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— Non, non, dis-je, raconte-moi d’abord tout ce qui s’est passé entre le père et toi ! Nous aurons bien le temps de nous aimer après ! Qu’est-ce que tu as dit ? qu'cst-ce qu’il a répondu ?
— Eh bien I reprit Hyeronimo, je n’ai pas eu de peine à amener l’entretien où tu m’avais conseillé de le conduire; car de lui-même, en me revoyant si pâle et si morne, il m’a demandé de lui ouvrir mon cœur comme je lui avais ouvert ma conscience, et de bien lui dire s’il me restait devant le Seigneur aucun mauvais levain de vengeance contre ceux qui avaient causé par malice ma faute et ma mort, si funeste et si prématurée ?
Alors je lui ai tout dit, juste comme tu m’avais dit toi-même, et je me suis montré incapable de pardonner jamais dans le fond du cœur, ni dans ce monde, ni dans l’autre, à ceux qui m’avaient séparé de toi et toi de moi, à moins d’avoir la certitude en mourant que tu ne serais jamais à un autre sur la terre et que je serais éternellement ton fiancé dans le paradis.
Il m’a bien grondé de ces sentiments, qui lui ôtaient tout droit de m^bsoudre avant la dernière
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heure, puisqu'il ne pouvait, au nom du Christ, pardonner à ceux qui n’avaient pas pardonné ; il m’a bien prêché, bien tourné et retourné de toutes les façons pour me faire désavouer ma haine et ma vengeance ; mais c’était comme s’il avait parlé à la pierre du mur ou au fer de la grille ; j’ai été inexorable dans ma résolution d’emporter mon r^sentiment dans mon âme, à moins d’emporter dans l’autre monde l’anneau du mariage qui nous unirait au moins dans l’éternité.
Il a paru réfléchir en lui-même longtemps, comme un homme qui doute sans rien dire; puis, en se levant pour s’en aller :
— Me promettez-vous, m’ar-t-il, si cette grâce du mariage tn extremis avec celle que vous aimez plue que le ciel et qui vous aime plus que sa vie vous est accordée, me promettez-vous d’embrasser le chef des sbires de bon cœur, et de bénir vos bourreaux, au lieu de maudire en mourant vos ennemis?
— Oui, mille fois oui, me suis-je écrié, 6 mon père ! et je le ferai de bon cœur encore, car ne devrai-je pas plus de bonheur que de malheur à ceux qui m’auront donné ainsi une éternité avec
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FIOR Ü'ALIZA
Pior d’AJiza pour quelques misérables années sur la terre !
— Eh bien I m’a-t-il dit alors, tranquillisez votre pauvre âme malade, mon cher fils, ce que vous demandez est bien difficile, impossible à obtenir des hommes peut-être, mais Dieu est plus miséricordieux que les hommes, et celui qui a emporté la brebis égarée sur ses épaules ramène au bercail l’âme blessée par tous les chemins. Je n’oserais prendre sur moi seul, sans l’aveu de mes supérieurs, sans le consentement de vos parents et sans la permission de l’évôque, d’unir secrètement deux enfants qui s’aiment dans un cachot, au pied d’un échafaud, et de mêler l’amour â la mort, dans une union toute sacrilège, si elle n’était toute sainte.
Mais si Dieu permet, pour votre salut éternel, ce que les hommes réprouveraient sans souci de votre âme ; si le Christ dit oui par l’organe de ses ministres, qui sont mes oracles, soyez certain que je ne
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dirai pas non, et que j’alTronterai le blâme des hommes pour porter deux âmes pures à Dieu !
Je vais d’abord consulter l’évéque aussi rempli de charité que de lumière, je monterai ensuite à San Stefano pour obtenir les dispenses de mes supérieurs ; je confierai ensuite à votre mère et au père de Fiord’ Aliza, la mission sacrée dontje suis chargé auprès d’eux ; j’obtiendrai facilement pour eux l’autorisation d’entrer avec moi dans votre prison, pour recevoir les derniers adieux du condamné, et pour ramener leur fille et leur nièce, veuve avant d’être épouse, dans leur demeure ; préparez-vous par la pureté de vos pensées, par la vertu de votre pardon à l’union toute sainte que vous désirez comme un gage du ciel, et surtout ne laissez rien soupçonner ni mbargello ni à. ceux qui vous visiteront par cba* rité, du mystère qui s’accomplira entre l’évéque, vous, votre cousine, vos parents et moi ; les hommes de Dieu peuvent seuls comprendre ce que les hômmes de la loi ne sauraient souscrire ! Vous nous perdriez tous, et vous, hélas ! le premier.
A ces mots, il m’a béni et j’ai baisé ses sandales.
KIOK ÜALIZA.
Voiià, mol à mot, les paroles du père Hilario ; mais J'ai bien vu à son accent et à son visage qu'il avait plus de confiance que de doute sur le succès de sa confidence & l'évéque et è ses supérieurs, et que mon désir était déjà ratifié dans sa pensée.
Nous passâmes ainsi ensemble ce soir>là, et tous les autres, de longs moments qui ne nous duraient qu'une minute, parlant de ceoi, de cela, de ce que faisaient ma tante et mon père sous le châtaignier, de ce que nous y ferions nous-mêmes si jamais nos angoisses venaient à finir, soit par la grâce de mon* seigneur le duc, soit par la fuite que nous imaginions ensemble dans quelque pays lointain, comme Pise, les Maremmes, Sienne, Radicofani ou les Apennins de Toscane; il se livrait avec délices à cettq idée de fuite lointaine, où je serais tout un monde pour lui, lui tout un monde pour moi ; où nous gagnerions notre vie, lui avec ses bras, moi avec la zampogne, et où, après avoir amassé ainsi un petit pécule, nous
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bâtirions, sous quelque autre chàtaif^uier, une autre cabane que viendraient habiter avec nous sa vieille mère et mon pauvre père aveugle, sans compter le chien, notre ami Zampogna, que nous nous gardions bien d’oublier ; mais, cependant, tout en ayant l’air de partager ces beaux rêves, pour encourager Hyeronimo à les faire, je me gardais bien de dire toute ma pensée à mon amant, car je savais bien que je ne pourrais assurer son évasion sans me livrer à sa place, à moins de perdre le bargello et sa brave femme, qui avaient été si bons pour moi, et que je ne voulais à aucun prix sacrifier à mon contentement, car les pauvres gens répondaient de leurs prisonniers âme pour âme, et le moins qu’il pouvait leur arriver, si je me sauvais avec Hyeronimo, c’était d’être expulsés, sans pain, de leur emploi qui les faisait vivre, ou de passer pour mes complices et de prendre dans le cachot la place du meurtrier et de leur porte-clefs.
Cela, monsieur, vous ne l’auriez pas voulu faire, n’est-ce pas? car cela n’aurait été ni juste, ni reconnaissant ; le mal pour le bien, est-ce que cela se ' doit penser seulement? Et puis, faut-il tout vous
non DALIZA.
dire ? j'avais encore une autre raison de tromper un peu Hyeronimo sur ma fuite avec lui hors de la ville : c’est que je ne pouvais lui donner le temps d’assurer sa fuite qu’en amusant quelques heures ses ennemis et en leur livrant une vie pour une autre ; or, peu m’importait de mourir, pourvu que lui il vécût pour nourrir et consoler mon père et ma tante.
Qu’est-ce donc que j’étais en comparaison de lui* moi? deux yeux pour pleurer? Cela en valait-il la peine? Non, j’avais mon plan dans mon cœur et il ne m'en coûtait rien de me sacrifier pour mon amant, puisque j’étais sûre qu’il viendrait me rejoindre dans le paradis.