LE PROCÈS
La rapidité avec laquelle ont été conduits les débats ou, pour mieux dire, l'étouffement des preuves, nous permet de compléter ce volume par le compte rendu aussi exact que possible de la série de ruses et de pièges à laquelle on a osé donner le nom de procédure en Cour d'assises.
On verra que M. Numa Gilly a été placé dans l'alternative ou d'abandonner l'accusation tout entière ou de la concentrer sur la seule personne de M. Andrieux qui, dans sa pensée, n'avait que vaguement figuré parmi les 20 Wilsons dénoncés dans la réunion d'Alais.
D'avance, d'ailleurs, on avait pris soin de le prévenir par les journaux que l'impossible serait fait pour étouffer toute preuve et empêcher toute discussion en dehors de l'ancien préfet de police.
Dans cette situation, il lui a fallu réunir tous les éléments d'accusation pouvant le justifier à l'égard de M. Andrieux pris personnel-
lement aussi bien que faisant partie d'une collectivité.
Il l'a fait.
Tout ce qui figure dans le volume devait être exposé à l'audience.
Mais, malgré les conclusions qui rattachaient Vunité Andrieux à la collectivité la Commission du budget, la Cour n'a pas permis aux débats d'ouvrir de ce côté la brèche à la vérité.
On verra dans le compte rendu que M. Numa Gilly a opposé le silence à l'obstruction.
En cet état, M. Andrieux, bien que prévenu par un témoin, que si lui, témoin, parlait, il allait formuler de graves accusations, a cru de sa dignité de ne point tenir rancune à M. Gilly du fait d'avoir accumulé des articulations contre lui, et après avoir donné l'exemple de la modération et de l'impartialité, a retiré sa plainte dans les termes que Ton verra plus loin exposés.
Rendant à M. Andrieux politesse pour politesse, nous lui déclarons que nous insérerons au prochain tirage de ce volume la défense qu'il lui plaira de présenter. Cette défense, il a été seul à l'ambitionner^ il est juste que nous la lui facilitions. Dès à présent, tenant compte d'un renseiguement qui nous parvient en dehors de M. Andrieux, nous déclarons qu'il nous a été affirmé que le rachat du canal de
Givors, avantageux ou non pour l'Etat, ne serait point l'œuvre directe de M. Louis Andrieux, député, mais celle de son père, avoué à Lyon.
Pour les autres articulations figurant dans ce volume, nous attendons une lettre de M. Andrieux.
Quant aux autres faits articulés, nous ne saurions tendre aux personnes mises en cause une main secourable que la Cour d assises leur a refusée. Nous les attendons dans un autre champ clos, où les témoins pourront dire tout ce que les nécessités de notre procédure nous avait obligés à mettre en réserve pour les en accabler au dernier moment.
Les abords du Palais
Dès 7 heures des groupes se forment autour du Palais de Justice et commeHtent naturellement le procès GiUy qui va se dérouler dans un instant. Petit à petit la foule augmente et bientôt la circulation est 'devenue difficile. Des mesures d'ordre extraordinaires avaient été prises pour réprimer toute tentative de désordre; de nombreux agents circulent dans la foule, le poste de soldats avait été doublé et placé sous le commandement d'un officier. La foule augmente toujours, elle encombre les marches du Palais de Justice; deux factionnaires sont placés de chaque côté de la griUe et deux huissiers délégués par le président se tiennent à côté de la porte et ont reçu Tordre de ne
laisser pénétrer que les personnes munies de cartes. La consigne est très sévère et elle est exécutée avec beaucoup de rigueur, comme il convient d'ailleurs dans des circonstances semblables. Les curieux attendent, ils cherchent le moment favorable pour se faufiler; ce moment est arrivé; profitant de ce que les huissiers s'entretiennent avec un monsieur dont la carte n'est pas régulièrement établie, quelques rai'es privilégiés réussissent à passer, mais les factionnaires croisent aussitôt la baïonnette et peuvent éviter ainsi l'envahissement.
A neuf heures, M. Numa Gilly arrive en voiture ; il descend dans la rue Régale au moment où la foule avait son attention portée ailleurs.
L'entrée de M. Numa Gilly n'a donc donné lieu à aucun incident.
Quelques minutes avant lui, avaient défilé sous l'œil indifférent de la foule, les témoins, membres de" la Commission du budget : M. Rouvier, Raynal, Ger ville-Réache, Baïhaut, etc. Rien dans leur attitude n'indiquait la gaieté ; aussi les voyant mornes et résignés, des loustics leur ont-ils lancé à demi-voix des quolibets et des saillies qui ne sont peut-être pas parvenus jusqu'à eux.
— Vé Us accusa^ disait un enfant du chemin de Montpellier.
— An Vair estourdi, répliquait un autre.
Jusqu'à ce moment, il ne s'est pas produit d'autre
incident digne d'être noté.
M. Numa Gilly avait été mandé dans le cabinet du préfet et M. Grimanelli lui avait déclaré qu'il le rendait responsable comme maire de Nîmes des désordres qui pourraient avoir lieu à l'occasion du procès. A la suite de cette entrevue, M. Numa Gilly a fait placarder sur les murs de la ville l'avis suivant :
€ Le procès qui se déroule devant la Cour d'assises de Nîmes a attiré un grand nombre d'étrangers.
€ Au nom de la République, au nom de nos libertés,
je vous recommande, chers concitoyens, le respect à
l'égard de nos hôtes .
c Ordre et calme.
« Le maire de Nîmes,
< NUMA GiLLY. >
Physionomie de l'audience
La salle oflfre un aspect des plus curieux.
L'hémicycle est bondé de journalistes. Il y en a à droite, à gauche, sur tous les côtés, dans tous les coins; une partie de la Presse parisienne occupe le banc des accusés, quatre autres tables garnies de deux rangées, sont prises par la Presse de province. Dans un enfoncement un rédacteur de V llluslration croque les silhouettes du prévenu, des avocats et des témoins. Grâce aux excellentes dispositions prises par M. de Lamarche, tous nos confrères ont pu se caser convenablement.
Au banc de la défense M* Elle Peyron, sérieux, grave, dissimulant mal son émotion.
Le coup d'œil le plus pittoresque est celui que présente la tribune au fond où sont entassés les avocats. Ce triple étage de robes noires et de rabats blancs produit un effet très original.
Beaucoup de dames en toilette dans les tribunes de la cour et du procureur général.
Parmi les fonctionnaires qui prennent place derrière la cour, nous remarquons M. Spuller, trésorier payeur général, M. Ladrat, secrétaire général, et plusieurs magistrats.
Dans la salle, affluence très considérable, mais l'or-
Vili MES DOSSIERS.
dre n'est pas troublé. Le service est fait par un piquet de gendarmerie et un piquet de la ligne.
La Défense
Contrairement à ce qui avaitété annoncé, M. Numa Gilly n*est défendu ni par un avocat de Paris ni par M° Aicard de Marseille.
C'est sur M* Elie Peyron, seul, que retombe tout le poids de cette lourde charge.
M*' Elie Peyron, du barreau de Nîmes, a 30 ans à peine. D'une taille moyenne, très brun, le visage orén d'une superbe barbe noire, il a fort bonne mine. Il appartient au parti socialiste avancé et collabore, depuis sa fondation, kV Union des Travailleurs,, organe de M. Gilly.
Le prévenu
M. Numa Gilly est assis à côté de M® Elie Peyron. Le député du Gard a toujours le même air calme et tranquille.
Il est en habit noir, très correct.