‹ Mes loisirsChapitre 18 sur 42 · FRAGMENT · texte numérisé non relu

FRAGMENT

Pourquoi, mon Dieu, pourquoi, dans mes nuits d'insomnie, Entendre à chaque instant cette étrange harmonie.

Vibrant comme un sarcasme et comme un glas d'enfer ?

Pourquoi sentir toujours cette main de vampire

Qui pèse sur mon cœur, l'étreint et le décl^ire

De ses ongles de fer ?

Pourquoi toujours souffrir sans relâche et sans trêve ? Pourquoi toujours trembler sous le poids de ce rêve Qui me ronge le cœur et fait pâlir mon front ? Pourquoi sentir toujours mon cerveau qui s'allume, Et mon sang qui bouillonne et mon crâne qui fume Comme un volcan sans fond ?

Pourquoi ce cauchemar ? pourquoi ce spectre avide, Au rire glapissant, à l'œil morne et livide, Qui, chaque soir, s'envient s'asseoir à mon chevet ? Pourquoi ce râle affreux ? pourquoi ce bruit de chaîne? Faut-il vivre toujours comme un forçat qui traîne Ses fers et son boulet ?

Je ne demandais rien qu'un petit coin sur terre Où j'aurais pu couler mes jours avec mystère, . . .

Ou, comme l'errant giaour.

J'aurais planté partout ma tente vagabonde, N'enviant jamais rien aux puissants de ce monde

Qu'un peu de soleil et d'amour \

Jamais le doute affreux, jamais les froides haines, Jamais la soif de l'or n'est venu, dans mes veines,

Infiltrer son mortel poison !

Je ne désirais rien qu'écouter en silence Le farouche océan qui soulève et balance

Sa grande vague à l'horizon ;

Rien que rêver, le soir, en suivant dans l'espace Tous ces mondes brillants dont le cortège passe

Comme des tourbillons de feu ; En écoutant de loin les rumeurs de l'abîme, Ou la voix des forêts dont la houle sublime

Chante les louanges de Dieu !

Un rêve ! un rêve, hélas ! . . . mais un rêve céleste. Pourquoi m' avoir ôté, réalité funeste.

Mon rêve. . . . mon rêve adoré ?. . .

Adieu, mon rêve d'or ! . . . Fatalité ! . . . je souffre ! , Le damné qui se tord sur sa couche de soufre.

Mon Dieu ! n'est pas plus torturé I

Novembre 1862.

Page 1