‹ Mes illusions et nos souffrances pendant le siège de ParisChapitre 10 sur 16 · Z|8 MES ILLUSIONS ET NOS SOUFFRANCES · texte numérisé non relu

Z|8 MES ILLUSIONS ET NOS SOUFFRANCES

lade ne cessent pas. Hélas! les nouvelles sont mauvaises jusqu'à trois heures. A partir de trois heures, les nouvelles deviennent bonnes. Quelle joie! si nous pouvions faire une trouée, renriporter un succès I

A quatre heures et demie, M. Guéroult vient m'apprendre à l'ambulance du Conservatoire que cinquante mille de nos soldats ont traversé la Marne, qu'on a pris Montmesly, et que Trochu s'est emparé d'Avron I Nous nous réjouissons en vrais Français.

Ah! si l'une des armées de Paris rencontrait un jour une armée de province ! Quelle folie de bonheur, quelles embrassades! Ah! si nous possédions une victoire! si on nous la donnait pour tout à fait, comme disait Alice enfant, et non pour la reprendre le lendemain ! Mon cœur n'a pas cessé de battre depuis hier. Je crois et j'ai peur...

Le soir, on afTirme que cent vingt mille hommes se dirigent sur Villiers, où ils espèrent coucher.

Alphonse Arlès-Dufour nous fait le récit de la prise d'Epinay, à laquelle il a pu assister, et oii il a tiré son coup de fusil. Les marins et les mobiles de la Seine ont été superbes. Une canonnière, avec deux boulets, a ouvert le ventre à un gros mur et y a fait une énorme brèche par laquelle on a passé.

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Comme il y avait des prisonniers bavarois, et qu'Alphonse Arlès-Dufour sait l'allemand, il leur a dit qu'ils seraient bien traités.

Un Bavarois lui a répondu :

— Tant mieux! j'ai fait mon devoir, mais je ne suis pas fâché d'en être quitte. Les Prussiens nous mettent toujours en avant, et je finis par trouver la chose un peu étrange. Quand nous avons mille blessés dans une affaire, ils n'en ont jamais que cent.

Un petit caporal des mobiles de la Seine était tellement heureux de conduire les prisonniers bavarois, qu'il dansait devant eux comme David devant l'arche.

Le soir, nous apprenons encore une excellente nouvelle. M. Albert Liouville nous dit qu'il a lu dans un journal anglais comment notre flotte, composée de plusieurs vaisseaux, dont la Victorieuse, a capturé la flotte prussienne tout entière. M. Albert Liouville est allé porter son journal à M. Dompierre d'Hornoy, le ministre, qui a eu un accès de joie folle et qui s'est écrié avec une exaltation dont M. Albert Liouville est encore ému :

— Si la nouvelle est vraie, c'est le plus beau fait d'armes de ce siècle.

Je donnerais mon bras droit pour que nous eussions à notre actif le plus beau fait d'armes de ce siècle, vu le passif de Sedan et de Metz.

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Une de mes amies me fait pleurer en me racontant le départ du brave général Ducrot, le 28. Elle était sur la place de l'Opéra ; il passe avec ses troupes. On l'acclame, on répète : (c Vive Ducrot! » Les femmes se mettent à genoux, les hommes lui baisent les mains, on lui crie : « Prenez-nous, prenez nos enfants, nos maisons, faites bombarder Paris, mais sauvez la France ! » Le général est dans une telle émotion que tout à coup, ne sachant comment témoigner à celte foule sa reconnaissance et son admiration, il lui fait porter les armes I

En ce moment, le général Ducrot essaye de sauver Paris et de donner une victoire à la France !

i" décembre.

Nous lisons dans le Journal officiel, ce matin, les dépêches de Trochu sur l'action d'hier. Les troupes ont du courage, des succès; enfin nous pouvons espérer sans trop de folie; je dis que j'espère, que je crois, et je ne surprends aujourd'hui personne. Espérons, espérons!

La journée a été calme, il n'y a eu que de petits combats. Nous avons enterré les morts prussiens; c'est la première fois qu'ils abandonnent leurs blessés depuis la guerre, la pre-

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mière fois que nous gardons leurs morts; ils ont été surpris.

Tout a servi à les tromper. Les lamentations des journaux, leurs doutes, leurs découragements, leurs cris d'alarme sur les canons qui éclataient, sur les artilleurs qui manquaient; les indiscrétions à propos de l'attaque probable de Choisy, erreur que Ducrot et Trochu se sont plu à entretenir : tout a égaré les espions prussiens.

Mieux que cela. Les généraux et les amiraux qui attaquaient Choisy, La Gare-aux-Bœufs, Tliiais, tandis que Ducrot traversait la Marne, laissés à dessein dans l'ignorance, croyaient tenir le nœud de la situation, et tentaient l'impossible pour vaincre. On avait envoyé là les plus braves, les plus intrépides; ils ne savaient rien de rien, et leur acharnement, leur désespoir, trois attaques successives de ïhiais, ont entretenu les Prussiens dans la pensée que c'était à Choisy qu'on voulait faire la fameuse trouée.

Pendant ce temps-là, le général Ducrot commençait ce grand mouvement qui devait lui permettre d'occuper les hauteurs de Villiers.

Deux blessés, dont un lieutenant bavarois, ont dit devant moi, au Conservatoire de musique, que cette affaire était un grand malheur, que les Prussiens avaient perdu beaucoup de

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monde, et que les Français allaient passer. Ce qu'il y a d'inattendu, c'est la bravoure de nos soldats. L'artillerie, paraît-il, a enlevé une position avec une audace digne des plus beaux jours de notre histoire militaire.

2 décembre.

Quel anniversaire! Sur ce boulevard, on entend, comme en i85i , passer des régiments.

Depuis cinq heures du matin, les gardes nationaux défilent en chantant la Marseillaise ; ils vont au combat. Plusieurs bataillons qui ont une musique jouent le Chant du Départ. Le perpétuel bruit du canon se mêle à ces chants.

Toutes les nouvelles de la matinée ont été mauvaises. Le 42% qui était de grand'garde à Champigny, s'est laissé surprendre. On devait attaquer à dix heures. Les Prussiens sont arrivés à sept. Toujours la même négligence! On fait des grand'gardes avec les troupes qui se trouvent en avant, qui se sont, par conséquent, battues la veille. Elles sont harassées, elles s'endorment.

A sept heures, ce matin, les Prussiens surgissent et tirent à trente pas. Les soldats du 4 2% effarés, ne savent que faire ni ori courir;

le II 3*, qui est derrière, puis d'autres régiments, essayent d'arrêter le flot ennemi; hélas! la digue est rompue : ils sont inondés, envahis ; les nôtres perdent toutes leurs positions.

Heureusement, on se battait de près, et l'avantage commence à nous revenir vers midi. A quatre heures, nos petits soldats avaient repris leurs positions. Enfm tout est réparé.

Ce qu'on apprend du dehors est excellent. Bourbaki aurait fait savoir qu'il est à Senlis. Menotti Garibaldi a remporté un avantage à Châtillon-sur-Seine. Nos armées de province approchent de Monlargis. Nous allons nous donner la main. Quel spectacle plein d'enseignement! Le monde verra, si nous nous relevons! L'Empire nous a broyés, déshonorés, livrés ; la République nous lave de nos souillures, nous rend l'honneur et nous délivre!

M. Cernuschi arrive chez moi, vers huit heures du soir, avec un casque prussien, un sabre-baïonnette, une cartouchière toute pleine, qu'il a enlevée à un mort sur le champ de bataille de Champigny. Il nous raconte toutes les péripéties de la bataille d'aujourd'hui, à laquelle il a pris part, sa canne à la main. Il a vu le pauvre colonel Franchetti blessé grièvement à la cuisse, gai, répétant à ses hommes, à ses oflicicrs qui couraient vers lui pour le

plaindre : « Bastl j'aurai une cuisse de moins, voilà tout 1 »

M. Trochu est venu serrer la main du colonel Franchetti, pendant que M. Cernuschi était auprès du blessé; le général a reconnu l'antiplébiscitaire, l'étranger qui, par gratitude envers une nation hospitalière, donne le dixième de sa fortune, 200.000 francs, pour la sauver d'un péril imminent. M. Trochu dit a M. Cernuschi : (( La fm de la journée a été très bonne. »

M. Cernuschi me raconte que jamais, après une bataille, il n'a vu des morts si extraordinaires, dans des poses si homériques; leurs attitudes sont incroyables ; tous ont une figure menaçante, les uns montrent le poing, d'autres tiennent leurs fusils embrassés ; d'autres encore, un genou en terre, penchés en avant, ont dû essayer de tirer une dernière fois avant de mourir.

Vers dix heures, on m'avertit qu'un officier blessé à Champigny me demande à l'ambulance du Conservatoire, et qu'il a dit en entrant : (( C'est bien ici une ambulance de M'"*' Adam? » Je cours au Conservatoire, et je reconnais un ami, le lieutenant Plauchut, du iiS"; il a une balle dans le pied. La sœur du jeune lieutenant est l'amie de ma fille. Je lui promets que demain, après l'extraction de

sa balle, je le prendrai chez moi. Son père, colonel du 85% était enfermé à Metz; on n'en a pas de nouvelles. La mère et la sœur du petit lieutenant sont à Nantes, seules dans une garnison où elles s'installaient à peine lors de la déclaration de guerre. Que d'angoisses pour les pauvres abandonnées, dont le cœur est si patriote, dont l'esprit est si militaire I Je vais rassurer M"* Plauchut sur son fils. Alice sera heureuse d'apprendre que je soigne chez moi le frère de son amie.

— Le bruit du canon et de la fusillade tape dans ma tête à me rendre fou, me dit le lieutenant, qui a la fièvre.

3 décembre.

Les généraux laissent aujourd'hui l'armée se reposer; il n'y a eu que de petits engagements. Mais nous entrons dans une série d'attaques et de combats dignes de l'ardeur d'un peuple armé.

On a extrait la balle du lieutenant Plauchut. Le chirurgien l'avait endormi, et ce petit brave criait pendant l'opération : « En avant! mes amis, allons donc, en avant I ce n'est pas plus difficile que ça! Levez-vous. Ah! voilà mon caporal. En avant! vous voyez bien qu'on ne tue que les officiers ! » Le capitaine de la com-

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