‹ Mes hainesChapitre 9 sur 25 · LE PREMIER VOLUME · texte numérisé non relu

LE PREMIER VOLUME

Le premier volume de L'Histoire de Jules César est divisé en deux parties. La première contient le récit des temps antérieurs à César : Rome sous les rois, l’établissement de la république, la conquête de l'Italie; un exposé de la prospérité du bassin de la Méditerranée, les guerres puniques, de Macédoine et d’Asie, les Gracques, Marius et Sylla. La seconde partie est consacrée à Jules César, et va de son enfance à sa nomination au gouvernement des Gaules : elle trace son portrait, raconte ses premiers actes, détaille les nombreux emplois qu'il occupa dans la république, appuie surtout sur son attitude lors de la conjuration de Catilina, dit quelques mots de sa campagne en Espagne, le loue sans réserve et le montre se révélant et affirmant peu à peu sa mission providentielle.

De la structure même du livre, on Sourtait conclure

que l’auteur fait aboutir à Jules César toute l’histoire romaine antérieure. Le grand homme est le Messie annoncé par les prophètes, le dieu pour la venue duquel se succèdent les événements. La première partie du volume n’est là que pour expliquer la naissance du héros. Rome, pendant plus de quatre cents ans, est un enfantement de César; le ciel prépare la terre pour les couches divines, et Rome, au jour prescrit, lorsque la rédemption des peuples est nécessaire, met à la lumière l’enfant céleste.

Rome se fonde sous les rois, grandit avec la république et conquiert l’Italie. Alors, pendant un instant, elle se repose dans sa force et dans sa gloire. Certes, si Dieu créa une nation pour la mener à une heure de paix grandiose et de justice, il mit certainement au monde le premier Romain dans ia prévision de cette heure unique où un peuple fut assez puissant pour rester libre. Si je voulais, par un caprice d’historien, ne voir qu’une époque dans l’histoire romaine, je m'arrêterais à cette époque merveilleuse, je me servirais des faits qui l’ont précédée pour l’expliquer et lui donner plus d’éclat, j'oublierais les événements qui ont pu suivre; en un mot, je m’appliquerais à en faire la pensée de Dieu, et je n’aurais garde de monter jusqu’à César trouver des âges troubles et sanglants.

Je crois pouvoir dire que la vérité historique s’accommoderait mal de ce caprice. Je serais tenté malgré moi de forcer l’interprétation des événements, de grandir ou de. diminuer l’importance des faits pour les besoins de ma cause. Je plaiderais, je ne raconterais plus. Je préfère considérer l’histoire comme une suite d’épisodes se liant les uns aux autres, s’expliquant mutuellement, mais ne se groupant pas autour d’un épisode principal. Que l’événement d’aujourd’hui soit la conséquence de l’événement d'hier, personne ne songe à le nier. Toutefois, quatre cents ans de faits ne s’acheminent pas vers un seul fait. César n’est pas le résultat immédiat et complet des premiers rois et de la république de Rome. Il n’est lui-même que l’anneau d’une chaîne qui s’allongera; si la République le portait en elle, comme élément de sa propre dissolution, il porte en lui l’Empire, Néron et

Caligula, les germes de la terrible maladie qui rongera le peuple romain. Il ne faut donc pas s'arrêter complètement à cette grande figure, et mettre en elle les desseins de Dieu. J’aurais tort de ne voir que la République dans l’histoire romaine; c’est également un tort de n’y voir que la fondation de l’Empire.

Le premier livre de l’ouvrage est d’ailleurs celui que je préfère. L’auteur y semble plus libre, et y applique avec plus de discrétion son système historique. J'aime à l’entendre parler de la grandeur des institutions romaines. Ici l’avenir est le fruit du passé; le présent travaille à garder et à augmenter, s’il est possible, les trésors de ce passé. Dès ses premières lois, Rome fonde sa puissance future. La République naît naturellement de la royauté, la conquête de l’Italie et des contrées environnantes naît de la République. Jamais peuple n’a su conquérir et conserver à ce point. Les législateurs, les administrateurs ont ici fait plus que les soldats. Le monde romain a ceci de grandiose qu’il ne contient, à un certain moment, qu’une seule famille. Sans doute, chaque chose porte sa mort en elle; l’homme, dans la pleine santé, a en lui les germes de la maladie qui le tuera. Dès la seconde guerre punique, l’esprit romain perd de sa pureté républicaine et de sa tranquillité puissante et forte. Les éléments de dissolution se développent, le corps entier est ébranlé, Les institutions n’ont plus la même efficacité, la folie des conquêtes s’empare de la nation, qui risque sa liberté en menaçant celle des autres peuples. Les Gracques ne font qu’aggraver les désordres, en voulant tout sauver. Marius et Sylla, par leur rivalité, portent le dernier coup à l'Etat, et c’est alors, selon TV M ve que ‘‘ l'Italie demandaition- maîtres

Il faudrait s’entendre sur ce: maître. que Spas l'Italie. C’est là le point délicat de la question. J’accorde à la rigueur, que les Romains aient eu alors besoin d’un guide, d’un homme à la main sûre et ferme, qui les conduisît dans les circonstances difficiles où ils se trouvaient. La tâche de cet homme était grande : elle consistait à rendre à la république toute sa verdeur. Je ne puis m'expliquer autrement la mission de ce bienfaiteur. Evidemment, ce n’est pas sauver une république que.de

tenter la création d’un Empire; c’est faire succéder une forme à une autre forme de gouvernement.

Les circonstances demandaient-elles absolument un dictateur à vie, un empereur? L’homme de génie qui avait compris son époque, ne devait-il pas se contenter de rétablir les institutions dans leur pureté, de n “employer son pouvoir qu’à refaire à la République une seconde jeunesse ? Combien il aurait été grand, le jour où, après avoir rendu à la nation la force de se gouverner elle-même, il lui aurait remis sa puissance entre les mains! Le maître que demandait alors l’Italie, si toutefois elle en demandait un, était un ami, un conseiller, et non un empereur.

L'auteur paraît d’ailleurs avoir. en histoire, une croyance que je ne puis accepter. Îl fait des peuples des sortes de troupeaux qui parfois marchent tranquillement dans le chemin tracé par la Providence, qui d’autres fois s’écartent et ont besoin de l’aiguillon. L’humanité, pour lui, est une foule, frappée de folie, certains jours, et à qui Dieu passe alors une camisole de force. Il crée tout exprès un maître pour dompter la bête fougueuse et la lui remettre souple et docile entre les mains. Ici, tout est fatal; les crises de démence se succèdent à des époques irrégulières ; les gouvernements suivent les gouvernements sans aucun ordre, les institutions tombent les unes sur les autres, bonnes et mauvaises; en un mot, les nations ne gravissent pas une échelle de perfection, elles marchent au hasard, aujourd’hui libres, demain muselées, obéissant à la fatalité des faits.

Cependant l’auteur, par instants, parle de la marche des événements; il dit que César comprenait les besoins nouveaux de Rome, et que ce fut justement cette intuition qui lui donna la toute-puissance. Il accorde donc que l’humanité s’avance à travers les âges vers un but quelconque. Mais il ne laisse pas même entrevoir quel est ce but. Pour moi, j’aime à m'’imaginer que ce but est un but de liberté et de justice, de paix et de vérité. Dès lors, je ne puis plus comprendre que César ait été dans les décrets de Dieu; il est venu faire rétrograder l’humanité, porter le dernier coup à cette république romaine qui a été l’expression d’un des états sociaux les plus parfaits. L'Empire, qui a succédé, n’en a eu ni les vertus

ni la tranquille grandeur. Ainsi, en admettant, comme l’auteur, que César soit l’envoyé de Dieu, voilà Dieu qui fait reculer ses enfants, qui les retarde dans la route qu'ils suivent, qui les châtie d’une faute inconnue en les faisant tomber sous la volonté d’un seul. De deux choses l’une : ou l’auteur ne croit pas au progrès, à la marche lente des peuples, et alors, il explique l’histoire par coups de foudre, il ne voit en elle que des faits fatals dépendant du moment; ou il croit au progrès, à l’échelle de perfection que monte l’humanité, et alors il ne peut plus voir en César un ministre du ciel. Dans le premier cas, tout s’explique : le héros est un produit de l’époque, une simple manifestation du génie humain, très grande et très belle, un incident parmi cent incidents. Dans le second cas, je ne comprends plus rien à la passion de l’écrivain pour le personnage qu’il a choisi : ce n’est pas un progrès que d’aller de la république romaine à l’empire romain, et c’est avoir bien peu de foi dans l’humanité que de la conduire de gaîté de cœur d’un bien en un mal, en invoquant la Providence. Je le demande, où tendait la liberté de Rome en passant au travers de César. La logique ne veut-elle pas qu’un peuple libre reste libre, avant de tenter tout autre progrès? César, pour un esprit droit, ne saurait être qu’un ambitieux qui a travaillé beaucoup plus dans ses intérêts que dans les intérêts de Dieu.

Je préfère considérer l’auteur comme un politique pratique, et non comme un historien philosophe. Laissons de côté, je vous prie, la Providence et le progrès, l’humanité en marche et les volontés du ciel. Restons sur la terre, et n’étudions l’histoire qu’au point de vue du gouvernement des peuples. Je reconnais que César a été un habile et un rusé. Il a singulièrement compris son temps, et il a employé tout son génie à profiter de la sottise des

autres. J’admets et je partage votre admiration. Dégagé de la mission que vous lui donnez, César devient plus vrai, plus humain. Îl reste ce qu’il est réellement, un homme de génie, un grand capitaine et un grand administrateur. Mais toute ma foi, toutes mes croyances se refusent à voir en lui un Messie qui devait régénérer Rome, un maître nécessaire à la liberté et à la paix du monde.

Le second livre, ai-je dit, contient l’histoire de Jules César, depuis son enfance jusqu’à sa nomination au gouvernement des Gaules. Le portrait que trace l’auteur est flatté; la main a appuyé sur les traits remarquables et a omis soigneusement les traits disgracieux. Ce Jules César est une belle médaille, une tête fine et exquise, un profil d’une rare pureté. J'aurais préféré une f moins finie et plus vivante. Je prétends que l’homme A aussi intéressant à connaître que le héros. D'ailleurs, il y a évidemment dans le livre parti pris d’ admiration. L'histoire ainsi comprise devient une réfutation, un plaidoyer. L’historien part de ce principe que César ne pouvait avoir que des mobiles élevés et n’obéissait qu'à l’inspiration d’un vrai patriotisme. Avec de tels axiomes, toute démonstration devient possible. Si vous vous créez un héros parfait de toutes pièces, vous arriverez sans peine à expliquer favorablement chacun de ses actes. Vous grandissez cette figure, vous abaissez celles qui l’entourent. La besogne devient de plus en plus facile.

Je ne puis entrer dans le détail de ces premières années de César. On le voit inquiet et habile, le nez au vent, attendant l’heure. Sans doute, l’auteur a raison, lorsqu’il défend son héros des interprétations données à sa conduite par la plupart des historiens; je veux croire que César n’obéissait pas seulement à l’ambition, à l’amour des honneurs, à toutes sortes de motifs personnels et mesquins. Mais il doit être également faux d’expliquer tous ses actes par des pensées supérieures de devoir et de patriotisme, de les dégager de tout intérêt. Je préfère prendre la moyenne, certain de toucher ainsi la vérité de plus près.

Ainsi, lors de la conjuration de Catilina, est-ce bien le besoin unique de justice et d'humanité qui amena César

à défendre les conjurés? Non, certes. Il y a d’abord dans son discours de la prudence et beaucoup de ce sens pratique dont je parlais tout à l’heure. Il y a ensuite de la sympathie, une sorte d'intérêt caché pour ces hommes qui attaquaient un sénat qu'il devait attaquer lui-même plus tard. Je ne sais comment l’historien expliquera la conduite de César dans les Gaules; mais l’humanité qu’il lui prête ici le gênera singulièrement alors. Ne vaudrait-il pas

mieux ne tomber ni dans un excès ni dans un autre, laisser César tel qu’il est, chercher avec conscience ce que ses mobiles ont pu avoir de désintéressé et d’intéressé? T1 n’est pas très juste non plus de rabaisser ses adversaires politiques, Cicéron, Pompée, Caton, Crassus; ces hommes-là, ce me semble, en valaient bien d’autres, et c’est un singulier procédé historique que de leur donner largement les petitesses, les calculs que vous enlevez à César. Tout ceci, qu’on ne s’y trompe pas, vient du système providentiel adopté par l'historien. Après avoir fait du héros un dieu. il est forcé de lui accorder toutes les grâces d’état de sa divinité, et de ne plus voir que de simples mortels autour de lui.

Le premier volume laisse César tout-puissant, irrévocablement maître du monde. Nous attendons les deux autres volumes pour assister à la marche fatale des événements qui porteront César à la dictature et qui le pousseront sous le poignard de Brutus.

1, Histoire de Jules César est très savamment composée. Les recherches ont dû être immenses, aucun document n’a été négligé, et l’auteur a loyalement indiqué les sources de chacun de ses emprunts. Le bas des pages se trouve ainsi corablé de notes. Il y a 1à un travail considérable, une besogne consciencieuse qu’on ne saurait trop louer. Malheureusement, on aimerait à voir, çà et là, telle citation d’un esprit contraire, ce qui permettrait d'établir un juste équilibre entre les diverses opinions. L'auteur a fait délicatement un choix de belles paroles en faveur de César; j’aimerais à entendre les accusations portées contre le grand homme: alors seulement on pourrait juger en toute équité.

Mais c’est surtout dans les chiffres, dans les détails statistiques et administratifs que l’auteur me paraît bien renseigné. Toute une académie a dû travailler pour lui. Telle page est plus grosse de travail qu’un volume entier. Le chapitre dans lequel l’historien étudie la prospérité du bassin de la Méditerranée avant les guerres puniques, est une merveille de science et de brièveté. Là, n’y a plus d'appréciation historique, il n’y a que de simples renseignements, très complets et très succincts, et je suis heureux de pouvoir aûmirer à mon aise. Si

L'Histoire de Jules César n’avait pas pour vivre le nom de son auteur, elle aurait tout au moins la masse considérable des documents qu’elle renferme ; on la consulterait, attiré, non pas peut-être par la largeur et la vérité des vues, mais par l’abondance des matériaux.

Quant à la partie purement littéraire, au style, j’avoue ne pas goûter cette allure solennelle, un peu pesante, cette nudité de la phrase, cette grisaille effacée. Je sais que dans les traités de rhétorique on trouve une recette particulière pour chaque style, et qu’il y est bien défendu de mettre les moindres épices dans le style historique. Toutefois Michelet m’a gâté; j’aime la phrase vivante et colorée, même, surtout allais-je dire, lorsqu'il s’agit de ressusciter devant moi les hommes et les événements d’un autre âge. Je ne puis croire que la vérité de l’histoire demande absolument une gravité convenue. Je lis les livres qui se font lire, et rien n’est plus fatigant que la lecture d’un livre grave. D'ailleurs, c’est encore ici une question de relation. La vie du César providentiel demandait à être écrite sur le ton de l’épopée.

Pour me résumer et pour conclure, je répéterai 1e l’opinion que j’ai déjà exprimée plus haut : l’auteur de L'Histoire de Jules César, malgré les prétentions qu’il paraît'avoir, me paraît être plutôt un politique pratique qu’un historien philosophe.

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