FRAGMENT
Pourquoi, mon Dieu, pourquoi, dans mes nuits d'insomnie, Entendre à chaque instant cette étrange harmonie.
Vibrant comme un sarcasme et comme un glas d'enfer ?
Pourquoi sentir toujours cette main de vampire
Qui pèse sur mon cœur, l'étreint et le décl^ire
De ses ongles de fer ?
Pourquoi toujours souffrir sans relâche et sans trêve ? Pourquoi toujours trembler sous le poids de ce rêve Qui me ronge le cœur et fait pâlir mon front ? Pourquoi sentir toujours mon cerveau qui s'allume, Et mon sang qui bouillonne et mon crâne qui fume Comme un volcan sans fond ?
Pourquoi ce cauchemar ? pourquoi ce spectre avide, Au rire glapissant, à l'œil morne et livide, Qui, chaque soir, s'envient s'asseoir à mon chevet ? Pourquoi ce râle affreux ? pourquoi ce bruit de chaîne? Faut-il vivre toujours comme un forçat qui traîne Ses fers et son boulet ?
Je ne demandais rien qu'un petit coin sur terre Où j'aurais pu couler mes jours avec mystère, . . .
Ou, comme l'errant giaour.
J'aurais planté partout ma tente vagabonde, N'enviant jamais rien aux puissants de ce monde
Qu'un peu de soleil et d'amour \
Jamais le doute affreux, jamais les froides haines, Jamais la soif de l'or n'est venu, dans mes veines,
Infiltrer son mortel poison !
Je ne désirais rien qu'écouter en silence Le farouche océan qui soulève et balance
Sa grande vague à l'horizon ;
Rien que rêver, le soir, en suivant dans l'espace Tous ces mondes brillants dont le cortège passe
Comme des tourbillons de feu ; En écoutant de loin les rumeurs de l'abîme, Ou la voix des forêts dont la houle sublime
Chante les louanges de Dieu !
Un rêve ! un rêve, hélas ! . . . mais un rêve céleste. Pourquoi m' avoir ôté, réalité funeste.
Mon rêve. . . . mon rêve adoré ?. . .
Adieu, mon rêve d'or ! . . . Fatalité ! . . . je souffre ! , Le damné qui se tord sur sa couche de soufre.
Mon Dieu ! n'est pas plus torturé I
Novembre 1862.