A GIANETTA
Près des ruisseaux, près des cascades, Dans les champs d'oliviers fleuris, Sur les rochers, sous les arcades Dont le temps sape les débris, Sous les murs du vieux monastère, Dans le bois qu'aime le mystère, Sous l'ombre du pin solitaire, Sous le platane aux frais abris ;
A l'heure où, sous l'humble chaumière, Le chevricr prend son repas, A l'heure où brille la lumière, A l'heure où le jour ne luit pas; L'été, quand sous le vert ombrage Tu viens t'asseoir après l'ouvrage ; L'hiver, par le froid, par l'orage; Toujours, partout, je suis tes pas.
02 MES HEURES I ! RDI I
Lorsque les cloches argentines Réveillent l'oiseau dans son nid, C'est moi qui te suis à matines; Et quand la prière finit, Au sortir du temple gothique, C'est moi qui vais sous le portique T'ofïïir, suivant l'usage antique, L'eau sainte et le rameau hénit.
Quand, vers la fin de la journée,
Tu vas près du saint tribunal,
Devant l'ermite prosternée,
Incliner ton front virginal,
C'est moi, qui d'un air humble et tendre,
Quand Y Angélus s'est fait entendre,
Esclave assidu, vais t'attendre
A côté du confessionnal.
Viens, je te dirai le cantique Que je suis allé, ce matin, Choisir pour toi dans la boutique D'un colporteur napolitain, Et contre la dent meurtrière Des loups errans dans la clairière, Je t'apprendrai quelle prière Il faut réciter en latin.
Je mettrai dans ton oratoire Un missel à fermoirs dorés On des moines ont peint l'histoire De nos anciens livres sacrés;
A QIANETTA 103
Des apôtres les douze images, La bonne Vierge, et les trois Mages Au Christ apportant leurs hommages, Et baisant ses pieds adorés.
Oh ! regarde-moi sans colère !
Promets-moi que tu m'aimeras :
No me défends pas de te plaire, Laisse-toi serrer dans mes bras !
Que cette froideur t'abandonne ; A péché secret Dieu pardonne, Et je mettrai sur ta Madone Le voile que tu quitteras.
LA VIE
LA VIE
Jo sais que vous riea amèrement de cette nécessité oii l'on est, en France, de prendre un état. Ne méprisez pas tant l'expérience et la sagesse de nos pères. 11 vaut mieux, mon cher René, ressembler un peu plus au commun des hommes, et avoir un peu moins de malheur.
M. de Chateaubriand.
Amis, accueillez-moi, j'arrive dans la vie. Dépensons l'existence au gré de notre envie : Vivre, c'est être libre, et pouvoir à loisir Abandonner son àme à l'attrait du plaisir ; C'est chanter, s'enivrer des cieux, des bois, de Tonde. Ou, parmi les tilleuls, suivre une vierge blonde! — C'est bien là le discours d'un enfant. Ecoutez : Vous avez de l'esprit. — Trop bon. — Et méritez Qu'un ami plus mûr vienne, en cette circonstance, D'un utile conseil vous prêter l'assistance. Il ne faut pas se faire illusion ici : Avant d'être poète, et do livrer ainsi
Votre âme à tout le feu de l'ardeur qui l'emporte, Avez-vous de l'argent? — Que sais-je? et que m'importe?
— 11 importe beaucoup ; et c'est précisément
Ce qu'il faut, avant tout, considérer. — Vraiment ?
— S'il fut des jours heureux, où la vpix des poète3 Enchaînait à son gré les nations muettes,
Ces jours-là ne sont plus, et depuis bien long temps : Est-ce un bien? est-ce un mal? je l'ignore et n'entends Que vous prouver un fait, et vous faire comprendre Que si le monde est tel, tel il faut bien le prendre. Le poète n'est plus l'enfant des immortels, A qui l'homme à genoux élevait des autels ; Ce culte d'un autre âge est perdu dans le nôtre, Et c'est tout simplement un homme comme un autre. Si donc vous n'avez rien, travaillez pour avoir; Embrassez un état : le tout est de savoir Choisir, et, sans jamais regarder en arrière, D'un pas ferme et hardi poursuivre sa carrière.
— Et ce monde idéal que je me figurais!
Et ces accens lointains du cor dans les forêts !
Et ce bel avenir, et ces chants d'innocence!
Et ces rêves dorés de mon adolescence !
Et ces lacs, et ces mers, et ce3 champs émaillés,
Et ces grand, peupliers, et ces fleurs ! — Travaillez.
Apprenez donc un peu, jeune homme, à vous connaître :
Vous croyez que l'on n'a que la peine de naître,
Et qu'on est ici-bas pour dormir, se lever,
Passer, les bras croisés, tout le jour à rêver;
C'est ainsi qu'on se perd, c'est ainsi qu'on végète :
Pauvre, inutile à tous, le monde vous rejette;
Contre la faim, le froid, on lutte, on se débat
Quelque temps, et l'on va mourir sur un grabat.
Ce tableau n'est pas gai, ce discours n'est pas tendre,
LA VIE 109
C'est vrai; irais j'ai voulu vous faire bieu entendre, Par amitié pour vous, et dans votre intérêt, Où votre poésie un jour vous conduirait.
Cet homme avait raison, au fait : j'ai dû me taire.
Je me croyais poète, et me voici notaire.
J'ai suivi ses couseils, et j'ai, sans m'efFrayer,
Subi le lourd fardeau d'une charge à payer.
Je dois être content : c'est un très bel office; 4
C'est magnifique, à part même le bénéfice.
On a bonne maison, on reçoit les jeudis;
On a des clercs, qu'on loge en haut, dans un taudis.
Il est vrai que l'état n'est pas fort poétique,
Et rien n'est positif comme l'aote authentique.
Mais il faut pourtant bien se faire une raison,
Et tous ces contes bleus ne sont plus de saison :
Il faut que le notaire, homme d'exactitude,
D'un travail assidu se fasse l'habitude.
Va, malheureux! et si quelquefois il advient
Qu'un riant souvenir d'enfance vous revient,
Si vous vous rappelez que la voix des génies
Vous berçait, tout petit, de vagues harmonies;
Si, poursuivant encor un bonheur qu'il rêva,
L'esprit vers d'autres temps veut se retourner : Va !
Est-ce avec tout cela qu'on mène son affaire ?
N'as-tu pas ce matin un testament à faire?
Le client est fort mal, et serait en état,
Si tu tardais encor, de mourir intestat.
Mais j'ai trente-deux ans accomplis; à mon âge Il faut songer pourtant à se mettre en ménage; Il faut faire une fin, tôt ou tard. Dans le temps, J'y songeais bien aussi, quand j'avais dix-huit ans :
Je voyais chaque nuit, de la voûte étoilée,
Descendre sur ma couche une vierge voilée ;
Je la sentais, craintive, et cédant à mes vœux,
D'un souffle caressant effleurer mes cheveux ;
Et cette vision que j'avais tant rêvée,
Sur la terre, une fois, je l'avais retrouvée.
Oh ! qui me les rendra ces rapides instans,
Et ces illusions d'un amour de vingt ans !
L'automne à la campagne, et ses longues soirées,
Les mères dans un coin du salon retirées,
Ces regards pleins de feu, ces gestes si connus,
Et ces airs si touchans que j'ai tous retenus?
Tout à coup une voix d' en-haut l'a rappelée :
Cette vie est si triste! elle s'en est allée;
Elle a fermé les yeux, sans crainte, sans remords;
Mais pensent-ils encore à nous ceux qui sont morts?
Il s'agit bien ici d'un amour platonique !
Me voici marié : ma femme est fille unique ;
Son père est épicier-droguiste retiré,
Et riche, qui plus est : je le trouve à mon gré.
Il n'est correspondant d'aucune académie,
C'est vrai; mais il est rond et plein de bonhomie :
Et puis j'aime ma femme, et je crois en effet,
En demandant sa main, avoir sagement fait.
Est-il un sort plus doux, et plus digne d'envie ?
On passe, au coin du feu, tranquillement sa vie ;
On boit, on mange, on dort, et l'on voit arriver
Des enfans qu'il faut mettre en nourrice, élever,
Puis établir enfin : puis viennent les années,
Les rides au visage et les couleurs fanées,
Puis les maux, puis la goutte. On vit comme cela
Cinquante ou soixante ans, et puis on meurt. Voilà!
LA RESSEMBLANCE
LA RESSEMBLANCE '
Sur tes riches tapis, sur ton divan qui laisse Au milieu des parfums respirer la mollesse,
Dans ce voluptueux séjour, Où, loin de tous les yeux, loin du bruit de la terre. Les voiles enlacés semblent pour un mystère
Eteindre les rayons du jour;
Ne t'enorgueillis point, courtisane rieuse,
Si, pour toutes tes sœurs ma bouche sérieuse,
Te sourit aussi doucement, Si pour toi seule ici, moins glacée et moins lente, Ma main sur ton sein nu s'égare si brûlante
Qu'on me prendrait pour un amant :
Ce n'est point que mon cœur soumis à ton empire, Au charme décevant que ton regard inspire
Incapable de résister, A cet appât trompeur se soit laissé surprendre, Et ressente un amour que tu ne peux comprendre,
Ma pauvre enfant! — ni mériter !
1 Cette pièce ne fait pas partie de Mes heures perdues, Arvers l'avait mise de côté pour un volume qui n'a jamais paru; M. Abel d'AvTecourt l'a publiée, avec une notice sur l'auteur, dans la Revue rétrospective du 15 décembre 1869. (Note de l'éditeur.)
114 LA RESSEMBLANCE
Non : ces rires, ces pleurs, ces baisers, ces morsures, (Je cou, ces bras meurtris d'amoureuses blessures,
Ces transports, cet œil enflammé ; Ce n'est point un aveu, ce n'est point un bommage Au moins : c'est que tes traits me rappellent l'image
D'une autre femme que j'aimai !
Elle avait ton parler, elle avait ton sourire, Cet air doux et rêveur qui ne peut se décrire,
Et semble implorer un soutien :
Et — de l'illusion comprends-tu la puissance? — On dirait que son œil, tout voilé d'innocence,
Lançait des feux comme le tien.
Allons : regarde— moi de ce regard si tendre. Parle-moi, toucbe-moi, qu'il me semble l'entendre
Et la sentir à mes côtés!
Prolonge mon erreur : que cette voix touchante Me rende des accens si connus, et me chante
Tous les airs qu'elle m'a chantés !
Hâtons -nous, hâtons-nous ! Insensé, qui, d'un songe Quand le jour a chassé le rapide mensonge,
Espère encor le ressaisir !
Qu'à mes baisers de feu ta bouche s'abandonne, Viens, que chacun de nous trompe l'autre et lui donne
Toi le bonheur, moi le plaisir !
Janvier 1830.