quand il n’y a plus d'appel et plus de remède à leur sort, on les instruit avec ménagement du supplice qui les attend; on leur laisse quatre semaines de grâce entre l'arrêt et l’exécution pour bien se préparer avec leur confesseur à paraître résignés et purifiés devant Dieu, et pendant tout cet intervalle de temps, qui s’écoule entre la signilica-

KIUH D’ALIZA.

tion du jugement et la mort, on les traite non plus comme dès criminels qu’on maudit, mais comme des malheureux déjà innocentés par le supplice , qu’ils vont subir.

C’est une belle loi de Lucques, n’ est-ce pas, cellelà, c’est une loi de vrais chrétiens qui donne le temps de revenir à Dieu avant que de quitter la terre, et qui suppose déjà innocents ceux à qui Dieu lui-même va pardonner au tribunal de sa miséricorde? On les délivre alors de leurs chaînes, on les laisse s’entretenir librement dans le cloître avec leurs parents, leurs amis, leurs femmes, et surtout avec les prêtres ou les religieux, de quelque couvent que ce soit, qu’ils demandent pour se préparer au grand passage. Tu pourras alors laisser le meurtrier, ses membres libres, aller et venir de sa loge dans la chapelle de la prison, au fond de la cour, sous le cloître, entendre les offices des morts qu’on lui récitera tous les jours, et jouir enfin de toutes les douceurs compatibles avec sa réclusion.

b’IOK Ü’ALIZA.

Je buvais toutes ces paroles et je roulais déjà dans ma pensée, avec l’horreur de notre sort à tous les deux, le rêve d’y faire échapper, malgré lui s’il le fallait, celui qui ne voulait pas vivre sans moi et après lequel moi-même je ne voulais que mourir.

Quand je fus peu à peu, en apparence, remise des confidences de la bonne femme, je repris le panier et je rentrai dans la cour pour distribuer la soupe du soir de loge en loge. Lorsque jo fus arrivée à la dernière loge, dont le pilier du cloître empêchait la vue aux autres , j’appelai à voix basse Hyeronimo et je lui dis rapidement ce que m’avait dit longuement la maîtresse des prisons, afin que, si c’était pour lui la mort, la voix qui la lui annonçait la lui fît plus douce, et que, si c’était la vie, la parole qui la lui apportait la lui fît plus chère.

— Mais c’est la vie! lui dis-je, Hyeronimo, mon frère, mon compagnon dans le paradis comme sur la terre, ce sera la vie, sois-en sûr ! Tu ne me refu-

Flou Ü'AUZA.

seras pas de la recevoir de ma main pour nos parents; ces quatre semaines de soulagement de ta chaîne descellée du mur, de prières, de visites, de consolations, d’entretiens avec le prêtre appelé'^ar toi dans ton cachot, nous offriront un moyen ou l’autre de nous sauver ensemble de ces murs.

— Oh ! si c’est ensemble, dit-il , en me jetant un regard qui semblait réfléchir le firmament et éclairer le cachot tout entier ; oh ! si c’est ensemble, je le veux bien, je le veux comme je veux respirer pour vivre : avec toi, tout ; sans toi, rien ; me délivrer par ta captivité à ma place, plutôt mourir un million de fois au lieu d’une !

Je vis qu’avec ce pieux mensonge de me sauver avec lui, j’en ferais ce que je voudrais au dernier moment.

— Eh bien! lui dis-je, je vais me procurer la lime à l’aide de laquelle une pauvre prisonnière, qui est ici à côté avec son petit enfant, a scié les fers du beau galérien, son fiancé, et, quand j’aurai

KIOK D’ALIZA.

la lime je serai bien aussi habile qu’elle à scier un des barreaux, qu’elle l’a été à scier un chaînon du bagne.

J’avais déjà mon idée, mon père !

— Va donc ! et que Dieu et ses anges te bénissent, murmura tout bas Hyeronimo ; mais souviens-toi qu’entre la liberté sans toi et la mort avec toi, je n’hésiterai pas une heure, fût-elle ma dernière heure!

Je le quittai tranquille et préparé à recevoir, sans se troubler, le lendemain, la signification de l’arrêt par la bouche du président du conseil de guerre.

Je m’approchai avec un visage gracieux, coin-

patissant, de la loge de la femme du galérien qui donnait le sein à son nourrisson ; je la plaignis, je la flattai d’une prochaine délivrance, de la certitude de retrouver son amant après sa peine accomplie ; je la provoquai à me raconter toutes les circonstances que déjà je connaissais de ses disgrâces; je fis vite amitié avec elle, car ma voix était douce, attendrie

FlüK U'AUZA.

encore par l’émotion que j’avais dans l’àme depuis le matin ; de plus nous étions du même âge, et la jeunesse ne se défie de rien, pas plus que l’amour et le chagrin.

Enfin, après une heure d’entretien, nous étions bons amis, quoique je fusse le porte-clefs et elle la prisonnière.

— Est-ce que vous ne donneriez pas beaucoup, lui demandai-je, pour que votre petit eût deux tasses de lait au lieu d’une?

— Oh! dit-elle, je donnerais tout, car le petit souffre de la faim avec mon lait, qui est si rare et si amer sans doute; mais je n'ai plus un baïoque à donner contre du lait. Que faire?

— Est-ce que vous ne possédez aucun objet de petit prix à faire vendre pour vous procurer un petit adoucissement de plus pour le petit qui est si maigre ?

— Moi, dit-elle, en paraissant chercher dans sa mémoire sans y rien trouver : non, je n’ai plus rien au monde, dans les poches de ma veste, que sa boucle d’oreille de laiton cassée, qu’il m’avait donnée le jour de nos noces, et la lime que je lui avais

FIOR D’ALIZA

achetée pour limer sa ceinture de fer et qu’il m’a rendue en s’évadant, comme deux reliques de notre amour et de notre délivrance. Mais, excepté le cœur de celle à qui ces reliques rappellent des heures tristes ou douces, qui est-ce (jui donnerait un carlin de cela?

— Moi, lui dis-je, non point des carlins ou des baïoques, parce que je n’en ai point à ma disposition, mais deux écuelles de lait au lieu d’une, parce queje puis doubler à mon gré les rations des prisonniers, et cela dans votre intérêt, ajoutai-je, car si on venait à visiter les poches des détenus et qu’on y découvrît celle lime, on supposerait que vous l’avez sur vous pour en faire mauvais usage et on doublerait peut-être le temps de votre peine ou on vous en enlèverait sans doute la consolation.

— Oli ! Dieu, dit la jeune mère, serait-on bien assez barbare ! Mais vous a^■ez peut-être raison, ditelle, en fouillant dans ses poches avec précipitation. Tenez ! voilà la boucle d’oreille et la lime sourde, et elle me glissa par-dessous les barreaux un petit peloton de fil noir qui contenait les deux reliques de

son amant.

FIOR D’ALIZA

Elle pleurait en me les remettant, et ses doigts semblaient vouloir retenir ce que me tendait sa main. Je pris le peloton, je le déroulai, je pris la lime, que je glissai entre ma veste et ma chemise, et je lui rendis la boucle d’oreille cassée, qu’elle baisa plusieurs fois en la cachant dans sa poitrine.

ccvm.

Ce fut ainsi qu’à tout risque je me procurai cette lime que je n’aurais pu me procurer dans la ville de Lucques, parce qu’une fois-çntré en fonctions, un porte-clefs ne peut plus sortir des murs, et parce que, si j’avais fait acheter une lime par leptcctnino ou par un autre commissionnaire de la prison, on aurait soupçonné que j’avais été corrompue par un de mes captifs, et que je voulais à prix d’argent lui fournir le moyen de s’évader.

Le lendemain, de grand matin, pendant que je

KIOR D’AM/.A. S73

balayais le vestibule et la geôle, un grand nombre de messieurs , vêtus de robes noires et rouges , vinrent lire au pauvre Hyeronimo son arrêt et lui signifier que le duc ayant ratifié la sentence, il n’avait plus de recours qu’en Dieu et qu’il avait quatre semaines et quatre jours pour se préparer à la mort.

11 devait être fusillé sur les remparts de Lucques, au milieu d’une petite place, devant la caserne des sbires, en réparation de ceux de cette caserne qu’il avait tués ou blessés.

Par bonheur, je n’assistai pas à la lecture de la sentence parce que, dans ces occasions, la justice ne laissait entrer avec elle que le hargeUo.

Quand ils sortirent, les hommes noirs disaient entre eux :

— Quel dommage qu’un si jeune homme et un si bel adolescent ait un visage si trompeur et si candide ! Avez-vous vu de quel front tranquille et résigné il a entendu son arrêt sans vouloir ni confesser son crime, ni demander sa grâce, ni insolenter la justice? Ce serait un bien grand innocent, si ce n’était pas le plus précoce des hypocrites.

Kl on D’A U 7. A.

Pendant que j’entendais sans lever la tète de dessus le pavé, que je faisais semblant de laver avec mon eau et mon éponge, Dieu sait ce que je pensais en moi-même de la justice des hommes qui voit le crime et qui ne lit pas dans les cœurs.

Le dernier des juges qui sortait dit à l’autre :

— Il est fâcheux qu’on n’ait pas pu découvrir où cette jeune fille, sa complice, s’est enfuie de leur caverne dans les bois comme une biche sauvage, on aurait eu par elle tous les motifs et tous les détails du forfait I

Je compris par là qu’on m’avait cherchée et que, sans doute, on me cherchait encore, et que je devais plus que jamais éviter de me laisser reconnaître pour ce que j’éUiis. Toutes les fois qu’on frappait du dehors à la porte de fer de la prison, je laissais le piccinino aller tirer le verrou aux étrangers, et, sous un prétexte ou l’autre, je montais dans ma tour pour éviter les regards des sbires ou des curieux.

Digitizeri by Goos^lc

FIOR D’ALIZA

J’y passais mon temps à prier Dieu, et à apprivoiser la plus jeune des colombes.

Il ne m’avait pas fallu beaucoup de jours pour la priver et pour en faire l’innocente messagère entre la lucarne de ma chambre et la lucarne du meurtrier; à toutes les pensées que j’avais, je lui mettais un nouveau fil à la patte, tantôt brun, tantôt rouge , tantôt blanc , comme mes pensées elles-mêmes, selon leur couleur; puis je battais mes mains l’une contre l’autre pour l’effrayer un peu, afin qu’elle s’envolât vers Hyeronimo et qu’elle le désennuyât par ses caresses.

Hyeronimo, de son côté, lui baisait la gorge et lui remettait toujours à la patte le fil bleu de sa ceinture, qui voulait dire : amour ou amitié entre lui et moi. Ah ! si nous avions su écrire ! Mais où aurions-nous appris nos lettres? nos pères, nos mères, nos oncles ne savaient que par cœur leurs prières. Hormis les courts moments où mon service m’appelait dans la cour et où je pouvais entrer dans le cachot et baiser ses chaînes, nos seuls moyens de communication ensemble étaient donc la colombe et la zampogne.

FIOR D'ALIZA

Je continuai à en jouer tous les soirs et une partie des nuits, pour reporter, par les sons, la pensée d’Hyeronimo en haut, vers moi et vers nos beaux jours dans la montagne. La femme du bargello aimait bien les airs que je jouais ainsi pour un autre, et elle me disait le matin :

— Je ne sais pas ce qu'il y a dans ta zampogne, mais elle me fait rêver et pleurer malgré moi, comme si elle disait je ne sais quoi de ma jeunesse à mon cœur ; ne crains pas, mon garçon, d’en jouer tout • à ton aise, même quand tu devrais me tenir éveillée pour l’entendre : j’ai plus de plaisir à veiller qu'à dormir, en l’écoulant.

Les pauvres prisonniers me disaient de même :

— Au moins notre oreille est libre quand notre &mc suit dans l’air les sons qui chantent ou qui prient avec ton instrument.

Mais il n’y avait que Hyeronimo qui comprit ma pensée et la sienne dans les joies ou dans les tristesses de la zampogne : nos deux âmes s’unissaient dans le même son !

La pauvre femme du forçat seule ne s’y plaisait pas.

FIOR D'ALIZA

— Ah ! soupirait-elle en soulevant son beau nourrisson endormi du mouvement de sa poitrine, à présent qu’il n’y est plus, je ne pense plus seulement à la musique ; quand un air ne tombe pas dans un cœur, qu’importe? Ce n’est que du vent.

Mais quels moments délicieux , quoique tristes, comptaient pour lui et pour moi les voûtes de son cachot, quand j’y rentrais le matin avant que le bargello fût levé , pendant que le piccinino dormait encore et que personne ne pouvait nous surprendre ou nous entendre !

A peine, dans ces moments-là, regrettions-nous d’être en prison, tant le bonheur de nous être avoué notre amour nous inondait tous les deux ! Qu’est-ce qu’il me disait, qu’est-ce que je lui disais, je n’en sais plus rien ; pas beaucoup de mots peut-être, rien que des soupirs, mais dans ces silences, dans ce peu de mots, il y avait d’abord la joie de savoir que nous nous étions trompés et bien trompés, monsieur, en croyant depuis six mois que nous avions de l’aversion l’un pour l'autre, tandis que c’était par je ne sais quoi que nous nous fuyions conune deux chevreaux qui se cherchent, qui se regardent, qui se font peur

FIOK D'ALIZA.

et qui reviennent pour se fuir et se chercher de nouveau, sans savoir pourquoi.

Ensuite la pensée des jours sans fin que nous avions passés ensemble, depuis que nous respirions et que nous grandissions dans le berceau, dans la cabane, dans la grotte, dans la vigne, dans les bois, sans songer que jamais nous pourrions être désunis l’un d’avec l’autre, et puis ceci, et puis cela, que nous n’avions pas compris d’abord dans nos ignorances, et que nous nous expliquions si bien à présent que ^ nous nous étions avoué notre penchant, contrarié par nous seuls, l’un vers l’autre; et puis la fatale journée de la coupe du châtaignier, et puis celle de ma blessure par le tromblon du sbire, quand il avait étanché mon sang sur mes bras avec ses lèvres; et puis ma folie de douleur et ma fuite de la maison sans savoir où j’allais pour le suivre, comme la mousse suit la pierre que l’avalanche déracine ; et puis tna pauvre tante et mon père aveugle abandonnés à la grâce de Dieu et à la charité du père Hilario, dans notre nid vide; et puis l’espérance que tes anges du ciel nous délivreront des pièges de la mort où nous étions pris, tels que deux oiseaux, pour nous punir

Digilizcd b‘ ''ooglt

KIOK DAU/A

d’en avoir déniché, les printemps, tant d'autres dans nos pièges de noisetier, quand nous étions enfants; et puis la confiance de nous sauver de là, plus tard, d’une manière ou d’autre, car les quatre semaines et les quatre jours nous paraissaient si longs, que nous ne pensions jamais en voir la fin.

Vous savez, monsieur, quand on est si jeune. et que l’on compte si peu de mois dans la vie passée, les mois à venir paraissent longs comme des années. Nous nous croyions sûrs, après nous être ainsi rejoints, de rencontrer une bonne heure dans tant d’heures devant nous, et nous jouissions de nos minutes d’entretien comme si elles avaient formé des heures et que les heures n’eussent pas formé des semaines.

Page 1