MINUIT
La pâle nuit d’Automné De ténèbres couronne
Le front gris du manoir } Morne et silencieuse, L'ombre s’assied, rêveuse,
Sous le vieux sapin noir.
nn
Au firmament ses voiles
Sont parsemés d'étoiles
or
Dont le regard changeant;
Sur la nappe des ondes,
Répand en gerbes blondes
Ses paillettés d'argent.
Dans le ciel en silence
La lune se balance
Ainsi qu’un ballon d’or;
Et sa lumière pâle,
D'une teinte d’opale,
Baigne le flot qui dort.
Au bois rien ne roucoulé
Que le ruisseau qui coule
En perles de saphir ;
Et nul cygne sauvage
N'ouvre sur le rivage
Sa blanche aile au zéphir,
Une ondoyante voile,
Comme aux cieux une étoile, Brille aù loin sur les eaux, Et la chouette grise
De son vol pesant frise
La pointe des roseaux.
La bécassine noire
Au col äébré de moire
Dort parmi les ajoncs
Qui fourmillent sans nombre Sur le rivage sombre,
Au pied des noirs donjons,
Sous la roche pendante, La grenouille stridente Dit sa rauque chanson, Et des algues couverte Toute la troupe verte
Coasse à l'unisson.
Dans l’onde qui miroite
L’ondine toute moite
Ecartant les roseaux, Sèche sa blanche épaule
À l’ombre du vieux saule
Qui pleure au bord des eaux,
Rêveuse elle se mire
Et, coquette, s’admire
Dans le miroir mouyant,
Et de ses tresses blondes,
Sur le cristal des ondes,
Tombent des pleurs d'argent:
La Sylphide amoureusé,
La Péri vaporeuse,
F'ée au col de satin,
Dans leur ronde légère,
Effleurent la fougère
D'un petit pied mutin,
Les farfadets, les gnomes, Les nocturnes fantômes, Traînant leurs linceuls gris,
Dansent, spectres difformes,
Autour des troncs énormes
Des vieux pins rabougris:
Le serpent rampe et glisse, Et son écaille lisse
D'un rayon fauve luit ;
Les bêtes carnassières Sortent de leurs tanières...
Dormons : il est minuit |
Novembre 1860.
A l'horizon, l’auroré
Vient d’éclore,
Comme un phare éclatant,
Et sur l’herbe arrosée De rosée,
Sème un rayon flottant.
La flexible ramure Qui murmure,
Salue le point du jour ;
Dans leurs nids, les mésanges Aux voix d’anges,
Semblent parler d'amour.
Le sapin qui soupire, Verte lyre,
Se penche sur les eaux,
Et mire son humide Pyramide
Au milieu des roseaux.
La sémillante ondine Qui badine
Avec le flot qui rit,
Dans le miroir de l’oude, Toute blonde, .
Se regarde et sourit,
La sylphide vermeille Qui s’éveille
Avec les papillons,
Vole, chante, babille Et s’habille
D'un tissu de rayons.
Le gnome du rivage
Fuit sauvage
Devant un gai lutin
Qui, pendant qu’il sautille, L’entortille
Dans un rets de satin,
Les messagers funèbres Des ténèbres S'enfuient dans les vieux mure, Qu de leurs grèles ongles, Sous les jongles,
Se font des trous obseurs
Aux vagues odorantes, Maurmurantes, Sous l’areeau des buissons, Ea tendre Pilomèle Chante et mêle.
Ses plus douces chansons.
Ea blanche pâquerette Dont l’aigrette
Luit au bord du sillon,
Semble appeler l’abeille
Qui sommeille,
Ou le frais papillon.
La nuit pliant ses voiles,
Des étoiles,
Le cortêge s’enfuit ; La brume de l'aurore S’évapore...
Debout : le soleil luit k
Juiliet 1862.