‹ Mes loisirsChapitre 4 sur 42 · LEGENDE · texte numérisé non relu

LEGENDE

ïl fait nuit : tout s'endort dans les forêts sauvages ; Le Saint-Laurent, ouvrant l'orbe de ses rivages, En une immense nappe épanche son flot pur ; L'onde déroule au loin sa vague transparente Et les rives du lac d'une écharpe odorante Semblent ceindre un miroir d'azur.

* Cette légende, écrite pour l'Album de l'Hon. Cauchon, Yi'est foulée que sur la croyance où sont les habitants des environs du lac Saint-Pierre, que, dans les belles nuits d'été, on voit une petite lumière qui semble flotter sur le miroir du lac.

Le roseau chante au vent sa plaintive romance? La lune, comme un phare, au front du ciel immense^ S'élevant par degrés sur l'aile de la nuit, Découpe des s^-ands pins les ramures étranges Dont l'ombre se dessine en gigantesques franges Ondulant sur le flot qui imU

L'oiseau de nuit, quittant sa pose taciturne. S'envole en tournoyant et sa clameur nocturne Se perd dans la forêt avec le bruit du vent ; La brise rit encore au feuillage du tremble ; Le ciel sourit à l'onde et chaque étoile tremble Dans chaque vague au pli mouvant*

Voyez, là-bas, longeant les détours de la grève, Comme un fantôme étrange entrevu dans un rêve,

Une ombre se glisser d'un pas lent et discret

Aux lueurs de la nuit sa silhouette grise

Se détache eu passant vacillante, indécise,

Sur le fond noir de la forêt.

La brise nous apporte une voix étouffée .... Est-ce l'esprit des bois ? est-ce une ombre, une fée,

Qui vient gémir au bord du lac silencieux?

Non, c'est un être humain, c'est l'enfant des savanes Qui vient parfois, la nuit, rêver sous les platanes, L'œil liagard, le front soucieux.

Comme un roseau battu par le vent de l'orage. Son front ridé se penche appesanti par l'âge, Mais son œil brille encor dans les brumes du soir ; Seul débris d'une race indomptable en courage, Sombre objet de terreur, on la nomme au village : L^Iroquoise du Rocher-Noir !

Dans les drames sanglants que raconte l'histoirC; Elle vit sa tribu tomber au champ de gloire, Et, quand eut succombé le dernier de ses preux, Elle se retira près d'un rocher sauvage. Pour pleurer sa grandeur et mourir au rivage Du lac aimé de ses aïeux.

Elle s'est arrêtée au pied d'un vaste chêne. Son regard est sanglant ; ses longs cheveux d'ébène Couvrent presque en entier son large manteau gris. Elle parle, et sa voix lugubre et monotone Semble le grincement de la bise d'automne Dans les vieux ormes rabougris :

*' O lac qui, sous mes pieds, laisses dormir tes ondes " Forets dont j'aimai tant les retraites profondes I *' Sentiers que tant de fois j'ai parcourus le soir I *' Manitous qui gardez ces grèves solitaires ! " Rochers silencieux ! astres pleins de mystères I " Pour la dernière fois j'ai voulu vous revoir I

" Yos maîtres ont passé comme l'onde qui coule, " Comme le vent des nuits qui, chaque soir roucoule

" Sous les rameaux des verts sapins ; *' Comme un léger canot fuyant à la dérive. . . . " Et mon œil attristé cherche en vain sur la rive,

" La trace de leurs mocassins î

" O lac ! te souvient-il des jours de mon jeune âge,

'' Quand plaçant, au printemps, nos wigwams sur ta

plage, " Nos guerriers, dans tes bois, venaient chasser le *' Te souvient-il encor de ces jours si paisibles [daim ? " Où le vol cadencé des avirons flexibles " Em2:)ortait nos canots bondissant sur ton sein ?

" Te souvient-il encor de la brune Indienne *' Dont la voix se mêlait, sonore, aérienne,

'" Aux mille murmures du soir, " Quand elle suspendait à la frêle liane *' Et balançait au vent sa mouvante nâgane,

" Berceau d'un guerrier à l'œil noir ?

" Fleuve, te souvient-il, quand, dans la foret sombre,

^' ISTos bandes poursuivaient de leurs flèches sans

nombre *' Les Algonquins fuyant, la rage dans le cœur ?

" Ou, sortant tout à coup de leurs mille embuscades,

*' Mêlaient leur cri de guerre au bruit de tes cascades

*' Et brandissaient dans l'ombre un tomahawk vengeur ?

" Hélas ! ils ont passé comme l'onde qui coule,

*' Comme le vent des nuits qui chaque soir roucoule

" Sous les mouvants arceaux des bois ! *' Et, subissant le joug d'une race étrangère, ** Tes bords ont oublié le noble chant de guerre

" Qu'ils répétèrent tant do fois !

" Ah ! mille fois malheur à ces Visages-Pâles

*' Dont les mains brandissant des foudres infernales,

*' Ont fijit de nos guerriers un ravage inouï !

*' Leurs victimes encore attendent la vengeance ....

" Puisse des assassins l'odieuse puissance

*' S'écrouler sous les coups du fier Areskou'i. , . .

*' Puisse-t-il, dévastant leurs retraites impures, ^' Une torche à îa main, scalper leurs chevelures,

*' Broyer leurs membres palpitants, " Entonner sur leurs corps l'hymne de la victoire, '' Rougir ses mocassins dans leur sang et le boire

" Dans leurs crânes encor fumants ! . . , "

TV

Elle se tait. Sa voix, comme les cris funèbres, Comme l'hymne effrayant de l'oiseau des ténèbres, Va d'échos en échos gronder dans la forêt ; Son œil noir où se peint une colère immense A semblé méditer une atroce vengeance, Un épouvantable projet ....

Un sourire infernal vient effleurer sa bouche ; Son sourcil se contracte et son regard farouche Lance au ciel un éclair amer et triomphant ; Sa main s'arme au hazard d'une flèche acérée. Et le large manteau dont elle est entourée

S'entr'ouvre et nous montre .... un enfant !

Pauvre fleur qu'un printemps fit éclore sur terre ! Ange qui, dans les bras d'un monstre sanguinaire, Entr'ouvre en souriant son œil de séraphin ! La blancheur de son front où brille l'innocence, Ses riches vêtements révèlent sa naissance : C'est le fils du seiçrneur voisin.

Tendre fruit d'un amour aussi pur que sincère, Il sommeillait, cet ange, en rêvant à sa mère, Dans un lit dérobé sous un épais rideau, Quand, nourrissant déjà son projet de vengeance, L'Iroquoise au manoir se glissait en silence, Et l'arrachait à son berceau.

Pauvre mère ! tu dors, et tandis que les songes Charment ton cœur aimant de leurs riants mensonges, Le malheur sur ton front pose sa lourde main. Peut-être crois-tu voir un ange au doux sourire

Qui berce dans ses bras ton enfant qui soupire

Quel sera ton réveil demain !

Cependani" sur le lac s'épaississent les ombres ; Le ciel voile ses feux sous des nuages sombres ; Le vent dans les grands pins a sifflé sourdement ; La cîme des forêts se courbe et se relève. Et le lac qui mugit vient balayer la grève De son flot naguère dormant.

La tempête partout jette sou cri sublime ; Le tonnerre roulant au-dessus de l'abîme, Comme un boulet d'airain sur un dôme de fer, Eclate et, tout-à-coup, d'un jet de flamme horrible, Embrase un vieux tronc sec dont la lueur terrible Eclaire un spectacle d'enfer !

L'Iroquoise était là, comme un sombre génie Que l'on croit voir parfois dans les nuits d'insomnie ; Ses cheveux hérissés se tordaient sous le vent ; L'enfant paralysé sous son aôi-euse étreinte, Immobile semblait l'oiseau saisi de crainte Que fascine l'œil du serpent.

Longtemps son œil hagard que la démence anime Fixe avec volupté l'innocente victime Et savoure à longs traits sa profonde terreur ; Puis soudain, l'élevant au dessus de sa tête.

Pousse un cri mais en vain, la voix de la tempête

Est plus forte que sa clameur.

Ombres de ses guerriers, manitous de la plage, Esprits, éveillez-vous î c'est vous que, dans sa rage, Elle veut pour témoins de son acte sanglant ! Elle veut, sous vos yeux, finir son existence. En vous offrant, au moins, pour dernière vengeance, Le sang d'un jeune guerrier blanc!

Voyez-là soutenant sa victime éperdue !

Elle s'arme et la flèche, un instant suspendue. En frémissant se plonge au cœur de l'innocent. Le voile du trépas couvre son œil limpide. Et son âme d'enfant, bel ange au vol rapide Monte vers le ciel en chantant.

Puis la fureur du monstre atteint son apogée ; En un délire affi-eux sa rage s'est changée ; Son œil fauve et sanglant lance un horrible éclair ; Elle pousse un éclat d'ua rire sardonique, Et danse en écumant la ronde satauique Que dansent les damnés d'enfer !

Commo nn vent tournoyant dans l'angle d'un abîme, L'Iroqnoise tournait autour de sa victime, Aux lueurs du flambeau par la foudre allumé, Quand saisissant enfin la faible créature, Elle scalpe en hurlant sa blonde chevelure De son poignard envenimé ;

Et, se ruant encor sur la frêle dépouille, La meurtrit, la déchire, et dans sa rage fouille Dans la blessure affreuse ouverte dans son flanc ; P.uis, semblable au vautour, aux entrailles s'attache, I^ui découvre le ccpur, de ses ongles l'arrache Et. , . , le dévore tout sanglant. . . .

Parmi les nénuphars et les algues verdâtres, Une roche, là-bas, baigne ses flancs grisâtres, Comme un nid d'alcyon caché sous les roseaux, C'est là qu'elle s'enfuit, mi-nue, éohevelée. Et le vent se heurtant sur la roche ébranlée, Jjui jette r^çume des eaux.

Là, debout sur le roc, et })romenant dans l'ombre Ses regards où fulmine un feu terrible et sombre, Le monstre pousse encore un cri rauque et perçant

" Je suis vengée enfin ! " Elle dit et s'élance. . .

Et la fille des bois meurt avec sa vengeance Au fond du gouffre mugissant.

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