‹ Mes confidencesChapitre 44 sur 44 · CCLXXIII · texte numérisé non relu

CCLXXIII

Après être restée un moment l’oreille tendue du côté du pont, comme si elle devinait le pas de son amant et de son époux, un faible grincement de zampogne se confondit avec le vent, semblable au bourdonnement d’un moucheron, le soir, au soleil couchant, s’éteignit, se reprit, se grossit, et finissant par ne plus laisser de doute, monta rapidement par la montagne|et finit par remplir l’oreille de Fior d’Aliza.

— Ah ! c’est lui, j’ai reconnu l’air, s’écria-t-elle, et, pâlissant comme si elle allait tomber â terre, ramassant l’enfant dans le becreau, elle le prit dans son sein, l’embrassa, et, s’échappant avec lui vers la porte, courut avec la rapidité de la pierre lancée de haut, au-devant d’IIyeronimo !...

Nous la perdîmes de vue en un clin d’œil, et je restai seul avec les vieillards.

.l'aurais voulu assister à cette scène de retour et

Fi OR U AUZA.

de l’amour dans cette solitude ; puis, je réfléchis que le bonheur suprême a ses mystères comme les extrêmes douleurs que rien ne doit profaner à de tels moments et à de tels retours que l’œil de Dieu ; que je gênerais involontairement, malgré moi, l’échange de sentiments et de pensées qui allaient précipiter ce beau jeune homme des bras de sa sposa aux bras de son oncle et de sa mère dans des paroles et dans des silences que ma présence intimiderait et qui ne retrouveraient plus jamais l’occasion de se rencontrer dans la vie.

Je fis un signe à mon chien et nous disparûmes.

Je remontai seul encore au grand châtaignier; les dernières feuilles tombaient humides sous le beau vent d’équinoxe qui résonnait par bouffées dans la noontagne, comme l’orgue de la Toussaint dans la cathédrale des couvents lointains.

Fior d’Aliza jouait avec son enfant sous le rayon du soleil qui tombait de l’arbre dépouillé, à travers les rameaux. Le père et la tante écorçaient les chà-

Digili.

FIOK DALIZA.

taignes que les premières gelées avaient fait fendre sous les feuilles jaunies, et l’heureux Hyeronimo relevait avec de la terre légèrement mouillée le bourrelet de glaise durcie que l’été avait desséché sur le coup de hache des bûcherons, quand il avait donné sa vie pour la vie de l’arbre.

Le bonheur était incrusté sur toutes les figures, comme si aucun accident de la vie ne pouvait jamais . l’altérer. Seulement le père Hilario ne pouvait plus sortir du couvent à cause de ses infirmités croissantes, et la reconnaissante famille lui préparait un panier de châtaignes choisies, que Hyeronimo et Fior d’Aliza devaient lui porter,- le lendemain, au monastère, en souvenir du salut qu’ils lui devaient.

J'entrai avec eux dans leur cabane; tout y était propre, vivant, joyeux, même le petit chien à trois pattes qui me reconnut et me fit fête, parce qu’il se souvenait de m’avoir vu le soir du retour de son jeune maître. Les caresses de ce pauvre animal .

KlOlt Ü'ALIZA.

m’attestèrent une fois de plus combien il prend part aux douleurs et aux joies de l’homme.

Je me rafraîchis avec eux. Jamais Fior d’Aliza n’avait été plus belle ; elle portait son enfant comme une vierge de Raphaël, ignorant comment ce fruit d’innocence lui était venu dans une nuit de mort ! pie le regardait sans cesse QPil^y|pour voir si c’était . un miracle ou un vrai enfa^; des pommes ; puis, reconnaissant dans ses yeux la j|^1eur des siens, et sur ses lèvres le rire gai et tendre d’Hyeronimo, elle le rapprochait de son visage et le baisait avec cette sorte d’ivresse que l’enfant à, la mamelle donne à sa mère.

^ — Que le bon Dieu bénisse à jamais cet arbre, cette maison et cette famille, dis-je tout bas en me retirant; ils sont heureux, et que leur bonheur se perpétue d’âge en âge et de génération en génération!

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