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SUITE

30 avril.

De tous côtés on me somme de m'expliquer, on me demande avec instance de citer les noms des artistes de mérite qui ont été refusés par le jury.

Le public sera donc toujours le bon public. IL est évident que les artistes mis à la porte du Salon ne sont encore que les peintres célèbres de demain, et je ne pourrais donner ici que des noms inconnus de mes lecteurs. Je me plains justement de ces étranges jugements qui condamnent à l’obscurité, pendant de longues années, des garçons sérieux ayant le seul tort de ne pas penser comme leurs confrères. Il faut se dire que toutes les personnalités, Delacroix et les autres, nous ont été longtemps: cachées par les décisions de certaines coteries. Je ne voudrais pas que cela se renouvelât, et j’écris justement ces articles pour exiger que les artistes qui seront à coup sûr Jes maîtres de demain ne soient pas les persécutés d’aujourd’hui.

J’affirme carrément que le jury qui a fonctionné cette

année a jugé d’après un parti pris. Tout un côté de l’art français, à notre époque, nous a été volontairement voilé. J’ai nommé MM. Manet et Brigot, car ceux-la sont déjà connus; je pourrais.en citer vingt autres appartenant au même mouvement artistique. C’est dire que le jury n’a pas voulu des toiles fortes et vivantes, des études faites en pleine vie et en pleine réalité.

Je sais bien que les rieurs ne vont pas être de mon côté. On aime beaucoup à rire en France, et je vous jure que je vais rire encore plus fort que les autres. Rira bien qui rira le dernier.

Eh oui! je me constitue le défenseur de la réalité. J’avoue tranquillement que je vais admirer M. Manet, je déclare que je fais peu de cas de toute la poudre de riz de M. Cabanel et que je préfère les senteurs âpres et saines de la nature vraie. D'ailleurs, chacun de mes jugements viendra en son temps. Je me contente de constater ici, et personne n’osera me démentir, que le mouvement qu'on a désigné sous le nom de réalisme ne sera pas représenté au Salon.

Je sais bien qu’il y aura Courbet. Mais Courbet, paraîtil, a passé à l’ennemi. On serait allé chez lui en ambassade, car le maître d’Ornans est un terrible tapageur qu’on craint d’offenser, et on lui aurait offert des titres et des honneurs s’il voulait bien renier ses disciples. On parle de la grande médaille ou même de la croix. Le lendemain, Courbet se rendait chez M. Brigot, son élève, et lui déclarait vertement qu’il ‘ n’avait pas la philosophie de sa peinture ?”. La philosophie de la peinture de Courbet! O pauvre cher maître, le livre de Proudhon vous a donné une indigestion de démocratie. Par grâce, restez le premier peintre de l’époque, ne devenez ni moraliste ni socialiste. |

D'ailleurs, qu'importent aujourd’hui mes sympathies! Moi, | public. je me plains d’être lésé dans ma liberté d’opinion; moi, public, je suis irrité de ce qu ’on ne me donne pas dans son entier le moment artistique ; moi, public, ] ’exige qu ’on ne me cache rien, j ’intente justement et légalement un procès aux artistes qui, avec parti pris, ont chassé du Salon tout un groupe de leurs “<onfrères.

Toute assemblée, toute réunion d’hommes nommée dans le but de prendre des décisions quelconques, n’est pas une machine simple, ne tournant que dans un sens et n’obéissant qu’à un seul ressort. Il y a une étude délicate à faire pour expliquer chaque mouvement, chaque tour de roue. Le vulgaire ne voit qu’un simple résultat obtenu; l’observateur aperçoit les tiraillements, les soubresauts qui secouent la machine.

Voulez-vous que nous remontions la machine et. que nous la fassions fonctionner un peu? Prenons délicatement les roues, les petites et les grandes, celles qui tournent à gauche et celles qui tournent à droite. Ajustons-les et regardons le travail produit. La machine grince par instants, certaines pièces s’obstinent a aller selon leur bon plaisir; mais, en somme, le tout marche convenablement, Si toutes les roues ne tournent pas, poussées par le même ressort, elles arrivent à s’engrener les unes dans les autres et à travailler en commun à la même besogne. ALL

Il y a les bons garçons'qui refusent et qui reçoivent avec indifférence; il y a les gens arrivés qui sont en dehors des luttes; il y a les artistes du passé qui tiennent à leurs croyances, qui nient toutes les tentatives nouvelles; il y a enfin les artistes'du présent, ceux dont la petite manière a un petit succès et qui tiennent ce succès entre leurs dents, en grondant et en menaçant tout confrère qui s’approche.

Le résultat obtenu, vous le connaissez : ce sont ces salles si vides et si mornes, que nous visiterons ensemble. Je sais'bien que je ne puis faire au jury un crime de notre pauvreté artistique. Maïs je puis lui demander compte de tous les artistes audacieux qu’il décourage.

On reçoit les médiocrités. On couvre les murs de toiles honnêtes et parfaitement nulles. De haut en bas, de long en large, vous pouvez regarder : pas un tableau qui choque, pas un tableau qui attire. On a débarbouillé l’art, on l’a peigné avec soin; c’est un brave bourgeois en pantoufles et en chemise blanche.

Ajoutez à ces toiles honnêtes signées de noms inconnus, les tableaux exempts de tout examen. Ceux-là sont l’œuvre des peintres que j’aurai à étudier et à discuter.

Voilà le Salon, toujours le même.

Cette année, le jury a eu des besoins de propreté encore plus vifs. Il a trouvé que l’année dernière le balai de l’idéal avait oublié quelques brins de paille sur le parquet. Il a voulu faire place nette, et il a mis à la porte les réalistes, gens qui sont accusés de ne pas se laver les mains. Les belles dames visiteront le Salon en grandes toilettes : tout y sera propre et clair comme un miroir. On pourra se coiffer dans les toiles.

Eh bien! je suis heureux de terminer cet article en disant aux jurés qu'ils sont de mauvais douaniers. L’ennemi est dans la place, je les en avertis. Je ne parle pas des quelques bons tableaux qu’ils ont reçus par inadvertance. Je veux dire tout simplement que M. Brigot, contre lequel on a pris les plus grandes précautions, aura pourtant deux études au Salon. Cherchez bien, elles sont dans les B, quoique signées d’un autre nom.

Ainsi, jeunes artistes, si vous désirez être reçus l’année. prochaine, ne prenez pas le pseudonyme de Brigot, prenez celui de Barbanchu. Vous êtes certains d’être acceptés à l’unanimité. Il paraît décidément que c’est une simple affaire de nom.

Le Moment artistique

4 mat.

J'aurais dû peut-être, avant de porter le plus mince jugement, expliquer catégoriquement quelles sont mes façons de voir en art, quelle est mon esthétique. Je sais que les bouts d’opinion que j’ai été forcé de donner, d’une manière incidente, ont blessé les idées reçues, et qu’on m'en veut pour ces affirmations carrées que rien ne paraissait établir.

J’ai ma petite théorie comme un autre, et, comme un autre, je crois que ma théorie est la seule vraie. Au risque de n’être pas amusant, je vais donc poser cette théorie. Mes tendresses et mes haines en découleront tout naturellement. |

Pour le public, — et je ne prends pas ici ce mot en mauvaise part, — pour le public, une œuvre d'art, un tableau est une suave chose qui émeut le cœur d’une façon douce et terrible; c’est un massacre, lorsque les victimes pantelantes gémissent et se traînent sous les fusils qui les menacent; ou c’est encore une délicieuse jeune fille,

toute de neige, qui rêve au clair de lune, appuyée sur un fût de colonne. Je veux dire que la foule voit dans une toile un sujet qui la saisit à la gorge ou au cœur, et qu’elle ne demande pas autre chose à l’artiste qu’une larme ou qu’un sourire.

Pour moi, — pour beaucoup de gens, je veux l’espérer, — une œuvre d’art est, au contraire, une personnalité, une individualité.

Ce que je demande à l’artiste, ce n’est pas de me donner de tendres visions ou des cauchemars effroyables; c’est de se livrer lui-même, cœur et chair, c’est d’affirmer hautement un esprit puissant et particulier, une nature qui saisisse largement la nature en sa main et la plante tout debout devant nous, telle qu’il la voit. En un mot, j'ai le plus profond dédain pour les petites habiletés, pour les flatteries intéressées, pour ce que l’étude a pu apprendre et ce qu’un travail acharné a rendu familier, pour tous les coups de théâtre historiques de ce monsieur et pour toutes les rêveries parfumées de cet autre monsieur. Mais, j’ai la plus profonde admiration pour les œuvres individuelles, pour celles qui sortent d’un jet d’une main vigoureuse et unique.

Il ne s’agit donc plus ici de plaire ou de ne pas plaire, il s’agit d’être soi, de montrer son cœur à nu, de formuler énergiquement une individualité.

Je ne suis pour aucune école, parce que je suis pour la vérité humaine, qui exclut toute coterie et tout système. Le mot ‘‘ art *’ me déplaît; il contient en lui je ne sais quelles idées d’arrangements nécessaires, d’idéal absolu. Faire de l’art, n’est-ce pas faire quelque chose qui est en dehors de l’homme et de la nature? Je veux qu’on fasse de la vie, moi; je veux qu’on soit vivant, qu’on crée à nouveau, en dehors de tout, selon ses propres yeux et son propre tempérament. Ce que je cherche avant tout dans un tableau, c’est un homme et non pas un tableau.

Il y a selon moi, deux éléments dans une œuvre : l’élément réel, qui est la nature, et l’élément individuel, qui est l’homme.

L'élément réel, la nature, est fixe, toujours le même; Ü demeure égal pour tout le monde; je dirais qu’il peut servir de commune mesure pour toutes les œuvres pro-

duites, si j’admettais qu’il puisse y avoir une commune mesure. LE

L'élément individuel, au contraire, l’homme, est variable à l’infini : autant d’œuvres et autant d’esprits différents; si le tempérament n'existait pas, tous les tableaux devraient être forcément de simples photographies.

Donc, une œuvre d’art n’est jamais que la combinaïson d’un homme, élément variable, et de la nature, élément fixe. Le mot ‘‘ réaliste ””’ ne signifie rien pour moi, qui déclare subordonner le réel au tempérament. Faites vrai, j’applaudis; maïs surtout faites individuel et vivant, et j’applaudis plus fort. Si vous sortez de ce raisonnement, vous êtes forcé de nier le passé et de créer des définitions que vous serez forcé d'élargir chaque année.

Ear c’est une autre bonne plaisanterie de croire qu'il y a, en fait de beauté artistique, une vérité absolue et éternelle. La vérité une et complète n’est pas faite pour nous qui confectionnons chaque matin une vérité que nous suons chaque soir. Comme toute chose, l’art est un produit humain, une sécrétion humaine; c’est notre corps qui sue la beauté de nos œuvres. Notre corps change selon les climats et selon les mœurs, et la sécrétion change donc également.

C’est dire que l’œuvre de demain ne saurait être celle d’aujourd’hui; vous ne pouvez formuler aucune règle, ni donner aucun précepte: il faut vous abandonner bravement à votre nature et ne pas chercher à vous mentir. Est-ce que vous avez peur de parler votre langue, que vous cherchez à épeler péniblement des langues mortes!

Ma volonté énergique est celle-ci : — Je ne veux pas des œuvres d’écoliers faites sur des modèles fournis par les maîtres. Ces œuvres me rappellent les pages d’écriture que je traçais étant enfant, d’après les pages lithographiées ouvertes devant moi. Je ne veux pas des retours au passé, des prétendues résurrections, des tableaux peints suivant un idéal formé de morceaux d’idéal qu’on a.ramassés dans tous les temps. Je ne veux pas de tout ce qui n’est point vie, tempérament, réalité!

Et, maintenant, je vous en supplie, ayez pitié de moi,

Songez à tout ce qu’a dû souffrir hier un tempérament bâti comme le mien, égaré dans la vaste et morne nullité du Salon. Franchement, j’ai eu un moment la pensée de lâcher la besogne, prévoyant trop de sévérité.

Mais ce n’est point les artistes que je vais blesser dans leurs croyances, ce sont eux qui viennent de me blesser bien plus vivement dans les miennes! Mes lecteurs comprennent-ils ma position, se disent-ils : ‘ Voilà un pauvre diable qui est tout écœuré, et qui retient ses nausées pour garder la décence qu’il doit au public? ”

Jamais je n’ai vu un tel amas de médiocrités. Il y a là ‘deux mille tableaux, et il n’y a pas dix hommes. Sur ces deux mille toiles, douze ou quinze vous parlent un langage humain; les autres vous content des niaiseries de parfumeurs. Suis-je trop sévère? Je ne fais pourtant que dire tout haut ce que les autres pensent tout bas.

Je ne nie pas notre époque, au moins. J’ai foi en elle, je sais qu’elle cherche et qu’elle travaille. Nous sommes dans un temps de luttes et de fièvres, nous avons nos talents et nos génies. Mais je ne veux pas qu’on confonde les médiocres et les puissants, je crois qu’il est bon de ne point avoir cette indulgence indifférente qui donne un mot d’éloge à tout le monde, et qui, par là même, ne loue personne.

Notre époque est celle-ci. Nous sommes civilisés, nous avons des boudoirs et des salons; le badigeon est bon pour les petites gens, il faut des peintures sur les murs des riches. Et alors a été créée toute une corporation d’ouvriers qui achèvent la besogne commencée par les maçons. Il faut beaucoup de peintres, comme vous pensez, et on est obligé de les élever à la brochette, en masse. On leur donne, d’ailleurs, les meilleurs conseils pour plaire et ne pas blesser les goûts du temps.

Ajoutez à cela l’esprit de l’art moderne. En présence de l’envahissement de la science et de l’industrie, les artistes, par réaction, se sont jetés dans le rêve, dans un ciel de pacotille, tout de clinquant et de papier de soie. Allez donc voir si les maîtres de la Renaissance songeaient aux adorables petits riens devant lesquels nous nous pâmons; ils étaient de puissantes natures qui peignaient en pleine vie. Nous autres, nous sommes nerveux et

inquiets; il y a beaucoup de la femme en nous; et nous nous sentons si faibles et si usés que la santé plantureuse nous déplaît. Parlez-moi des sentimentalités et des mièvreries !

Nos artistes sont des poëtes. C’est là une grave injure pour des gens qui n’ont pas même charge de penser, mais je la maintiens. Voyez le Salon : ce ne sont que strophes et madrigaux. Celui-ci rime une ode à la Pologne, cet autre une ode à Cléopâtre; il y en a un qui chante sur le mode de Tibulle et un autre qui tâche de souffler dans la grande trompette de Lucrèce. Je ne parle pas des hymnes guerriers, ni des élégies, ni des chansons grivoises, ni des fables.

Quel charivari!

Par grâce, peignez, puisque vous êtes peintres, ne chantez pas. Voici dela chair, voici de la lumière : faites un Adam qui soit votre création. Vous devez être des faiseurs d’hommes, et non pas des faiseurs d’ombres. Mais je sais que dans un boudoir un homme tout nu est peu convenable. C’est pour cela que vous peignez de grands pantins grotesques qui ne sont pas plus indécents et pas plus vivants que les poupées en peau rose des petites filles.

Le talent procède autrement, voyez-vous. Regardez les quelques toiles remarquables du Salon. Elles font un trou dans la muraille, elles sont presque déplaisantes, elles crient dans le murmure adouci de leurs voisines. Les peintres qui commettent de pareilles œuvres, sont en dehors de la corporation des badigeonneurs élégants dont j’ai parlé. Ils sont peu nombreux, ils vivent d’euxmêmes, en dehors de toute école.

Je l’ai déjà dit, on ne peut accuser le jury de la médiocrité de nos peintres. Mais, puisqu'il croit avoir charge d’être sévère, pourquoi ne nous épargne-t-il pas la vue de toutes ces niaiseries ? Si vous n’admettez quelestalents, une salle de trois mètres carrés sufhra.

Ai-je été si révolutionnaire, en regrettant les quelques tempéraments qui ne figurent pas au Salon? Nous ne sommes pas si riches en individualités, pour refuser celles qui se produisent. D'ailleurs, je le sais, les tempéraments ne meurent pas d’un refus. Je défends leur cause,

parce qu’elle me semble juste; mais, au fond, je suis bien tranquille sur l’état de santé du talent. Nos pères ont ri de Courbet, et voilà que nous nous extasions devant lui; nous rions de Manet, et ce seront nos fils qui s’extasieront. en face de ses toiles.

M. Manet

7 mai.

Si nous aimons à rire, en France, nous avons, à l’occasion, une exquise courtoisie et un tact parfait. Nous respectons les persécutés, nous défendons de toute notre puissance la cause des hommes qui luttent seuls contre une foule.

Je viens, aujourd’hui, tendre une main sympathique à l’artiste qu’un groupe de ses confrères a mis à la porte du Salon, Si je n’avais pour le louer sans réserve, la grande admiration que fait naître en moi son talent, j'aurais encore la position qu’on lui a créée de paria, de peintre impopulaire et grotesque.

Avant de parler de ceux que tout le monde peut voir, de ceux qui étalent leur médiocrité en pleine lumière,

je me fais un devoir de consacrer la plus large place pos-

sible à celui dont on a volontairement écarté les œuvres, et que l’on n’a pas jugé digne de figurer parmi quinze cents à deux mille impuissants qui ont été reçus à bras ouverts.

Et je lui dis : ‘‘ Consolez-vous. On vous a mis à part, et vous méritez de vivre à part. Vous ne pensez pas comme tous ces gens-là, vous peignez selon votre cœur et selon votre chair, vous êtes une personnalité qui s’affñirme carrément. Vos toiles sont mal à l’aise parmi les niaiseries et les sentimentalités du temps. Restez dans votre atelier. C’est là que je vais vous chercher et vous admirer ?”.

Je m’expliquerai le plus nettement possible sur M. Manet. Je ne veux point qu’il y ait de malentendu entre le public et moi. Je n’admets pas et je n’admettrai jamais qu’un jury ait eu le pouvoir de défendre à la foule la vue d’une des individualités les plus vivantes de notre époque. Comme mes sympathies sont en dehors du Salon, je n’y entrerai que lorsque j’aurai contenté ailleurs mes besoins d’admiration.

Il paraît que je suis le premier à louer sans restriction M. Manet. C’est que je me soucie peu de toutes ces peintures de boudoir, de ces images coloriées, de ces misérables toiles où je ne trouve rien de vivant. J’ai déjà déclaré que le tempérament seul m'intéressait.

On m'’aborde dans les rues, et on me dit : ‘* Ce n’est pas sérieux, n'est-ce pas? Vous débutez à peine, vous voulez couper la queue de votre chien. Mais, puisqu’on ne vous voit pas, rions un peu ensemble du haut comique du Dîner sur l’herbe, de l’Olympia, du Joueur de fifre ”’.

Aïnsi nous en sommes à ce point en art, nous n’avons plus même la liberté de nos admirations. Voilà que je passe pour un garçon qui se ment à lui-même par calcul. Et mon crime est de vouloir enfin dire la vérité sur un artiste qu’on feint de ne pas comprendre et qu’on chasse comme un lépreux du petit monde des peintres.

L’opinion de la majorité sur M. Manet est celle-ci : M. Manet est une jeune rapin qui s’enferme pour fumer et boire avec des galopins de son âge. Alors, lorsqu'on a vidé des tonnes de bière, le rapin décide qu’il va peindre des caricatures et les exposer pour que la foule se moque de Jui et retienne son nom. Il se met à l’œuvre, il fait des choses inouïes, il se tient lui-même les côtes devant son tableau, il ne rêve que de se moquer du public et de se faire une réputation d’homme grotesque.

Bonnes gens!

Je puis placer ici une anecdote qui rend admirablement le sentiment de la foule. Un jour, M. Manet et un littérateur très connu étaient assis devant un café des boulevards. Arrive un journaliste auquel le littérateur présente le jeune maître. ‘* M. Manet ”” dit-il. Le journaliste se hausse sur ses pieds, cherche à droite, cherche à gauche; puis il finit par apercevoir devant lui l’artiste, modestement assis et tenant une toute petite place. ‘* Ah! pardon, s’écrie-t-il, je vous croyais colossal, et je cherchais partout un visage grimaçant et patibulaire ?”.

Voilà tout le public.

Les artistes eux-mêmes, les confrères, ceux qui devraient voir clair dans la question, n’osent se décider. Les uns, je parle des sots, rient sans regarder, font des gorges chaudes sur ces toiles fortes et convaincues. Les autres parlent de talent incomplet, de brutalités voulues, de violences systématiques. En somme, ils laissent plaisanter le public, sans songer seulement à lui dire : « Ne riez pas si fort, si vous ne voulez passer pour des imbéciles. Il n’y a pas le plus petit mot pour rire dans tout ceci. Il n’y a qu’un artiste sincère, qui obéit à sa nature, qui cherche le vrai avec fièvre, qui se donne entier et qui n’a aucune de nos lâchetés ??.

Puisque personne ne dit cela, je vais le dire, moi, je vais le crier. Je suis tellement certain que M. Manet sera un des maîtres de demain, que je croirais conclure une bonne affaire, si j’avais de la fortune, en achetant aujourd’hui toutes ses toiles. Dans cinquante ans, elles se vendront quinze et vingt fois plus cher, et c’est alors que certains tableaux de quarante mille francs ne vaudront pas quarante francs.

Il ne faut pourtant pas avoir beaucoup d'intelligence pour prophétiser de pareils événements.

On a d’un côté des succès de mode, des succès de salons et de coteries; on a des artistes qui se créent une petite spécialité, qui exploitent un des goûts passagers du public; on a des messieurs rêveurs et élégants qui, du bout de leurs pinceaux, peignent des images mauvais teint que quelques gouttes de pluie effaceraient.

D'un autre côté, au contraire, on a un homme s’attaquant directement à la nature, ayant remis en question l’art entier, cherchant à créer de lui-même et à ne rien cacher de sa personnalité. Est-ce que vous croyez que des tableaux peints d’une main puissante et convaincue ne sont pas plus solides que de ridicules gravures d’Epinal?

Nous irons rire, si vous le voulez, devant les gens qui se moquent d’eux-mêmes et du public, en exposant sans. honte des toiles qui ont perdu leur valeur première depuis qu’elles sont barbouillées de jaune et de rouge. Si la foule avait reçu une forte éducation artistique, si elle savait admirer seulement les talents individuels et nouveaux, je vous assure que le Salon serait un lieu de: réjouissance publique, car les visiteurs ne pourraient parcourir deux salles sans se rendre malades de gaîté. Ce qu’il y a de prodigieusement comique à l’Exposition,, ce sont toutes ces œuvres banales et impudentes qui s’étalent, montrant leur misère et leur sottise.

Pour un observateur désintéressé, c’était un spectacle. navrant que ces attroupements bêtes devant les toiles de M. Manet. J’ai entendu là bien des platitudes. Je me disais : ‘‘ Serons-nous donc toujours si enfants, et nous. croirons-nous donc toujours obligés de tenir boutique d’esprit? Voilà des individus qui rient, la bouche ouverte, sans savoir pourquoi, parce qu'ils sont blessés dans leurs habitudes et dans leurs croyances. Ils trouvent cela drôle, et ils rient. Ils rient comme un bossu rirait d’un autre homme, parce que cet homme n’aurait pas de bosse ??.

Je ne suis allé qu’une fois dans l’atelier de M. Manet. L'artiste est de taille moyenne, plutôt petite que grande:. blond de cheveux et de visage légèrement coloré, il paraît. avoir une trentaine d’années; l’œil vif et intelligent, la bouche mobile, un peu railleuse par instants; la face entière, irrégulière et expressive, a je ne sais quelle expression de finesse et d’énergie. Au demeurant, l’homme, dans ses gestes et dans sa voix, a la plus grande modestie et la plus grande douceur.

Celui que la foule traite de rapin gouailleur vit retiré, en famille. Il est marié et a l’existence réglée d’un bour-

&eois. Îl travaille d’ailleurs avec acharnement, cherchant toujours, étudiant la nature, s ’interrogeant et marchant dans sa voie.

Nous avons causé ensemble de l’attitude du Dublieià à son égard. Il n’en plaisante pas, mais il n’en paraît pas non plus découragé. Il a foi en lui; il laisse passer tranquillement sur sa tête la tempête des rires, certain que les applaudissements viendront.

J'étais enfin en face d’un lutteur convaincu, en face d’un homme impopulaire qui ne tremblait pas devant le public, qui ne cherchait pas à apprivoiser la bête, mais qui s’essayait plutôt à la dompter, à lui imposer son tempérament.

C’est dans cet atelier que j’ai compris complètement M. Manet. Je l’avais aimé d’instinct; dès lors, j’ai pénétré son talent, ce talent que je vais tâcher d’analyser. Au Salon, ses toiles criaient sous la lumière crue, au milieu des images à un sou qu’on avait collées au mur autour d’elles. Je les voyais enfin à part, ainsi que tout tableau doit être vu, dans le lieu même où elles avaient -été peintes.

Le talent de M. Manet est fait de simplicité et de jus- ‘tesse. Sans doute, devant la nature incroyable de certains de mes confrères, il se sera décidé à interroger la réalité, seul à seul; il aura refusé toute la science acquise, toute l’expérience ancienne, il aura voulu prendre l’art au commencement, c’est-à-dire à l’observation exacte des objets.

Il s’est donc mis courageusement en face d’un sujet, il a ‘vu ce sujet par larges taches, par oppositions vigoureuses, et il a peint chaque chose telle qu’il la voyait. Qui ose parler ici de calcul mesquin, qui ose accuser un -artiste consciencieux de se moquer de l’art et de luimême ? Il faudrait punir les railleurs, car ils insultent un homme qui sera une de nos gloires, et ils l’insultent misérablement, riant de lui qui ne daigne même pas rire d’eux. Je vous assure que vos grimaces et que vos ricanements l’inquiètent peu.

J’ai revu Le Dîner sur l’herbe, ce chef-d’œuvre exposé -au Salon des Refusés, et je défie nos peintres en vogue

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de nous donner un horizon plus large et plus empli d’air et de lumière. Oui, vous riez enCore, parce que les ciels violets de M. Nazon vous ont gâtés. Il y a ici une nature bien bâtie qui doit vous déplaire. Puis nous n’avons ni la Cléopâtre en plâtre de M. Gérôme, ni les jolies personnes roses et blanches de M. Dubuffe. Nous ne trouvons malheureusement là que des personnages de tous les jours, qui ont le tort d’avoir des muscles et des os, comme tout le monde. Je comprends votre désappointement et votre gaîté, en face de cette toile; il aurait fallu chatouiller votre regard avec des images de boîtes à gants.

J’ai revu également l’Olympia, qui a le défaut grave de ressembler à beaucoup de demoiselles que vous connaissez. Puis, n’est-ce pas? quelle étrange manie que de peindre autrement que les autres! Si, au moins, M. Manet avait emprunté la houppe à poudre de riz de M. Cabanel et s’il avait un peu fardé les joues et les seins d’Olympia, la jeune fille aurait été présentable. F1 y a là aussi un chat qui a bien amusé le public. Il est vrai que ce chat est d’un haut comique, n’est-ce pas? et qu'il faut être insensé pour avoir mis un chat dans ce tableau. Un chat, vous imaginez-vous cela? Un chat noir, qui plus est. C’est très drôle... O mes pauvres concitoyens, avouez. que vous avez l’esprit facile. Le chat légendaire d’Olympia est un indice certain du but que vous vous proposez en vous rendant au Salon. Vous allez y chercher des chats. avouez-le, et vous n'avez pas perdu votre journée lorsque vous trouvez un chat noir qui vous égaye.

Mais l’œuvre que je préfère est certainement Le Joueur de Fifre, toile refusée cette année. Sur un fond gris et lumineux, se détache le jeune musicien, en petite tenue, pantalon rouge et bonnet de police. Il souffle dans son instrument, se présentant de face. J’ai dit plus haut que le talent de M. Manet était fait de justesse et de simplicité, me souvenant surtout de l’impression que m’a laissée cette toile. Je ne crois pas qu'il soit possible d’obtenir un effet plus puissant avec des moyens moins compliqués.

Le tempérament de M. Manet est un tempérament sec, emportant le morceau. Il arrête vivement ses figures,

il ne recule pas devant les brusqueries de la nature, il rend dans leur vigueur les différents objets se détachant les uns sur les autres. Tout son être le porte à voir par taches, par morceaux simples et énergiques. On peut dire de lui qu’il se contente de chercher des tons justes et de les juxtaposer ensuite sur une toile. Il arrive que la toile se couvre ainsi d’une peinture solide et forte. Je retrouve dans le tableau un homme qui a la curiosité du vrai et qui tire de lui un monde vivant d’une vie particulière et puissante.

Vous savez quel effet produisent les toiles de M. Manet au Salon, Elles crèvent le mur, tout simplement. Tout autour d'elles s’étalent les douceurs des confiseurs artistiques à la mode, les arbres en sucre candi et les maisons en croûte de pâté, les bonshommes en pain d’épices et les bonnes femmes faites de crème à la vanille. La boutique de bonbons devient plus rose et plus douce, et les. toiles vivantes de l’artiste semblent prendre une certaine amertume au milieu de ce fleuve de lait. Aussi, faut-il voir les grimaces des grands enfants qui passent dans la salle. Jamais vous ne leur ferez avaler pour deux sous de véritable chair, ayant la réalité de la vie; mais ils se gorgent comme des malheureux de toutes les sucreries écœurantes qu’on leur sert.

Ne regardez plus les tableaux voisins. Regardez les personnes vivantes qui sont dans la salle. Etudiez les oppositions de leurs corps sur le parquet et sur les murs. Puis, regardez les toiles de M. Manet : vous verrez que là est la vérité et la puissance. Regardez maintenant les autres toiles, celles qui sourient bêtement autour de vous : vous éclatez de rire, n’est-ce pas?

La place de M. Manet est marquée au Louvre, comme celle de Courbet, comme celle de tout artiste d’un tempérament original et fort. D'ailleurs, il n’y a pas la moindre ressemblance entre Courbet et M. Manet, et ces artistes, s'ils sont logiques, doivent se nier l’un l’autre. C’est justement parce qu’ils n’ont rien de semblable qu’ils peuvent vivre chacun d’une vie particulière.

Je n’ai pas de parallèle à établir entre eux, j’obéis à ma façon de voir en ne mesurant pas les artistes d’après un idéal absolu et en n’acceptant que les individualités

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uniques, celles qui s’afirment dans la vérité et dans la puissance.

Je connais la réponse : ‘* Vous prenez l'étraniteté pour l'originalité, vous admettez donc qu'il suffit de faire autrement que les autres pour faire bien. ?”” Allez dans l'atelier de M. Manet, messieurs; puis revenez dans le vôtre {et tâchez de faire ce qu'il fait, amusez-vous à imiter ce ‘peintre qui, selon vous, a pris en fermage l’ailarité publique. Vous verrez alors qu’il n’est pas si facile de faire rire le monde.

J’ai tâché de rendre à M. Manet la place qui lui appartient, une Îdes premières. On rira peut-être du panégyriste comme {on a ri du peintre. Un jour, nous serons vengés tous deux. Il y a une vérité éternelle qui me soutient en critique : c’est que les tempéraments seuls vivent et dominent les âges. Il est impossible, — impossible, entendez-vous, — que M. Manet n’ait pas son jour de triomphe, et qu’il n’écrase pas les médiocrités timides qui l’entourent.

Ceux qui doivent trembler, ce sont les faiseurs, les hommes qui ont volé un semblant d’originalité aux maîtres fdu passé; ce sont eux qui calligraphient des arbres et des personnages, qui ne savent ni ce qu’ils sont ni ce que sont ceux dont ils rient. Ceux-là seront les morts de demain; il y en a qui sont morts depuis dix ans, lorsqu'on les enterre, et qui se survivent en criant qu’on offense la dignité de l’art si l’on introduit une toile vivante dans cette grande fosse commune du Salon.

Les Réalistes du Salon

11 ma.

Je serais désespéré si mes lecteurs croyaient un instant que je suis ici le porte-drapeau d’une école. Ce serait bien mal me comprendre que de faire de moi un réaliste quand même, un homme enrégimenté dans un parti.

Je suis de mon parti. du parti de la vie et de la vérité, voilà tout. J’ai quelque ressemblance avec Diogène, qui cherchait un homme; moi, en art, je cherche aussi des hommes, des tempéraments nouveaux et puissants.

Je me moque du réalisme, en ce sens que ce mot ne. représente rien de bien précis pour moi. Si vous entendez par ce terme la nécessité où sont les peintres d’étudier et de rendre la nature vraie, il est hors de doute que tous les artistes doivent être des réalistes. Peindre des rêves est un jeu d’enfant et de femme; les hommes ont charge de peindre des réalités. | .. Ils prennent la nature et ils la rendent, ils la rendent vue à travers leurs tempéraments particuliers. Chaque artiste va nous donner ainsi un monde différent, et

j’accepterai volontiers tous ces divers mondes, pourvu. que chacun d’eux soit l’expression vivante d’un tempérament. J’admire les mondes de Delacroix et de Courbet. Devant cette déclaration, on ne saurait, je crois, me parquer dans aucune école.

Seulement, voici ce qu’il arrive en nos temps d’analyse psychologique et physiologique. Le vent est à la science; nous sommes poussés, malgré nous, vers l’étude exacte des faits et des choses. Aussi, toutes les fortes indivi-dualités qui se révèlent, s’affirment-elles dans le sens dela vérité. Le mouvement de l’époque est certainement. réaliste, ou plutôt positiviste. Je suis donc forcé d’admirer des hommes qui paraissent avoir quelque parenté: entre eux, la parenté de l’heure à laquelle ils vivent.

Mais qu'il naïisse demain un génie autre, un esprit qui réagira, qui nous donnera avec puissance une terre: nouvelle, la sienne, je lui promets mes applaudissements.. Je ne saurais trop le répéter, je cherche des hommes et non des mannequins, des hommes de chaïr et d’os, se confessant à nous, et non des menteurs qui n’ont que du son dans le ventre.

On m'écrit que je loue ‘‘ la peinture de l’avenir ”. Je ne sais ce que peut signifier cette expression. Je crois. que chaque génie naît indépendant et qu'il ne laisse pas. de disciples. La peinture de l’avenir m'inquiète peu; elle sera ce que la feront les artistes et les sociétés de demain.

Le grand épouvantail, croyez-le, ce n’est pas le réalisme, c’est le tempérament. Tout homme qui ne ressemble pas aux autres, devient par là même un objet de défiance. Dès que la foule ne comprend plus, elle rit. Il faut toute une éducation pour faire accepter le génie. L'histoire de la littérature et de l’art est une sorte demartyrologe qui conte les huées dont on a couvert chacune des manifestations nouvelles de l’esprit humain.

Il y a des réalistes au Salon, — je ne dis plus des tempéraments, — il y a des artistes qui prétendent donner la nature vraie, avec toutes ses crudités et toutes ses violences.

Pour bien établir que je/me moque de l’observation plus ou moins exacte, lorsqu'il n’y a pas une indivi-

dualité puissante qui fasse vivre le tableau, je vais d’abord dire mon opinion toute nue sur MM. Monet, Ribot, Vollon, Bonvin et Roybet.

Je mets MM. Courbet et Millet à part, désirant leur consacrer une étude particulière.

J'avoue que la toile qui m’a le plus longtemps arrêté est la Camille, de M. Monet. C’est là une peinture énergique et vivante. Je venais de parcourir ces salles si froides et si vides, las de ne rencontrer aucun talent nouveau, lorsque j’ai aperçu cette jeune femme, traînart sa longue robe et s’enfonçant dans le mur, comme s’il y avait eu un trou. Vous ne sauriez croire combien il est bon d’admirer un peu lorsqu'on est fatigué de rire et de hausser les épaules.

Je ne connais pas M. Monet, je crois même que jamais auparavant je n'avais regardé attentivement une de ses toiles. Il me semble cependant que je suis un de ses vieux amis. Et cela parce que son tableau me conte toute une histoire d’énergie et de vérité.

Eh oui! voilà un tempérament, voilà un homme dans la foule de ces eunuques. Regardez les toiles voisines, et voyez quelle piteuse mine elles font à côté de cette fenêtre ouverte sur la nature. Ici, il y a plus qu’un réaliste, il y a un interprète délicat et fort qui a su rendre chaque détail sans tomber dans la sécheresse.

Voyez la robe. Elle est souple et solide. Elle traîne mollement, elle vit, elle dit tout haut qui est cette femme. Ce n’est pas là une robe de poupée, un de ces chiffons de mousseline dont on habille les rêves; c’est de la bonne soie, qui serait trop lourde sur les crêmes fouettées de

M. Dubufe.

Vous voulez des réalistes, des tempéraments m’a-t-on écrit, prenez M. Ribot. Je nie que M. Ribot ait un tempérament qui lui appartienne, et je nie qu’il rende la nature dans sa vérité.

La vérité d’abord. Regardez cette grande toile : Jésus est au milieu des docteurs, dans un coin du temple; i] y a de larges ombres; des lumières s’étalent par plaque blafardes. Où est le sang? où est la vie? Ça, de la réalité! Mais les têtes de cet enfant et de ces hommes sont creuses,

il n’y a pas un os dans ces chairs flasques et boufles. Ce n’est pas parce que les types sont vulgaires, n’est-ce pas, que vous voulez me donner ce tableau pour une œuvre réelle? J’appelle réelle, une œuvre qui vit, une œuvre dont les personnages puissent se mouvoir et parler. Ïci, je ne vois que des créatures mortes, toutes pâles et toutes dissoutes.

Qu'importe la vérité! ai-je dit, si le mensonge est commis par un tempérament particulier et puissant. Alors, M. Ribot doit avoir tout ce qu’il faut pour me plaire. Ces lumières blanchâtres, ces ombres sales sont de simples partis pris; l’artiste a imposé son individualité à la nature, et il a créé de toutes pièces ce monde blafard. Le malheur est qu’il n’a rien créé du tout; son monde existe depuis bien longtemps. C’est un monde espagnol à peine francisé. Non seulement l’œuvre n’est pas vraie, ne vit pas, mais de plus n’est pas une expression nouvelle du génie humain.

M. Ribot n’a rien ajouté à l’art, il n’a pas dit son mot propre, il ne nous a pas révélé un cœur et une chair. C’est ici un tempérament inutile, une rencontre malheureuse, si l’on veut. Certes, je préfère cette puissance fausse, cette individualité de contrebande, aux désolantes gentillesses dont j'aurai à parler. Mais tout au fond de moi, j'entends une voix qui me crie : ‘* Prends garde! celui-là est perfide; il paraît énergique et vrai; va jusqu’aux moelles, tu trouveras le mensonge et le néant ?”

Le réalisme, pour bien des personnes, — pour M. Vollon, par exemple, — consiste dans le choix d’un sujet vulgaire. Cette année, M. Vollon a été réaliste, en représentant une servante dans sa cuisine. La bonne grosse fille revient du marché, et a déposé à terre ses provisions. Klle est vêtue d’une jupe rouge et s "appuie au mur, montrant ses bras hâlés et sa figure épaisse.

Moi, je ne vois rien de réel là dedans, car cette servante est en bois, et elle est si bien collée au mur, que rien ne pourrait l'en détacher. Les objets se comportent autrement dans la nature, sous la large lumière. Les cuisines sont pleines d’air d’habitude, et chaque chose n’y prend pas ainsi une couleur cuite et rissolée. Puis, dans les intérieurs, les oppositions, les taches sont vigoureuses,

bien qu’adoucies, tout ne s’en vient pas sur un même plan. La vérité est plus brutale, plus énergique que cela.

Peignez des roses, mais peignez-les vivantes si vous vous dites réaliste.

M. Bonvin me paraît être également un amant platonique de la vérité. Ses sujets sont pris dans la vie réelle, mais la façon dont il traite les réalités pourrait tout aussi bien être employée pour traiter les rêves de certains peintres en vogue. Îl y a je ne sais quelle sécheresse et quelle petitesse dans l’exécution qui ôte toute vie au personnage.

La Grand’maman que M. Bonvin expose, est une bonne vieille tenant une Bible sur ses genoux et humant son café, qu’on lui apporte. La face m’a paru tendue et grimaçante; elle est trop détaillée; le regard se perd dans ces rides rendues avec amour, et préférerait un visage d’un seul morceau, bâti solidement. L’effet s’éparpille, la tête ne s’élève pas puissamment sur le fond.

Devant l’ouverture du Salon, on a fait quelque bruit autour de la toile de M. Roybet, Un Fou sous Henri III. On parlait d’une personnalité fortement accusée, d’un réalisme large. J’ai vu la toile, et je n’ai pas compris ces applaudissements donnés à l’avance. C’est là de la peinture honnête, plus solide assurément que celle de M. Hamon, mais d’une énergie fort modérée.

La personnalité annoncée ne s’est pas révélée à mes regards.

Le fou, tout de rouge habillé, tient en laisse deux dogues qui ont l’air de deux bons enfants; il rit, montrant les dents, et on dirait, à le voir, un satyre habillé.

Le sujet importe peu d’ailleurs, et le pis est que je trouve ces chiens, surtout cet homme, traités d’une façon petite. [ci encore les détails dominent l’ensemble; les étoffes manquent de souplesse, les mains du personnage ressemblent à deux palettes de bois, et la face paraît ciselée avec soin.

Je ne sens pas la chair, dans tout ceci, et si j’éprouve quelque sympathie, c’est pour les deux dogues qui sont plantés beaucoup plus carrément que leur maître.

Voilà donc les quelques réalistes du Salon. Je puis en

omettre; mais, en tous Cas, j’ai nommé et étudié les principaux. J’ai voulu simplement, je le répète, faire comprendre que je ne me parque dans aucune école, et que je demande uniquement à l’artiste d’être personnel et puissant.

J’ai tenu à être d’autant plus sévère que je craignais d’avoir été mal compris. Je n’ai aucune sympathie pour la charge du tempérament, — qu’on me passe ce mot, — et je n’accepte que les individualités vraiment individuelles et nettement accusées. Toute école me déplaît, car une école est la négation même de la liberté de création humaine. Dans une école il y a un homme, le maître; les disciples sont forcément des imitateurs.

Donc pas plus de réalisme que d’autre chose. De la vérité, si l’on veut, de la vie, mais surtout des chaïrs et des cœurs différents interprétant différemment la nature. La définition d’une œuvre d’art ne saurait être autre chose que celle-ci : Une œuvre d’art est un coin de la création vu à travers un tempérament (1).

(1) Ici le peuple proteste, les abonnés se fâchent. Le panégyrique de M. Manet a porté tous ses fruits : un critique qui admire un tel peintre ne peut être toléré. On demande violemment mon abdication. M. de Villemessant, pour lequel je me sens la plus vive reconnaissance, — je ne saurais trop le répéter, — est obligé de céder au public. Il est convenu entre lui et moi, qu’il va faire droit aux réclamations en m’adjoignant un de mes honorables confrères, M. Théodore Pelloquet, et en nous accordant trois articles à chacun. L’Evénement contiendra ainsi des jugements pour tous les goûts; le public n'aura plus à se plaindre que de la diversiré des mets.

Les Chutes

15 mai.

II Y a, en ce moment, une excellente comédie qui se joue, au Salon, en face des tableaux de Courbet. Ce que je trouve de plus curieux à étudier, même au point de vue de l’art, ce ne sont pas toujours les artistes, ce sont souvent les visiteurs qui par un seul mot, par un simple geste, avouent naïvement où nous en sommes en matière artistique. Îl est bon parfois d’interroger la foule.

Cette année, il est admis que les toiles de Courbet sont charmantes. On trouve son paysage exquis et son étude de femme très convenable. J’ai vu s’extasier des personnes qui, jusqu'ici, s'étaient montrées très dures pour le maître d’Ornans. Voilà qui m’a mis en défiance. J'aime à m'expliquer les choses, et je n’ai pas compris tout de suite ce brusque saut de l’opinion publique.

Mais tout a été expliqué, lorsque j’ai regardé les toiles de‘plus près. Je l’ai dit, la grande ennemie, c’est la personnalité, l’impression étrange d’une nature individuelle. Un tableau est d’autant plus goûté qu'il est moins

Le

éd

personnel. Courbet, cette année, a arrondi les angles trop rudes de son génie; il a fait patte de velours, et voilà la foule charmée qui le trouve semblable à tout le monde et qui applaudit, satisfaite de voir enfin le maître à ses pieds.

HSE Te ve us PT RER ER AT A © dette VON Je ne le cache pas, j'éprouve une intime volupté à pénétrer les secrets ressorts d’une organisation quelconque. J’ai plus souci de la vie que de l’art. Je m'amuse énormément à étudier les grands courants humains qui traversent les foules et qui les jettent hors de leurs lits. Rien ne m’a paru plus curieux que ce fait d’un esprit puissant, admiré justement le jour où il a perdu quelque chose de sa puissance.

J’admire Courbet, et je le prouverai tout à l’heure. Mais, je vous prie, reportez-vous à cette époque où ül peignait La Baigneuse et Le Convoi d’Ornans, et ditesmoi si ces deux toiles magistrales ne sont pas autrement fortes que les deux délicieuses choses de cette année. Et pourtant, au temps de La Baigneuse et du Convoi d’Ornans, Courbet prêtait à rire, Courbet était lapidé par le public scandalisé. Aujourd’hui, personne ne rit, personne ne jette des pierres. Courbet a rentré ses serres d’aigle, il ne s’est pas livré entier, et tout le monde bat des mains, tout le monde lui décerne des couronnes.

Je n’ose formuler une règle qui s’impose forcément à moi : c’est que l’admiration de la foule est toujours en raison indirecte du génie individuel. Vous êtes d’autant plus admiré et compris, que vous êtes plus ordinaire.

C’est là un aveu grave que me fait la foule. J’ai le plus grand respect pour le public; mais si je n’ai pas la prétention de le conduire, j’ai au moinsle droit de l’étudier.

Puisque je le vois aller aux tempéraments affadis, aux esprits complaisants, je mets en doute ses jugements, et je songe que je n’ai pas eu un tort aussi grand qu’on veut bien le dire, en admirant un paria, un lépreux de l’art.

Et comme je ne veux pas qu’on se méprenne sur les sentiments d’admiration profonde que j’éprouve pour Courbet, je dis ici ce que j’ai déjà dit ailleurs, il y a un an, lors de l’apparition du livre de Proudhon.

Mon Courbet, à moi, est simplement une personnalité.

Le peintre a commencé par imiter les Flamands et certains maîtres de la Renaissance; maïs sa nature se révoltait, et il se sentait entraîné par toute sa chair, — par toute sa chair, entendez-vous ? — vers le monde matériel qui l’entourait, les femmes grasses et les hommes puissants, les campagnes plantureuses et largement fécondes. Trapu et vigoureux, il avait l’âpre désir de serrer entre ses bras la nature vraie: il voulait peindre en pleine viande et en plein terreau.

La jeune génération, je parle des jeunes gens de vingt à vingt- cinq ans, ne connaît presque pas Courbet. Il m'a été donné de voir rue Hautefeuille, dans l’atelier du maître, pendant une de ses absences, certains de ses premiers tableaux. Je me suis étonné, et je n’ai pas trouvé: le plus petit mot pour rire dans ces toiles graves et fortes dont on m'avait fait des monstres. Je m'attendais à des caricatures, à une fantaisie folle et grotesque, et j'étais devant une peinture serrée et large, d’un fni et d’une franchise extrêmes.

Les types étaient vrais, sans être vulgaires; les chairs, fermes et souples, vivaient puissamment; les fonds s’emplissaient d’air et donnaient aux figures une vigueur étonnante. La coloration, un peu sourde, a une harmonie presque douce, tandis que la justesse des tons et l’ampleur du métier établissent les plans et font que chaque détail a un relief étrange. En fermant les yeux, je revois ces. toiles énergiques, d’une seule masse, bâties à chaux et à sable, réelles jusqu’à la vérité. Courbet appartient à la famille des faiseurs de chair.

certes, je ne’ puis être accusé de! mesurer l’éloge au maître. Je l’aime dans sa puissance et sa personnalité.

Il m'est permis de lui montrer la foule qui se groupe autour de ses toiles et de lui dire :

— Prenez garde, voilà que vous passez dans l’admiration publique. Je sais bien qu’un jour votre apothéose viendra. Mais, à votre place, je me fâcherais de me voir accepté juste à l’heure où ma main aurait faibli, où je n'aurais pas fouillé au fond de moi pour me donner dans ma nature, sans ménagement ni concessions.

Je ne nie point que la Femme au perroquet ne soit une

solide peinture, très travaillée et très nette; je ne nie point que la Remise des chevreuils n’ait un grand charme, beaucoup de vie; mais il manque à ces toiles Le je ne sais quoi de puissant et de voulu qui est Courbet tout entier. Il y a douceur et sourire; Courbet, pour l’écraser d’un mot, a fait du joli!

On parle de la grande médaille. Si j'étais Courbet, je ne voudrais pas, pour la Femme au perroquet, d’une récompense suprême qu’on a refusée à la Curée et aux Casseurs de pierre. J’exigerais qu’il fût bien dit qu’on m'’accepte dans mon génie et non dans mes gentillesses, Il y aurait pour moi je ne sais quelle pensée triste dans cette consécration donnée à deux de mes œuvres que je ne reconnaîtrais pas comme les filles saines et fortes de mon esprit.

Il y a encore deux autres artistes au Salon sur lesquels j'ai pleuré, MM. Millet et Théodore Rousseau. Tous deux ont été et seront encore, je me plais à le croire, des individualités pour lesquels je me sens la plus vive admiration. Et je les retrouve ayant perdu la fermeté de leurs mains et l’excellence de leurs yeux.

Je me souviens des premières peintures que l’ai vues de M. Millet. Les horizons s’étendaient larges et libres, il y avait sur la toile comme un souffle de la terre. Une, deux figures au plus, puis quelques grandes lignes de terrain, et voilà qu’on avait la campagne ouverte devant soi, dans sa poésie vraie, dans sa poésie qui n’est faite que de réalité.

Mais je parle en poëte, et les peintres, je le sais, n’aiment pas cela.

$’il faut parler métier, j’ajouterai que la peinture de M. Millet était grasse et solide, que les différentes taches avaient une grande vigueur et une grande justesse. L’artiste procédait par morceaux simples, comme tous Îles peintres vraiment peintres.

Cette année, je me suis trouvé devant une peinture molle et indécise. On diraït que l’artiste a peint sur papier buvard et que l’huile s’est étendue. Les objets semblent s’écraser dans les fonds. C’est là une peinture à la cire qu’on a chauffée et dont les diverses couleurs se sont fondues les unes dans les autres.

Je ne sens pas la réalité dans ce paysage. Nous sommes au bout d’un hameau, et, brusquement, l’horizon s’élargit. Un arbre se dresse seul dans cette immensité. On devine derrière cet arbre tout le ciel. Eh bien! je le répète, la peinture manque de vigueur et de simplicité, les tons s’effacent et se mêlent, et, du coup, le ciel devient petit et l’arbre paraît collé aux nuages.

Hélas! l’histoire est la même pour M. Théodore Rousseau, peut-être même est-elle plus triste encore.

En sortant du Salon, j’ai voulu retourner voir le paysage que l’artiste a au Musée du Luxembourg. Vous rappelez-vous cet arbre puissamment tordu, se détachant en noir sur le rouge sombre d’un coucher de soleil ? Il y a des vaches dans l’herbe. L’œuvre est profonde et tourmentée. Ce n’est peut-être pas là une nature bien vraie, mais ce sont des arbres, des vaches et des cieux interprétés par un esprit vigoureux qui nous a communiqué en un langage étrange les sensations poignantes que la campagne faisait naître en lui.

Et je me suis demandé comment M. Théodore Rousseau pouvait en être arrivé au travail de patience dans lequel il se complaît aujourd’hui. Voyez ses paysages du Salon. Les feuilles et les cailloux sont comptés, les tableaux paraissent peints avec de petits bâtons qui auraient collé la couleur goutte à goutte sur la toile. L'interprétation n’a plus aucune largeur. Tout devient forcément petit. Le tempérament disparaît devant cette lente minutie ; l’œil du peintre ne saisit pas l’horizon dans sa largeur, et la main ne peut rendre l’impression reçue et traduite par le tempérament. C’est pourquoi je ne sens rien de vivant dans cette peinture ; lorsque je demande à M. Théodore Rousseau de saisir en sa main, comme il l’a fait jadis, un morceau de la campagne, il s’amuse à émietter la Sn et à me la présenter en poussière.

Tout son passé lui crie : Faites large, for. puissant, faites vivant.

Il me prend un scrupule. Le titre de cet article est bien dur. Je suis obligé de juger aujourd’hui, peut-être trop sévèrement, des artistes que j’aime et que j’admire. Un simple fait me servira d’excuse.

Après la publication de mon article sur M. Manet, j'ai rencontré un de mes amis auquel je communiquai mon impression toute franche sur les toiles dont je viens de parler.

— Ne dites jamais cela, s'est-il écrié, vous frappez. sur vos frères ; il faut se constituer en bande, en coterie, et défendre quand même son parti. Vous levez le drapeau de la personnalité. Louez tous les gens personnels, dus- SieZ-VOus mentir.

C’est pourquoi je me suis hâté d’écrire ces lignes.

Adieux d’un Critique d'art

20 mai

J'ai encore droit à deux articles. Je préfère n’en faire qu’un. Dans mon idée première, Mon Salon devait comprendre seize à dix-huit articles. Puisque, d’après la volonté toute-puissante du peuple, je n’ai pas l’espace nécessaire pour développer nettement mes pensées, je crois bon de terminer brusquement et de tirer ma révérence au public.

Au fond, je suis enchanté. Imaginez un médecin qui ignore où est la plaie et qui, posant çà et là ses doigts sur le corps du moribond, l’entend tout à coup crier de terreur et d’angoisse. Je m’avoue tout bas que j’ai touché juste, puisqu'on se fâche. Peu m'importe si vous ne voulez pas guérir. Je sais maintenant où est la blessure.

Je ne prenais qu’un médiocre plaisir à tourmenter les gens. Je sentais toute ma dureté envers des artistes qui travaillent et qui ont acquis, à grand’peine, une réputation fragile que le moindre heurt briserait. Lorsque je faisais mon examen de conscience, je m'’accusais

vertement de troubler dans leur quiétude d’excellents. hommes qui paraissent s’être imposé le labeur pénible de contenter tout le monde

J’abandonne volontiers les notes que je suis allé prendre sur M. Fromentin et sur M. Nazon, sur M. Dubuffe et sur M. Gérome. J'avais toute une campagne en tête, je m'étais plu a aiguiser mes armes pour les rendre plus tranchantes. Et je vous jure que c’est avec une volupté intime que je jette là toute ma ferraille.

Je ne parlerai point de M. Fromentin et de la sauce épicée dont il assaisonne la peinture. Ce peintre nous a donné un Orient qui, par un rare prodige, a de la couleur sans avoir de la lumière. Je sais d’ailleurs que M. Fromentin est le dieu du jour ; je m'’évite la peine de lui demander des arbres et des cieux plus vivants, et surtout de réclamer de lui une saine et forte originalité, au lieu de ce faux tempérament de coloriste qui rappelle Delacroix comme les devants de cheminée rappellent les toiles de Véronèse.

Je n’aurai aucune querelle à chercher à M. Nazon et aux décors en carton qu'il nous donne pour de vraies campagnes ; ne vous semble-t-il pas, — entre nous, — que c’est ici une apothéose de féerie, lorsque les feux de Bengale sont allumés, et que des lueurs jaunes et rouges donnent à chaque objet une apparence morte?

Quant à MM. Gérome et Dubuffe, je suis excessivement satisfait de ne pas avoir à parler de leur talent. Je le répète, je suis fort sensible au fond, et je n’aime pas à faire du chagrin aux gens. La mode de M. Gérome baisse ; M. Dubuffe a dû prendre une peine terrible, dont il sera peu récompensé. Je suis heureux de n’avoir pas le temps de dire tout cela.

Je regrette une chose : c’est de ne pouvoir accorder une large place à trois paysagistes que j’aime : MM. Corot, Daubigny et Pissaro. Mais il m’est permis de leur donner une bonne poignée de main, — la poignée de main de l’adieu.

Si M. Corot consentait à tuer une fois pour toutes les nymphes dont il peuple ses bois, et à les remplacer par des paysannes, je l’aimerais outre mesure.

Je sais qu’à ces feuillages légers, à cette aurore humide

et souriante, il faut des créatures diaphanes, des rêves habillés de vapeurs. Aussi suis-je tenté parfois de demander au maître une nature plus humaine, plus vigoureuse. Cette année, il a exposé des études peintes sans doute dans l’atelier. Je préfère mille fois une pochade, une esquisse faite par lui en pleins champs, face à face avec la réalité puissante.

Demandez à M. Daubigny quels sont les tableaux qu'il vend le mieux. Il vous répondra que ce sont justement ceux qu'il estime le moins. On veut de la vérité adoucie, de la nature propre et lavée avec soin, des horizons fuyants et rêveurs. Mais que le maître peigne avec vigueur la terre forte, le ciel profond, les arbres et les flots puissants, et le public trouve cela bien laid, bien grossier. Cette année, M. Daubigny a contenté la foule sans trop se mentir à lui-même. Je crois savoir d’ailleurs que ce sont là d’anciennes toiles.

M. Pissaro est un inconnu, dont personne ne parlera sans doute. Je me fais un devoir de lui serrer vigoureusement la main, avant de partir. Merci, monsieur, vote paysage m'a reposé une bonne demi-heure, lors de mon voyage dans le grand désert du Salon. Je sais que vous avez été admis à grand'’peine, et je vous en fais mon sincère compliment. D'ailleurs, vous devez savoir que vous ne plaisez à personne, et qu’on trouve votre tableau trop nu, trop noir. Aussi pourquei diable avez-vous l’insigne maladresse de peindre solidement et d’étudier franchement la nature!

Voyez donc : vous choisissez un temps d'hiver ; vous avez là un simple bout d’avenue, puis un coteau au fond, des champs vides jusqu’à l’horizon. Pas le moindre régal pour les yeux. Une peinture austère et grave, un souci extrême de la vérité et de la justesse, une volonté âpre et forte. Vous êtes un grand maladroit, monsieur, — vous êtes un artiste que j aime.

Donc, je n’ai plus le loisir de louer ceux-ci et de blâmer ceux-là. Je fais mes paquets à la hâte, sans regarder si je n’oublie pas quelque chose. Les artistes que j’aurais attaqués n’ont pas besoin de me remercier, et je fais mes excuses à ceux dont j'aurais dit du bien.

Savez-vous que ma besogne commençait à devenir

fatigante? On mettait tant de bonne foi à ne pas me comprendre, on discutait mes opinions avec une naïveté si aveugle, que je devais, dans chacun de mes articles, rétablir mon point de départ et faire voir que j’obéissais logiquement à une idée première et invincible.

J'ai dit : ‘* Ce que je cherche surtout dans un tableau, c’est un homme et non pas un tableau *”’. Et encore : ‘t L'art est composé de deux éléments : la nature, qui est l’élément fixe, et l’homme, qui est l’élément variable ; faites vrai, j’applaudis ; faites individuel, j’applaudis plus fort. ”’ Et encore : ‘* J’ai plus souci de la vie que de l’art ”.

Devant de telles déclarations, je croyais qu’on allait comprendre mon attitude. J’affirmais que la personnalité seule faisait vivre une œuvre, je cherchais des hommes, persuadé que toute toile qui ne contient pas un tempérament, est une toile morte. Ne vous êtes-vous jamais demandé dans quels galetas allaient dormir ces milliers de tableaux qui passent par le Palais de l’Industrie ?

Je me moque bien de l’Ecole française! Je n’ai pas de traditions, moi ; je ne discute pas un pan de draperie, l’attitude d’un membre, l’expression d’une physionomie. Je ne saisis pas ce qu’on entend par un défaut ou par une qualité. Je crois qu’une œuvre de maître est un tout qui se tient, une expression d’un cœur et d’une chair. Vous ne pouvez rien changer ; vous ne pouvez que constater, étudier une face du génie humain, une expression humaine. |

Mon éloge de M. Manet a tout gâté. On prétend que je suis le prêtre d’une nouvelle religion. De quelle religion, je vous prie? De celle qui a pour dieux tous les talents indépendants et personnels? Oui, je suis de la religion des libres manifestations de l’homme ; oui, je ne m’embarrasse pas des mille restrictions de la critique, et je vais droit à la vie et à la vérité ; oui, je donnerais mille œuvres habiles et médiocres, pour une œuvre, même mauvaise, dans laquelle je croirais reconnaître un accent nouveau et puissant.

J'ai défendu M. Manet, comme je défendrai dans ma vie toute individualité franche qui sera attaquée. Je

serai toujours du parti des vaincus. Il y a une lutte évidente entre les tempéraments indomptables et la foule. Je suis pour les tempéraments, et j’attaque la foule.

Aïnsi mon procès est jugé, et je suis condamné.

J’ai commis l’énormité de ne pas admirer M. Dubuffe ‘après avoir admiré Courbet, l’énormité d’obéir à une logique implacable.

J’ai eu la naïveté coupable de ne pouvoir avaler sans Æcœurement les fadeurs de l’époque, et d’exiger de la puissance et de l’originalité dans une œuvre.

J’ai blasphémé en affirmant que toute l’histoire artistique est là pour prouver que les tempéraments seuls dominent les âges, et que les toiles qui nous restent sont des toiles vécues et senties.

J’ai commis l’horrible sacrilège de toucher d’une façon peu respectueuse aux petites réputations du jour -et de leur prédire une mort prochaine, un néant vaste ‘et éternel.

J'ai été hérétique en démolissant toutes les maigres religions des coteries et en posant fermement la grande religion artistique, celle qui dit à chaque peintre : ‘* Ouvre tes yeux, voici la nature ; ouvre ton cœur, voici la vie ”?.

J’ai montré une ignorance crasse, parce que je n’ai pas partagé les opinions des critiques assermentés et que j’ai négligé de parler du raccourci de ce torse, du modelé de ce ventre, du dessin et de la couleur, des écoles et des préceptes.

Je me suis conduit en malhonnête homme, en marchant droit au but, sans songer aux pauvres diables que je pouvais écraser en chemin. Je voulais la vérité, et j’ai eu tort de blesser les gens pour aller jusqu’à elle.

En un mot, j’ai fait preuve de cruauté, de sottise, d’ignorance, je me suis rendu coupable de sacrilège et d’hérésie, parce que, las de mensonge et de médiocrité, j'ai cherché des hommes dans la foule de ces eunuques.

Et voilà pourquoi je suis condamné!

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