‹ Mes mémoires, 1.-10. sérChapitre 20 sur 40 · A LA LIBRAIRIE NOUVELLE · texte numérisé non relu

A LA LIBRAIRIE NOUVELLE

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DE

ALEXANDRE DUMAS

La carrière. — Les Français mangent le haricot cuit pour les Cosaques. — Le duc de Trévise. — Il se laisse surprendre. — Le bonnetier Ducoudray. — Terreurs.

A cinq ou six cents pas de la ferme de Noue, au milieu de ces plaines semées de genévriers nains, où les rochers percent de tous côtés la terre, comme les os percent la peau d'un phthisique, s'ouvre tout à coup une excavation pareille à celle qu'on rencontre à chaque pas dans la campagne de Rome. Cette excavation semble quelque antre de Gumes, quelque soupirail de l'Averne. Quand on se baisse vers son orifice, on entend — en grand, en effroyable, en gigantesque — ce bruissement qui étonne quand on approche un coquillage de son oreille ; puis, si l'œil s'exerce un instant à percer les ténèbres, qui vont s'épaississant à mesure qu'il plonge dans les profondeurs, on aperçoit à pic, à vingt-cinq ou trente pi^ds au-dessous de soi, une espèce de roc qui, par une pente rapide, s'enfonce dans les entrailles de la terre.

C'est l'entrée de la carrière.

De quelle carrière ?

De la carrière par excellence sans doute, puisqu'on se çon-

tentait de rappeler la Carrière, comme on appelait Rome la Ville - Urbs.

Quand, à l'aide d'une échelle, on avait descendu ces vingtcinq ou trente pieds, quand, du terre-plein, on s'était laissé glisser par cette pente rapide pendant cinq ou six pas, on se trouvait à l'entrée d'un immense labyrinthe, près duquel celui du Grétois Dédale n'était qu'un jardin d'enfant à enfermer dans une boite.

Qui avait creusé ces immenses catacombes? quelle ville était sortie de ces profondeurs inconnues ? La chose eût été bien difficile à dire.

Sans doute, par des voies souterraines, elles communiquaient à quelque ouverture plus grande indiquant l'exploitation. Quant à l'ouverture par laquelle on pénétrait alors, c'était, comme nous l'avons dit, une simple crevasse, trop étroite pour avoir dégorgé jamais la quantité de pierres qui manquait aux flancs vides de la montagne.

C'était dans cette carrière que, pressée par la terreur, s'était réfugiée la moitié de Villers-Cotterets.

Là, au milieu d'un carrefour de granit, sous une voûte de granit, soutenue par des piliers de granit, à un quart de lieue à peu près de l'ouverture, à une profondeur de cent ou cent cinquante pieds, s'était établi un grand campement, une espèce de village habité par cinq ou six cents personnes.

Une des premières, ma mère avait été y choisir sa place, l'avait marquée, l'avait retenue. On y avait porté des matelas, des couvertures, une table et des livres.

Nous n'avions donc plus, à la première alerte, qu'à quitter Villers-Cotterets, et à nous réfugier dans la carrière.

Avant d'arriver à cette extrémité, ma mère voulait épuiser tous les moyens de conciliation; et l'un de ces moyens de conciliation, celui qu'elle regardait comme le plus efficace, était son haricot de mouton et son vin du Soissonais.

Mais l'homme propose et Dieu dispose. Après* trois jours d'attente sur le feu, après trois jours d'attente dans la cave, le haricot de mouton fut mangé et le vin fut bu par des Français.

C'était le corps du maréchal Mortier, chargé de défendre, avec ce qui restait de la jeune garde et une douzaine de pièces de canon, le passage de la forêt.

Notre joie fut grande. 11 était beau de voir, à la place des hideux Cosaques que nous attendions, ces beaux jeunes gens pleins d'espoir et de courage.

La jeunesse touche encore à Dieu, c'est ce qui fait qu elle ne désespère jamais.

Il n'en était pas ainsi des vieux généraux, et surtout du duc de Trévise.

Dans tous ces hommes dont la fortune avait suivi celle de l'empereur, il y avait une lassitude étrange. C'est que leur position matérielle était faite; c'est que, devenus maréchaux, ils étaient arrivés à l'apogée de leur fortune ; tandis qu'il restait toujours quelque chose à désirer à Napoléon, ce désireux de l'impossible.

Aussi, ceux qui ne ae couchaient pas morts et sanglants sur les champs de bataille s'arrêtaient-ils sur la route de sa retraite, secouant la tête à sa course éternelle et fiévreuse, et disant : « C'est bon pour cet homme de fer; mais, pour nous, il est impossible d'aller plus loin. »

Villers-Cotterets fut une de ces haltes où le duc de Trévise s'engourdit de fatigue. Dans la matinée, nous le vîmes passer à cheval, guidé par M. Deviolaine l'inspecteur, pour aller faire une reconnaissance dans la forêt.

Ma mère détacha la vieille cocarde tricolore qui était restée au chapeau de mon père, depuis la campagne d'Egypte, et la porta à M. Deviolaine avec une espingole.

M. Deviolaine mit la cocarde à sou chapeau et l'espingoie à l'arçon de sa selle.

Je vois encore le maréchal, ce vétéran de nos premières batailles, qui échappa, pendant toutes nos guerres, à la mitraille de la Prusse, de l'Angleterre, de la Russie et de l'Autriche, pour venir tomber au boulevard du Temple sons la machine infernale de Fieschi.

Il passait* le géant, tout courbé sur son cheval; on eût dit

en ce moment qu'un entant suffisait pour vaincre cet invincible.

Tant que l'Hercule couronné portait le monde à lui tout seul, cela allait bien. Mais, quand il en laissait la moindre part sur les épaules de ses lieutenants, leurs épaules pliaient.

Le soir vint; il y eut un grand dîner chez M. Deviolaine, on m'y fit venir. Le maréchal me prit entre ses jambes, et me caressa.

Il avait connu mon père.

Je lui demandai des nouvelles de mon parrain Brune ; il était en disgrâce ou à peu près.

Le dîner fut triste, la soirée lugubre. Le maréchal se retira de bonne heure, se coucha et s'endormit.

A minuit, nous fûmes réveillés par des coups de fusil. On se battait dans le Parterre. Le maréchal s'était mal gardé; l'ennemi venait de lui prendre son parc, et lui-même, à moitié vêtu, s'était sauvé de chez M. Deviolaine par une porte de derrière.

Le matin, l'ennemi avait disparu, emmenant nos douze pièces d'artillerie.

Le même jour, le maréchal se retira surCompiègne, je crois, et la ville resta abandonnée.

Cette fois, l'ennemi ne devait point tarder à paraître : ma mère se remit à un second haricot de mouton.

Les journées se passaient en alarmes continuelles. Pour deux cavaliers que l'on apercevait sur la grande route, le cri «Les Cosaques! les Cosaques!» retentissait. Une espèce de trombe de gens courant, d'enfants criant, passait par les rues; volets et portes se fermaient sur son passage, et la ville prenait l'aspect funèbre d'une ville morte.

Ma mère, malgré son haricot de mouton , qui bouillait incessamment 3ur le fourneau, et son vin du Soissonais, qui attendait le tire-bouchon, s'effrayait comme les autres, fermait sa porte, et alors, dans quelque coin retiré, me pressait sur sa poitrine, tout émue et toute tremblante.

On comprend qu'au milieu de ces transes, il n'y avait plus

gle

de classes, il n'y avait plus de collège, il n'y avait plus d'abbé Grégoire.

Je me trompe : l'abbé Grégoire, au contraire, était là plus que jamais.

L'abbé Grégoire, c'était la sérénité et, par conséquent, la consolation. Il allait de maison en maison rassurant tout le monde, expliquant que le mal vient du mal, et que, si l'on ne faisait pas de mal à ces Cosaques tant redoutés, de leur côté ils n'en feraient pas.

D'ailleurs, leur intérêt était de ne pas trop faire lesméchanls. Une fois à Villers-Cotterets, ils se trouvaient au milieu d'une forêt immense, habitée par trente ou quarante gardes forestiers, qui en connaissaient les tours et les détours mieux qu'Osman ne connaissait ceux du sérail, et qui, à cent pas, étaient tous, un peu plus ou un peu moins, sûrs de mettre une balle dans un écu de six livres. C'étaient là des considérations fort appréciables, môme pour des Cosaques.

En attendant, le temps passait; on se battait à Mormanf, à Montmirail, à Montereau ; on assurait môme qu'à cette dernière bataille, Bonaparte, comme il l'avait dit lui-môme, en se refaisant artilleur, avait sauvé Napoléon.

Soissons avait été repris par nous, le 19 février.

Il y avait cinq jours que le haricot de mouton était sur le feu. On n'attendait plus les Cosaques, de quelque temps, du moins. Nous mangeâmes le haricot de mouton.

On avait des nouvelles assez rassurantes. On parlait d'un armistice conclu avec l'empereur d'Autriche, par l'intermédiaire du prince de Lichtenstein. Napoléon était rentré à Troyes le 24, et avait destitué le préfet; des conférences, enfin, avaient eu lieu à Largny pour une suspension d'armes.

Mais bientôt, la flamme se rallume à je ne sais quelle étincelle, et l'on apprend, coup sur coup, les combats de Bar-sur- Aube, deMeaux, et la reddition delà Fère.

L'ennemi se rapprochait de nous.

Ma mère se remit à un troisième haricot de mouton.

Tout à coup, au milieu d'une matinée brumeuse de février, le cri «Les Cosaques! » retentit. On entend le galop deplu-

6 MÉMOÎRÉS D'ALEX. DUMAS

sieurs chevaux, et nous voyons déboucher, par la rue de

Soissons, une quinzaine de cavaliers à longue barbe, à longue lance, qui semblent bien plutôt des fuyards éperdus que des vainqueurs menaçants.

Devant eux fenêtres et portes se ferment. Leurs chevaux, lancés au galop, parcourent la rue de Largny dans toute sa longueur; puis ils reviennent sur leurs pas, toujours galopant, se rengoutfrcnt dans la rue de Soissons, d'où ils sont sortis, et disparaissent comme une bruyante et hideuse vision.

A peine ont-ils disparu, qu'on entend un coup de feu.

A ce bruit, ma mère tressaille ; mais la poudre fait sur moi son effet ordinaire; je glisse entre ses mains, je lui échappe ; . je cours, malgré ses cris, à l'entrée de la rue de Soissons.

Sur le seuil d'une porte ouverte, une femme se tord les bras.

C'est la femme d'un marchand bonnetier, nommé Ducoudray.

A ses cris, à ses gestes de désespoir, au fur et à mesure que les portes se rouvrent, les voisins accourent et s'amassent sur la porte.

Je suis arrivé l'un des premiers, et j'ai reconnu la cause de ces cris et de ce désespoir.

A l'approche des Cosaques, le bonnetier a refermé, par crainte, sa porte, qu'après leur premier passage il avait ouverte par curiosité ; en passant, l'un des cavaliers a lâché dans la porte fermée, comme il eût fait dans une cible, un coup de pistolet. La balle a traversé la porte, a frappé M. Ducoudray à la gorge, et lui a brisé la colonne vertébrale.

Il était couché à terre, la tête reposant sur les genoux de sa fille, perdant des flots de sang par sa blessure, qui avait déchiré l'artère, et il ne respirait déjà plus.

La mort avait été instantanée.

De là les cris, de là le désespoir de la femme.

Quant aux Cosaques, ils avaient disparu comme ils avaient apparu, et, sans celte trace sanglante qu'ils avaient laissée de leur passage, la ville aurait pu croire qu'elle venait de faire un mauvais rêve.

Moitié par crainte, moitié pour me faire le porteur de cette importante nouvelle, je repris tout courant le chemin de la maison. Au coin de la rue, je rencontrai ma mère; elle connaissait déjà la catastrophe.

Cette fois, ni le haricot de mouton, ni le vin du Soissonais, ne lui parurent un sûr bouclier contre le danger qui menaçait. Elle voyait les Cosaques passant devant notre porte, au lieu de passer devant la porte de M Ducoudray; elle voyait le coup de pistolet tiré dans cette porte, et, à la suite de ce coup de pistolet, moi, étendu, sanglant, expiré.

Nous avions une espèce de femme de ménage, qu'on appelait la Reine. Ma mère laissa à la Reine son troisième haricot de mouton et son vin du Soissonais, la chargea de veiller sur la maison, me prit par la main, et, d'une course presque folle, m'entraîna vers la carrière.

En sortant de la ville, nous nous retournâmes et nous aperçûmes notre troupe de Cosaques montant au galop une longue montagne, qu'on appelle la montagne de Dampleux.

C'était une petite troupe égarée qui s'égarait de plus en plus.

J'ai entendu dire, depuis, que, de ces douze ou quinze hommes, pas un n'était sorti de la forêt.

Nous courions toujours, ma mère et moi, comme courent des gens qui portent l'alarme avec eux ; la panique fut grande : nous annoncions, non-seulement la présence des Cosaques, mais encore l'assassinat qu'ils avaient commis dix minutes auparavant.

Tout ce qui était hors de la carrière y rentra à l'instant ; derrière le dernier qui descendit, on retira l'échelle, et, de vingtquatre heures, nul de la colonie n'eut le courage de se rapprocher de l'ouverture.

Peu à peu cette première terreur se calma ; on se hasarda de mettre le nez au jour. Les plus braves gagnèrent la surface delà terre. On s'informa. On apprit que les Cosaques avaient complètement disparu, et que, sauf le malheur arrivé vingtquatre heures auparavant, la ville était tranquille.

Ma mère se décida alors à accepter l'offre que lui avait faite

madame Picot; c'était de venir avec moi passer la journée à la ferme, et de ne rentrer à la carrière que le soir, pour y coucher.

S'il naissait quelque incident nouveau, on était à l'instant même provenu pur quelqu'un des nombreux journaliers que M. Picot occupait sur le territoire, et qui, dételant un cheval d'une charrue ou d'une herse, accourait à toute bride à la ferme, et donnait l'alarme.

Cinq ou six jours s'écoulèrent ainsi, pendant lesquels on apprit successivement les combats de Lizy, de Saint-Julien, de Bar-sur-Seine.

Enfin, un jour, nous entendîmes le canon, comme je l'ai dit, de la cour de la ferme.

On se battait à Neuillv-Saint-Front.

La nuit qui suivit le combat, je m'endormis la té te pleine de bruit sans doute, et je rêvai que les Cosaques descendaient dans la carrière.

Le matin venu, je communiquai ce rêve à ma mère, à laquelle il lit une telle peur, qu'elle décida que nous partirions le lendemain.

Où irions-nous? Elle n'en savait absolument rien. Seulement, il lui semblait qu'en changeant de place elle conjurerait le danger.

Retour à Villers-Cotterets. — Rencontre. — L'étui aux trente louis.— Le sac de peau. — La taupe.— Départ. — Voyage. —Arrivée au Mesnil. — Séjour. — Le roi Joseph.— Le roi de Rome. — Nous quittons le Mesnil. —Séjour à Crépy en Valois. — Les morts et les blessés. — Reddition de Paris. — L'ile d'Elbe.

La résolution prise fut exécutée le jour même. Nous montâmes, ma mère et moi, sur le point le plus élevé de la ferme, nous explorâmes les environs, et, ne voyant poindre aucun Cosaque, nous nous hasardâmes à rentrer dans la ville.

A peine avions-nous fait cent pas, que nous rencontrâmes

un commis à cheval nommé Crétet. C'était un excellent garçon qui avait été sous les ordres de mon beau-frère. Il allait de maison en maison.

— Que cherchez-vous donc? lui demanda ma mére.

— Je cherche une voiture, un cabriolet, une charrette, une berline quelconque pour y atteler mon cheval et partir, nous répondit-il. Mademoiselle Adélaïde ne veut pas rester plus longtemps à Villers-Cotterets.

Mademoiselle Adélaïde était une vieille demoiselle bossue, à la tête de quelques mille livres de rente, pour laquelle je soupçonne Crétet d'avoir eu des bontés.

— Ah! comme cela tombe! s'écria ma mère; c'est ce que nous venions chercher de notre côté. Voulez-vous que nous partions avec vous? Vous êtes deux, nous sommes deux, nous voyagerons de compte à demi.

Il y a toujours quelque chose à gagner comme économie à voyager à quatre, au lieu de voyager à deux. L'oflre fut acceptée. On trouva une charrette, peu ou point suspendue, et l'on décida que l'on partirait le môme soir.

Ma mère revenait à Villers-Cotterets pour y prendre quelques hardes qui étaient nécessaires à notre voyage, et surtout pour tirer de son trou le fameux étui aux trente louis.

Nous rentrâmes à la maison, toujours gardée par la Reine; puis nous allâmes au jardin : nous reconnûmes l'endroit où nous avions enterré notre trésor. Je pris une bêche, et je me mis à fouiller.

A la troisième ou quatrième pelletée de terre, je commençai à être inquiet. Je regardai ma mère, et je vis que mon inquiétude était partagée.

Il n'était pas plus question de l'étui que s'il n'eût jamais existé.

Je m'assurai du point de repère, je mesurai les pas... Je ne m'étais aucunement trompé.

D'ailleurs, je me mis à bêcher tout autour du trou primitif, mais inutilement. Ce fut peine perdue.

Je revins au centre, et continuai de creuser plus profondément.

il. 1.

Tout à coup, je poussai un cri de joie. J'avais vu apparaître les cordons du sac de peau.

Je tirai le sac de peau par ses cordons; le sac de peau vint à moi : il était vide !

Un trou était pratiqué au fond.

La chose se compliquait.

Comment si Ton avait volé l'étui, s'était-on amusé à trouer le sac de peau pour le prendre? Il était bien plus simple d'emporter le tout ensemble, contenant et contenir.

Une idée lumineuse me traversa l'esprit. Je me mis à creuser avec ardeur, et, à un pied et demi de profondeur, ma bêche heurta enfin un obstacle.

- Voilà l'étui ! m'écriai-je.

En effet, c'était l'étui.

Une taupe, attirée par l'odeur du cuir qui l'enveloppait, avait fait son trou pour arriver jusqu'à lui. Elle avait rongé le sac, et l'étui, entraîné par sa pesanteur, était descendu de lui-môme dans le boyau pratiqué par l'aveugle mineur.

Ma mère ouvrit vivement l'étui; pas un louis ne manquait.

Le soir, la charrette était chargée, le cheval mis aux brancards; nous partîmes par la route de Paris.

J'étais enchanté ! Nous allions faire une seconde visite à la capitale du monde civilisé, et, quoiqu'elle fût dans un triste état, je n'en étais pas moins désireux de la voir.

Malheureusement, avec nos trente-cinq louis, chose que j'ignorais, nous n'étions pas assez riches pour nous réfugier à Paris.

Il fut décidé qu'on s'arrêterait dans quelque village où la vie serait à bon marché.

La première nuit, nous allâmes jusqu'à Nanteuil. Nous nous arrêtâmes dans une auberge où mon père avait l'habitude de descendre, lorsqu'il allait à Paris. Puis, le lendemain, de trèsbonne heure, nous nous remimes en route.

Vers une heure, nous arrivâmes à la montée assez rapide de Dammartin : nous descendîmes de voiture pour soulager un peu le cheval. On se battait : où? je n'en sais rien; mais on

entendait le canon aussi distinctement qu'on entend le tonnerre dans un orage.

Il semblait môme que nous marchions du côté où on entendait le canon; mais la peur est tellement aveugle, que l'ennemi eût-il été devant nous, ma mère eût mieux aimé continuer son chemin que de retourner en arrière.

Nous passâmes à Dammartin, sans nous arrêter, excepté pour demander des nouvelles. Personne n'était renseigné d'une manière certaine. — Le comte d'Artois était à Nancy ; les souverains alliés, à Nogent-sur-Seine. De tous côtés, l'ennemi marchait sur Paris. — On ne savait rien de plus.

Nous fîmes rafraîchir le cheval à Yilleneuve-Saint-Georges ; puis, après avoir dîné, nous nous remîmes en route, et, vers les huit heures du soir, nous arrivâmes au Mesnil.

Nous descendîmes à un hôtel dont j'ai oublié le nom, mais qui était situé à gauche, à l'angle d'une rue en face de la poste aux chevaux.

Le lendemain, à mon regret, on ne parla point de continuer le voyage; il paraissait <\ peu près décidé que nous n'irions pas plus loin.

Comment étions-nous mieux au Mesnil qu'à Villers-Cottcrets, à douze lieues de distance de notre point de départ et sur la môme route? C'est ce que ni ma mère ni mademoiselle Adélaïde n'eussent certainement pu dire.

Tant il y a qu'il fut décidé, sauf événement grave, que l'on était parvenu au but du voyage.

Nous étions arrivés au Mesnil le 22 mars.

Le 25, il fut question d'une grande revue de la garde nationale, que devait passer le roi Joseph dans la cour des Tuileries.

Cette solennité éveilla la curiosité de mademoiselle Adélaïde, qui n'avait jamais vu Paris, et il fut décidé qu'on remettrait le cheval à la voiture, que l'on partirait le 26 dans l'aprèsmidi, qu'on irait coucher à Paris, que l'on verrait la revue du 27, et que l'on reviendrait le 28.

Ma mère ne se souciait pas de ce petit voyage. Paris lui rappelait des souvenirs que mon insoucieuse enfance avait ou-

gle

bliés! Elle me confia à Crétet et à mademoiselle Adélaïde, qui m'emmenèrent avec eux.

De tout ce voyage, postérieur à l'autre de huit ans, je n'ai plus que deux souvenirs bien distincts : l'un, tout de poésie et de lumière; l'autre, immonde et tout crotté de boue.

Le premier, c'est quand — au bruit des fanfares de cuivre, au milieu des drapeaux saluants, — au-dessus des cinquante mille têtes des gardes nationaux, on éleva la tête rose, blonde et frisée d'un enfant de trois ans, aux cris de « Vive le roi de Rome! vive la régence! »

C'était, en effet, ce pauvre enfant, né roi, que la fortune allait non-seulement déshériter de son double empire, mais encore faire orphelin de père et de mère.

C'était l'original de ces deux portraits, dont l'un avait été retrouver l'empereur à la Moskova, dont l'autre devait suivre Napoléon à Sainte-Hélène.

C'était cet ange martyr, que son père avait à peine eu le temps d'apercevoir comme une vision céleste à son apparition dans ce monde, puis qu'il avait revu après la campagne de Russie, après la campagne de Dresde, et qu'il ne devait plus revoir que dans les hallucinations de la solitude et dans les visions de son désespoir.

Sa mère, cette femme fatale à la France, comme l'ont toujours été ces filles des Césars qui se sont tour à tour nommées Anne d'Autriche, Marie- Antoinette et Marie-Louise, sa mère était derrière lui, figure fade et effacée, dont les traits se perdent pour moi dans un nuage, et dont je ne vois plus que la chevelure blonde, rattachée en haut de sa tête par un peigne en diamants.

On lui jurait fidélité, à ce pauvre enfant; et, si les fanfares et les cris se fussent tus, si Paris eût consenti à cesser pour un instant son gigantesque murmure, respiration d'un million d'hommes, on eût entendu le canon de l'ennemi qui tonnait à deux lieues de l'endroit où se faisaient tout ce bruit inutile, tous ces creux serments:

On promettait, en son nom, qu'il ne quitterait point Paris; que lui, Marie-Louise, sa mère, et le roi Joseph, son oncle,

mourraient au milieu des Français. Et les équipages qui devaient les emporter le lendemain étaient déjà attelés dans les cours des Tuileries !

En effet, le lendemain matin, le roi de Rome quitta le château de Catherine de Médicis, toujours debout, malgré les 20 juin, les 10 août, les 29 juillet et les 24 février. Le lendemain, il laissa à ses successeurs, le duc de Bordeaux et le comte de Paris, son berceau royal donné par l'hôtel de ville, et dans lequel ils ne devaient guère -dormir plus longtemps que lui, ces deux autres petits-neveux de Louis XVI.

Voilà le spectacle de lumière et de poésie encore tout présent à mon souvenir.

Le 3econd, c'est celui des Immondes filles qui, à cette époque, à travers les vitres de leurs entre-sols, appelaient les passants de leur voix lubrique et de leurs gestes licencieux.

A tout moment, je me retournais en disant à Crétet et à mademoiselle Adélaïde :

— On nous appelle.

Tous deux riaient, et j'ignorais la cause de leurs rires.

Nous quittâmes Paris le lendemain de bonne heure, mais point de si bonne heure cependant, que nous ne pussions rapporter la nouvelle fatale.

Pendant la nuit, le roi de Rome, l'impératrice et le roi Joseph avaient quitté Paris et s'étaient dirigés vers la Loire.

En apprenant cette nouvelle, qui indiquait l'abandon de la capitale, ma mère comprit que l'endroit où nous étions le moins en sûreté, en supposant toutefois que nous courussions un danger quelconque, c'était celui où nous étions, c'est-à-dire un petit village situé sur la grande route, à six lieues des barrières.

Paris s'apprêtait, disait-on, à se défendre; nous nous trouvions donc, si nous restions au Mesnil, dans le rayon de la ligne d'attaque.

D'ailleurs, l'ennemi était à Meaux; son avant-garde avait pénétré jusqu'à Bondy.

Ma mère résolut de retourner en arrière; nous nous mîmes en route pour revenir à Viilers-Cotterets le lendemain.

J'ai complètement oublié ce que nous fîmes de Crétet et de mademoiselle Adélaïde; ce que je sais, c'est qu'ils sont éloignés de nous pendant les événements qui vont suivre.

En arrivant à Nanteuil, nous apprîmes que l'ennemi avait tourné Soissons, était à Villers-Cotterets et marchait sur Nanteuil. Les Cosaques avaient découvert la carrière, y étaient descendus, et y avaient commis, à ce qu'il parait, dans l'obscurité, des abominations qui, si elles avaient eu lieu au jour, eussent certainement forcé le soleil de se voiler.

Nous entendions derrière nous le canon de Paris. On nous annonçait que l'avant-garde prussienne était à Levignan, c'est-à-dire à deux lieues de l'endroit où nous nous trouvions. Si nous voulions absolument fuir Pennemi,nous n'avions plus qu'une route ouverte, celle de Crépy.

Crépy, situé à deux lieues au nord de la route de Laon à Paris, Crépy, ne conduisant nulle part, pouvait être oublié.

Nous partîmes pour Crépy.

Ma mère y connaissait une vieille dame nommée madame de Longpré. C'était la veuve d'un ancien valet de chambre de Louis XV.

Tout ce dont je me souviens à son endroit, c'est qu'elle avait le terrible défaut de s'enivrer avec de l'eau-de-vie, et que, pour se procurer cette eau-de-vie, elle vendait en détail une collection de magnifiques plats de porcelaine de Chine comme je n'en ai vu nulle part depuis.

Et pour quel prix les vendait-elle? Pour trente ou quarante sous la pièce!

Il est vrai qu'à cette époque, on faisait peu de cas de ces chinoiseries, si fort à la mode aujourd'hui.

Nous descendîmes chez elle; mais son appartement était trop petit pour nous recevoir ; d'ailleurs, le spectacle de cette éternelle ivrognerie était dégoûtant.

Elle nous conduisit chez une dame nommée madame Millet, qui avait, disait-elle, un appartement tout garni qu'elle pouvait nous céder.

L'affaire fut bientôt conclue ; Crépy est si près de Villers-

Cotterets,que ma mère y était parfaitement connue. Le môme jour, nous étions installés.

Madame Millet avait deux fils et deux filles; une de ces deux filles, nommée Amélie, eût été charmante, si elle n'eût perdu, par accident, un œil, qui restait constamment fermé, et qu'elle cachait par une grosse boucle d'admirables cheveux noirs.

La cadette est beaucoup moins présente à mon souvenir; j'ai oublié jusqu'à son nom.

Restaient les deux fils, chirurgiens militaires comme leur père.

L'aîné avait déjà quitté le service depuis deux ou trois ans, et exerçait la médecine à Crépy.

L'autre était avec son régiment, on ne savait oh. Au milieu de la débâcle générale, on n'avait pas entendu parler de lui depuis six semaines ou deux mois.

La pauvre mère et les deux sœurs étaient fort inquiètes de lui.

En traversant la principale place de Crépy, nous avions donné dans une espèce de bivac ; nons nous informâmes de cette garnison, plus dangereuse qu'utile dans une ville ouverte comme une halle, et nous apprîmes qu'elle se composait d'une centaine d'hommes d'infanterie et de deux cents hommes de cavalerie. Ce petit corps, égaré et privé de toute communication avec l'armée, s'était établi là, commandé par des officiers inférieurs n'ayant point d'ordres : il attendait les événements.

L'ennemi était tout autour de Crépy : à Compiègne, à Villers-Cotterets, à Levignan. Mais, par un hasard étrange, dont nous nous félicitions fort, Crépy était resté comme Péronne, je ne dirai pas inviolable, mais inviolé.

Au reste, nos deux ou trois cents hommes se gardaient à merveille; ils avaient des vedettes de tous côtés, les fusils ne quittaient pas les faisceaux, les chevaux ne débridaient que pour manger.

L'activité de ces quelques hommes était remarquable, comparée à la négligence du duc de Trévise et de son corps d'ar-

mée, qui, ainsi que nous Pavons raconté, s'étaient fait surprendre une nuit à Villers-Cotterets.

Un jour, malgré celte surveillance, ou plutôt à cause de cette surveillance, l'alarme se répandit.

L'ennemi avait été vu débouchant par le bois du Tillet au pied de la butte de Montigny.

C'était cette même butte de Montigny qui m'avait paru si haute, lors de mon voyage à Béthisy avec Picard et ma cousine Marianne.

Quoi qu'il en soit, l'ennemi s'approchait.

La petite troupe avait résolu de se défendre vigoureusement.

La maison de madame Millet était la seconde ou la troisième à droite en arrivant par la route de Villers-Cotterets, c'està-dire par la route que suivait l'ennemi.

Les fenêtres donnaient sur cette route.

En montant aux mansardes, transformées pour nous en bivac général, — car ma mère, madame Millet et ses deux filles avaient décidé qu'on ne se quitterait pas, — des fenêtres des mansardes, on voyait apparaître un petit corps d'une centaine d'hommes, à peu près.

Était-ce un corps isolé comme celui qui stationnait à Crépy ? N'était-ce que l'avant-garde d'un corps plus considérable? C'est ce qu'on ne pouvait savoir, ou plutôt voir de nos fenêtres mansardées, la route faisant un coude à quelques pas de la ville, et allant se perdre derrière les maisons situées à notre droite, et cette route elle-même étant coupée à un quart de lieue de là par le bois du Tillet, qui pouvait masquer une force plus considérable que celle à laquelle il venait de donner passage.

Celte cavalerie était prussienne. Les hommes étaient revêtus de petites redingotes bleues collant sur le corps, bombées à l'estomac, serrées à la taille par des ceintures.

Ils portaient le pantalon gris, à bande bleue pareille à la redingote, et étaient coiffés d'une petite casquette à visière, maintenue par une mentonnière de cuir.

Les armes étaient, pour chaque homme, un sabre et deux pistolets.

Je vois encore tout le premier rang précédé de deux trompettes tenant leur instrument à, la main, mais ne sonnant pas.

Derrière les trompettes marchait un officier.

C'étaient de beaux jeunes gens blonds, et plus distingués que ne sont des soldats ordinaires; sans doute de ces levées volontaires de 1813, qui vinrent à Leipzig faire leur coup d'essai contre nous; des officiers de ce Tugendbund qui avait donné Staps, et qui devait donner Sand.

Ils passèrent sous nos fenêtres, puis disparurent.

Un instant après, nous entendîmes comme un ouragan; la maison trembla au galop des chevaux. A l'extrémité de la rue, les Prussiens avaient été chargés par notre cavalerie, et, comme ils ignoraient notre petit nombre, ils revenaient au galop, poursuivis, le sabre dans les reins, par nos hussards.

Tous passaient pêle-mêle, tourbillon de fumée et de bruit. Nos soldats, le pistolet d'une main et le sabre de l'autre, tiraient et sabraient.

Les Prussiens, eux, tiraient en fuyant.

Deux ou trois balles frappèrent la maison; une d'elles brisa une des traverses du volet par lequel je regardais.

Il y eut aldrs grande alarme parmi les femmes, qui descendirent précipitamment les escaliers pour se réfugier dans la cave. Ma mère voulut m'entraîner, mais je me cramponnai à l'espagnolette; ce qui lit que, plutôt que de me quitter, elle resta près de moi.

Le spectacle était magnifique et terrible à la fois.

Poursuivis de trop près, les Prussiens s'étaient décidés à faire volte-face, et, là, à vingt pas de nous, sousnosyeux, aussi près que les premières loges du Cirque le sont du théâtre, se livrait un combat véritable, un combat corps à corps.

Je vis tomber cinq ou six hommes parmi les Prussiens, et deux ou trois parmi les Français.

Le premier qui tomba était un Prussien ; il fuyait, la tête penchée sur le cou de son cheval, et le dos courbé : un coup de taille lui ouvrit le dos, de l'épaule droite au flanc gauche, et lui fit à l'instant même un cordon rouge!

La blessure devait avoir douze ou quinze pouces de long.

Les autres, que je vis tomber, tombèrent, l'un, d'un coup de téte qui lui ouvrit le front; les autres, de coups de pointe ou de coups de pistolet.

Puis, vaincus, après une lutte de dix minutes, les Prussiens 6e confièrent de nouveau à la vitesse de leurs chevaux, et repartirent à toute bride.

La poursuite recommença.

Le tourbillon reprit son vol, semant, avant de disparaître, trois ou quatre hommes sur le pavé de la route.

Un de ces hommes était tué, sans doute, car il ne fît aucun mouvement.

Les hommes se relevèrent ou se traînèrent; ils cramèrent le revers de la route. Un d'eux s'assit, le dos à la muraille; les deux autres, blessés plus grièvement sans doute, restèrent couchés.

Tout à coup, on entendit le tambour battant la charge.

C'étaient nos cent hommes d'infanterie qui venaient à leur tour prendre part au combat. Ils marchaient la baïonnette en avant, et disparurent au coude que faisait la route.

Cinq minutes après, on entendit un vigoureux feu de peloton.

Puis nous vîmes reparaître nos hussards, ramenés par cinq ou six cents hommes de cavalerie.

lis reparurent chassés, comme ils étaient partis chassant.

Au milieu de cette seconde tempête d'hommes, il fut impossible de rien voir, de rien distinguer; seulement, quand elle fut passée, trois ou quatre cadavres de plus étaient étendus sur la route.

Un grand silence succéda à tout ce bruit. Français et Prussiens s'étaient engouffrés dans l'intérieur de la ville.

Nous entendîmes, mais nous ne vîmes et n'entendîmes plus rien.

Qu'étaient devenus nos cent hommes d'infanterie? Sans doute, ils s'étaient jetés dans les terres et avaient été tués ou pris.

Quant à nos cavaliers, qui connaissaient les environs de la

gle

ville ils s'étaient échappés, à ce qu'il paraît, par la montagne de Serv, dans la vallée de Gillocourt.

Ceux qui les poursuivaient ne reparurent plus, à nos yeux du moins. Sans doute sortirent-ils de la ville par une autre route que celle par laquelle ils y étaient entrés, et allèrent-ils rejoindre leurs compagnons rangés dans la plaine du Tillet, au nombre de deux ou trois mille.

Cette solitude et ce silence nous enhardirent. D'ailleurs, notre hôte, chirurgien militaire, devait aller offrir ses services aux blessés.

Je m'accrochai au pan de son habit, malgré les supplications de ma mère. Nous ouvrîmes la porte de la rue. Un sous-officier prussien, adossé à cette porte, se laissa aller à la renverse, l'appui qui le soutenait lui manquant tout à coup.

Il était blessé d'un coup de pointe au-dessus du teton droit. Du moment où elles pouvaient être utiles à un pauvre blessé, les femmes cessèrent d'avoir peur. Elles accoururent. On souleva le jeune homme, qui pouvait avoir vingt-six ou vingthuit ans, et on le porta dans le salon, transformé, en un tour de main, en infirmerie.

Millet continua sa visite, et, aidé par les voisins qui commençaient à paraître sur le pas de leur porte, il ramena quatre ou cinq blessés, dont un Français. Les autres étaient morts ou expirants.

Le pansement commença.

Ce fut alors que les femmes jouèrent ce rôle divin auquel les a prédestinées le ciel. Ma mère, madame Millet et ses doux filles étaient devenues de véritables sœurs grises, consolant et soignant à la fois.

Je tenais le bassin plein d'eau où Millet lavait les blessures ; les domestiques faisaient de la charpie.

Nous apprîmes alors, par le moins blessé des Prussiens, — il avait reçu un coup de sabre à la téte, — que lui et ses camarades appartenaient à un détachement de trois mille hommes, lequel détachement n'était point entré dans la ville, de peur de surprise.

Ils observaient un ordre reçu; il leur était enjoint de biva-

quer, autant que possible, les chefs craignant toujours quelque égorgement nocturne si l'on se confiait aux villes.

— Au reste, ajouta le blessé, tout va finir, puisque Paris est rendu depuis avant-hier.

C'était la première nouvelle qui parvenait à nous de ce grand événement.

Nous allions nous exclamer, lorsqu'une voix venant de la porte dit tout à coup:

— Ce n'est pas vrai, Paris ne se rend pas ainsi.

Nous nous retournâmes, et, pâle, couverte de sang, nous vîmes, appuyée à la porte, une des plus belles têtes militaires que l'on pût voir.

Cette téte avait un trou au-dessus du sourcil gauche ; de ce trou sortait son sang et venait sa pâleur.

C'était un officier du petit détachement d'infanterie. Il avait reçu au front une balle de pistolet, il était tombé sur le coup ; puis, après un instant, la fraîcheur de l'air l'ayant ranimé, il s'était relevé, et, voyant la ville à cent pas devant lui, il y était rentré, s'appuyant aux murailles.

Les voisins officieux qui avaient aidé notre hôte avaient enseigné sa maison à l'officier, et celui-ci était arrivé avec une blessure mortelle, juste assez à temps pour donner ce démenti tout national à la nouvelle que nous annonçait son ennemi.

La balle était restée dans la blessure; elle fut extraite avec une grande dextérité par Millet. Mais, comme nous l'avons dit, la blessure était mortelle, et l'officier mourut dans la nuit.

Il venait d'expirer, vers les deux heures du matin, lorsqu'un chien aboya.

Millet sortit dans la cour, et écouta: on frappait à la porte du jardin, qui donnait sur la plaine.

La manière dont on frappait indiquait que celui qui frappait avait des précautions à prendre.

Aussi notre hôte alla-t-il ouvrir lui-même.

Celui qui frappait ainsi de nuit à une porte dérobée, c'était le second fils de la maison, dont on était si cruellement inquiet.

Notre hôte rentra seul, et vint se pencher au chevet de sa mère et de ses deux sœurs, qui, après avoir accompli leur office de sœurs de charité, s'étaient couchées un instant. C'était une bonne nouvelle que Dieu leur envoyait en récompense de leur dévouement.

On fit entrer le nouveau venu par une fenêtre du rez-dechaussée, de sorte que, sans être vu, il put monter jusqu'à nos mansardes.

Pendant dix minutes, les trois femmes sanglotèrent de joie, puis on s'informa. -

Paris s'était effectivement rendu le 30 mars. Georges Millet, — autant que je puis me le rappeler, je crois qu'il s^appelait Ceorges, — Georges Millet comprit alors que tout était fini. U avait quitté son régiment, et, au risque d'être pris vingt fois, il était revenu à Grépy, marchant la nuit et par des chemins de traverse.

Une nuit et demie lui avait suffi, Crépy n'étant qu'à quinze lieues de Paris.

Son frère lui donna un rasoir, il se coupa les moustaches. Quant à l'habillement, on envoya chercher, chez le fils aîné de madame de Longpré, qui était de sa taille, une redingote, un gilet et un pantalon, les habits du frère ainé ne pouvant lui aller, parce que le frère ainé était deux fois gros comme le frère cadet.

Le lendemain, les nouvelles arrivèrent.

Les alliés étaient entrés à Paris le 31 mars.

Le 1er avril, le sénat avait nommé un gouvernement provisoire.

Le 2, un décret du sénat avait déclaré Napoléon déchu de son trône.

Quinze jours après, nous étions de retour à Villers-Gotterets, et rétablis dans notre maison.

Que de choses s'étaient passées dans ces quinze jours qui avaient changé la face de l'Europe!

Le 4, Napoléon avait abdiqué en faveur de son fils.

Le 6, il avait fait ses dispositions pour se retirer derrière la Loire.

Le 10, un TeDeum avait été chanté par les alliés sur la place Louis XV.

Le 11, Napoléon avait signé son abdication absolue.

Le 12, il avait essayé de s'empoisonner.

Le même jour, pendant qu'il luttait contre le poison frelaté de Cabanis, le comte d'Artois entrait dans Paris.

Le 13, le sénat avait nommé ce prince lieutenant général du royaume.

Le 19, l'empereur, abandonné de tous, était resté sans un seul valet de chambre.

Enfin, le 20, il avait fait ses adieux aux aigles de la garde impériale. Il était parti pour l'Ile d'Elbe, juste le même jour et presque à la môme heure où Louis XV111 arrivait à Corn-* piègne.

Voilà ce qui s'était passé pendant ces quinze jours; voilà les nouvelles qui étaient venues frapper successivement sur le timbre sonore de l'histoire, et qui avaient retenti de parle monde, sans que mon ignorante et insoucieuse jeunesse se fut émue à ses vibrations.

Qui m'eût dit alors qu'un jour je visiterais cette lie d'Elbe, dont j'ignorais l'existence avant qu'on eût prononcé son nom devant moi, dont j'ignorais le gisement depuis que ce nom avait été prononcé; qui m'eût dit qu'un jour je visiterais cette île d'Elbe avec le neveu de l'empereur?

M'appellerai-je Davy de la Pailleterie ou Alexandre Dumas? — Deus dédit, Deus dabit. — Le bureau de tabac. — Cause de la chute de l'empereur Napoléon donnée par mon maître d'écriture. — Ma première communion. — Comment je m'y prépare.

Deux ou trois jours après notre retour à Villers-Cotterets, M. Collard vint nous voir; ma mère causa longtemps avec lui; après quoi, il la quitta en lui donnant pour le soir rendezvous chez M. Deviolaine.

MÉMOIRES DALEX. DUMAS

Elle alla chez M. Deviolaine, et Ton m'y mena. Comme la dernière fois que j'étais entré dans la maison, il y avait nombreuse compagnie, force sabres et épaulettes à table. Seulement, cette fois, c'étaient des sabres et des épaulettes russes.

D'ailleurs, la même langue, les mêmes manières, plus polies peut-être, voilà tout.

Je ne comprenais pas que ce fût cela que Ton appelait l'ennemi.

C'est que l'ennemi, ce n'est pas l'homme, c'est le principe.

Ma mère et M. Collard causèrent encore. M. Col lard partait le lendemain pour Paris ; il promit, à son tour, de passer à la maison avant que de partir.

Le soir, en entrant, ma mère me prit à part, et, avec un visage aussi tendre, mais plus solennel que de coutume :

— Mon ami, me dit-elle, le comte d'Artois, qui a été nommé lieutenant général du royaume; Louis XV11I, qui vient d'être nommé roi de France, sont tous deux les frères du roi Louis XVI. Ton grand-père, le marquis de la Pailleterie, a servi Louis XVI, comme ton père a servi la République. Voyons, maintenant, écoute bien ceci, car, probablement, tout ton avenir va dépendre de la résolution que nous allons prendre.— Veux- tu t'appeler Davy de la Pailleterie, comme ton grand-père? Alors tu es le petit-fils du marquis Davy de la Pailleterie, gentilhomme de la chambre de M. le prince de Conti, et commissaire général d'artillerie; on obtient pour toi une bourse, ou bien tu entres dans les pages, et, en tout cas, tu as une position faite auprès de la famille régnante. — Veux- tu t'appeler Alexandre Dumas tout simplement et tout court, comme ton père? Alors tu es le fils du général républicain Alexandre Dumas, £t devant toi toute carrière est fermée; car, au lieu d'avoir servi ceux qui régnent, comme ton grandpère, ton père a servi contre eux!... M. Collard part aujourd'hui pour Paris ; il connaît M. de Talleyrand, qui était du Corps législatif avec lui ; il connaît le duc d'Orléans ; il connaît enfin beaucoup de gens de la nouvelle cour. Selon ce que tu décideras toi-même, il va agir. Réfléchis bien avant que de répondre.

— Oh ! il n'y a pas besoin de réfléchir, ma mère î m'écriai-je; je m'appelle Alexandre Dumas, et pas autrement. J'ai connu mon pére, et je n'ai pas connu mon grand-père ; que penserait donc mon père, qui est venu me dire adieu au moment de sa mort, si je le reniais, lui, pour m'appeler comme mon grand-père?

Le visage -de ma mère rayonna.

— C est bien ton avis? dit-elle.

— Et c'est le tien aussi, n'est-ce pas, mère ?

— Hélas ! oui ; mais qu'allons-nous devenir?

— Bah! lui dis-je, tu oublies que j'explique le De tnrw, et que, par conséquent, je sais ce que veut dire la devise de mon père : Deus dédit, Deus dabit. Dieu a donné, Dieu donnera.

— Allons, allons, dit ma mère, va te coucher là-dessus, mon enfant; tu me fais bien enrager quelquefois, mais, au fond, je suis sûre que tu as un bon cœur.

J'allai me coucher sans trop savoir quelle grande résolution mon instinct filial venait de prendre, et que j'avais très-probablement décidé, comme l'avait dit ma mère, de l'avenir de toute ma vie.

Le lendemain, M. Collard revint; il fut décidé qu'il ne demanderait absolument rien pour moi, mais solliciterait seulement un bureau de tabac pour ma mère.

C'était de l'antiquité toute pure : la veuve de llloratius Codés du Tyrol vendant du tabac !

Quant à moi, mon éducation allait se continuer chez l'abbé Grégoire.

J'ai dit cfiez l'abbé Grégoire, je me trompe, c'est par l'abbé Grégoire que j'aurais dû dire.

L'abbé Grégoire avait perdu, dans tout cela, son diplôme de maitre de pension.

Je ne sais quelle décision de l'Université lui défendait de tenir collège chez lui. 11 est vrai qu'il lui était permis de faire des élèves en ville.

Moyennant six francs par mois que ma mère s'engagea à lui payer, je devins son élève en ville.

En outre, je devais prendre des leçons de calcul avec le

maitre d'école de la ville, Oblet, et continuer mes leçons d'armes avec le père Mounier.

Quantàl'équitation, je l'avais apprise tout seul, comme les soldats romains, en montant à poil les premiers chevaux venus.

Toute mon éducation devait donc se borner à savoir de latin ce qu'en savait l'abbé Grégoire ; à étudier mes quatre règles avec M. Oblet; et à faire des contres, des feintes et des parades avec le père Mounier.

Celui de tous, il faut le dire, qui était le moins bien partagé, c'était Oblet.

J'ai toujours eu pour l'arithmétique une si profonde antipathie, que je n'ai jamais pu dépasser la multiplication. Aujourd'hui, encore, je suis incapable de faire la moindre division.

Mais, si je n'apprenais pas le calcul avec Oblet, Dieu, qui veillait sur moi, me faisait providentiellement étudier autre chose.

Outre une science parfaite de son Barème, Oblet avait une magniûque écriture. 11 faisait, à main levée, non-seulement toutes les lettres de l'alphabet, comme M. Prudhomme, mais encore des ornements, des cœurs, des rosaces, des lacs d'amour, Adam et Ève, le portrait de Louis XV1U, que sais-je, moi ? des choses merveilleuses.

Ah! pour la calligraphie, c'était autre chose, j'étais doué! Quand Oblet venait me donner ma leçon de calcul, et que, pour l'acquit de sa conscience, il m'avait fait faire mes trois premières règles, — je l'ai dit, jamais je n'ai dépassé la multiplication, — nous prenions de belles feuilles de papier blanc, nous taillions d'avance trois ou quatre plumes en gros, en fin, en moyen, et alors les pleins, les traits et les déliés allaient leur train.

£n trois mois, j'avais atteint Oblet, et, si je ne craignais pas de blesser son amour-propre, je dirais que, sur certains points, je l'avais môme dépassé.

Ces progrès dans récriture faisaient quelque plaisir à ma mère ; mais elle eût mieux aimé le calcul.

— L'écriture, l'écriture l disait-elle; le beau mérite de bien n. 2

écrire! Tous les imbéciles écrivent bien. Mais vois Bonaparte : tu as vingt lettres de lui adressées à ton père ; peux-tu en lire une seule?

— Aussi, madame, répondait gravement Oblet, M. Buonaparté est-il à l'île d'Elbe.

Oblet, très-royaliste, prononçait Buonaparté et traitait l'exempereur de monsieur.

— Direz-vous, reprenait ma mère, qu'il soit à l'île d'Elbe pour n'avoir pas su écrire?

— Pourquoi ne le dirais-je pas? C'est une thèse à soutenir, madame. On dit que M. Buonaparté a été trahi par ses maréchaux; moi, je dis : « La Providence a voulu que cet usurpateur ne sût point écrire, que ses ordres fussent illisible?, et que, par conséquent, ils ne pussent être exécutés. » Les maréchaux trahissaient?... Non, madame; ils lisaient mal, et faisaient le contraire de ce qui leur était ordonné. De là nos revers, de là nos défaites, de là la prise de Paris, de là l'exil à Pile d'Elbe!

— Mais laissons là Bonaparte, monsieur Oblet.

— C'est vous qui avez mis cet homme sur le tapis, et non pas moi, madame; moi, je ne parle jamais de cet homme.

— Mais enfin, si Alexandre...

— Si monsieur votre fils, madame, est un jour empereur des Français, comme il aura, ou plutôt comme il a une magnifique écriture, ses ordres seront littéralement exécutés* ou ses maréchaux ne sauront pas lire.

Et ma mère, que cette éventualité ne consolait pas de mon inaptitude au calcul, poussait un gros soupir, et laissait échapper ce mot, le dernier de la conscience lassée, de l'intelligence mise à bout, de la foi prête à douter :

— Enfin!...

Et je continuais mes cinq genres d'écriture, mes pleins et mes déliés, mes ornements, mes cœurs, mes rosaces et mes lacs d'amour avec Oblet.

Et Oblet, il faut le dire, n'était pas de ceux qui traitaient le plus mal l'empereur déchu en l'appelant Buonaparté ; car beaucoup lui contestaient jusqu'à .son nom, disant qu'il ne

s'était jamais appelé Napoléon, mais Nicolas, — le débaptisant

ainsi de son titre de lion du désert, les ignorants qu'ils étaient! pour rappeler vainqueur des peuples.

Au milieu de tous ces événements, j'atteiguis ma treizième année, et il était grandement question de me faire faire ma première communion, événement grave dans la vie de tout enfant, mais plus grave encore dans la mienne.

Si jeune que j'aie été, je me suis toujours senti, en dehors des pratiques extérieures, un sentiment profondément religieux. Ce sentiment, comme un timbre mystérieux et caché, vibre toujours, mais ne résonne réellement que lorsque le frappe un vif sentiment de joie ou de douleur. Dans l'un et l'autre cas, mon premier mouvement, soit de reconnaissance, soit d'affliction, est toujours pour le Seigneur. Les églises, où je n'entre presque jamais, — car, pour que j'en franchisse le seuil, il faut, comme Habacuc, que quelque ange m'emporte par les cheveux, — les églises sont pour moi un lieu tellement sacré, que je croirais les profaner en les visitant comme tout le monde, pour satisfaire à un mouvement de curiosité ou à un caprice de religion.

Non, pour que je me décide à entrer dans nos églises du Nord, surtout, il me faut une allégresse réelle ou un chagriu profond. Dans l'un ou l'autre cas, je gagne le coin le plus solitaire, l'endroit le plus sombre, — pour Dieu, il n'y a pas d'endroit sombre, — et je me prosterne, le plus souvent, contre un pilier où je puisse poser ma téte; et, là, les yeux fixes, isolé de tout et de tous, je m'absorbe dans une pensée, celle d'un Dieu, Dieu bon, tout-puissant, éternel, infini. Je ne trouve pas une parole à lui dire, pas une prière à lui faire. Que dire à Dieu, et à quoi bon le prier? Ne voit-il pas le visage derrière le masque, l'impiété derrière l'hypocrisie? Non, je mets mon corps, mon cœur, mon àme aux pieds de sa miséricorde, mon humilité aux pieds de sa grandeur. Je le bénis dans le passé, je le glorifie dans le présent, et j'espère en lui dans l'avenir.

Mais tout cela n'est pas très-orthodoxe, tout cela sent beaucoup son chrétien et très-peu son catholique; aussi crai-

gnait-on que je ne donnasse point un exemple de piété trèsédifiant.

Ceux qui craignaient cela ne comprenaient pas que mon apparente irréligion me venait de trop de religiosité.

Au reste, il en était des prières comme des règles ; je n*avai3 pu en apprendre que trois : Notre Père, — Je vous salue, Marie, — et Je crois en Dieu.

Encore ne les savais-je qu'en français, et pas à la lettre. On avait voulu me les apprendre en latin; mais, comme, à cette époque-là, je n'étais pas encore le disciple de l'abbé Grégoire, je m'y étais refusé, disant que je voulais savoir ce que je demandais au bon Dieu ; ce à quoi on m'avait répondu que le bon Dieu entendait toutes les langues.

— N'importe! avais-je insisté; ce n'est pas assez pour moi que le bon Dieu comprenne, il faut que je comprenne aussi.

Et j'avais obtenu d'apprendre mes prières en français.

Au reste, malgré mes prières gallicanes et mon peu d'assiduité aux enseignements du catéchisme, il y avait deux personnes qui n'avaient jamais douté de mes dispositions religieuses.

C'étaient ma mère et l'abbé Grégoire.

Il y avait même plus : malgré les duretés de l'abbé Remy, curé de l'église de Villers-Cotterets, dont l'abbé Grégoire n'était que vicaire, ce dernier obtenait pour moi le suprême honneur de prononcer les Vœux du baptême.

La chose avait été longtemps débattue, et il fallut que l'abbé Grégoire répondit corps pour corps de son élève.

On me donna les Vœux du baptême huit jours d'avance, copiés de la plus belle écriture d'Oblet; le lendemain, je les savais par cœur.

La veille du jour de la cérémonie, ma mère me trouva plongé dans une lecture qui semblait absorber toutes mes facultés. Elle ne douta pas un instant que le livre qui captivait ainsi mon attention ne fût quelque Imitation de Jésus- Christ, quelque Pratique du Chrétien: elle s'approcha doucement, et lut par-dessus mon épaule.

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Ce que je lisais, c'étaient les Lettres d'HHoise et d'Abeilard, mises en vers par Colardeau.

Ma mère m'arracha le livre des mains.

— Voilà une singulière lecture, dit-elle, pour se préparer à une première communion !

Je voulus défendre le livre: je trouvais les exhortations d'Abeilard fort morales, et les lamentations d'Héloïse fort religieuses. Je voulais savoir en quoi les unes ou les autres pouvaient nuire à la Contrition parfaite des péchés que j'avais commis, et dont j'allais recevoir l'absolution le lendemain. Ma mère ne jugea pas à propos de me donner la moindre explication là-dessus. Seulement, comme l'abbé Grégoire passait, elle l'appela. L'abbé Grégoire, constitué juge, prit le livre, lut une demi-page, secoua la tète, et dit :

— En effet, les vers ne sont pas bons. Et il remit le livre à ma mère.

Je dois dire que je n'étais pas de l'avis de l'abbé, et que je trouvais les vers de Colardeau fort splendides.

Qui avait raison de l'abbé ou de moi? Je suis fort tenté de croire que c'était ma mère.

Le soir, l'abbé Remy me prit à part, après l'instruction, m'expliqua comment, à cause du nom que je portais, de la position sociale que ma mère tenait dans la ville, et surtout de la recommandation de l'abbé Grégoire, il avait consenti à me laisser dire les Vœux du baptême. Il espérait donc que je comprendrais la grandeur de la mission dont j'étais chargé, et que je m'en montrerais digne.

J'avoue que je ne comprenais pas trop l'admonestation. S'il était, parmi les néophytes, un enfant préparé par ses propres impressions à cette solennelle cérémonie, c'était moi. Je sentis avec amertume cette injustice : c'était la première que l'on commettait envers moi.

Depuis, je me suis un peu habitué à ces fausses appréciation^ qu'on a faites de mes sentiments, de mon caractère et de ma conduite.

Je passai la nuit presque entière sans dormir : l'idée que j'allais me mettre en communication avec le corps divin de n. x 2.

Notre-Seigneur produisait sur moi une émotion profonde ; j'avais des étouflements subits, et une continuelle envie de pleurer. Je ne me trouvais pas digne du grand honneur que j'étais appelé à recevoir.

On m'avait fait habiller à neuf pour cette solennité; j'avais une culotte de nankin, un gilet de piqué blanc et un habit bleu à boutons de métal, — le tout exécuté par Dulauroy, le premier tailleur de Villers-Cotterets.

Une cravate blanche, une chemise de batiste, et un cierge de deux livres complétaient cette toilette.

Une cérémonie préparatoire m'avait, au reste, mis à la hauteur de celle-là. La veille, on s'était aperçu qu'un de nos compagnons qui s'appelait, sans doule, lsmaël, mais qu'on appelait, par abréviation, Maël, et que je soupçonnais fort d'être juif, n'avait pas été baptisé.

On le baptisa conditionnellement, et nous fûmes choisis, moi et la jeune fille qui, de son côté, disait les Vœux, pour être ses parrain et marraine.

Ma commère était une fort jolie blonde, tirant un peu sur le roux, ce qui ne gâtait rien à l'affaire.

De son nom de baptême, elle s'appelait Laure, comme l'illustre maîtresse de Pétrarque ; quant à son nom de famille, je l'ai complètement oublié. Je devais donc, le lendemain, communier entre deux filleuls à moi : lsmaël et Houssy.

Roussy, dont j'avais été le parrain à dix mois, avec Augustine Dcviolaine, avait neuf mois de moins que moi, et lsmaël neuf mois de plus.

Enfin, l'heure arriva. On sait quelle féte c'était autrefois, dans une petite ville, que la communion des enfants : c'était le pendant de cette belle Fête Dieu que l'on a supprimée. L'instinct populaire mettait en face l'un de l'autre, avec un respect presque égal, l'extrême faiblesse et la suprême puissance. Toutes les figures étaient rayonnantes, toutes les maisons fleuries. Au reste, avec mes yeux de treize ans, pleins de jeunesse et de foi, peut-être voyais-je cela ainsi.

Ce jour-là, Iïiraux fit des merveilles avec son orgue. C'était, en vérité, un grand artiste; tout ce que la vie a d'adolescence,

d'amour et de poésie, il le versa aux pieds du Seigneur en mélodieux accords.

Les détails de la cérémonie m'échappent complètement. J'étais absorbé dans une profonde contemplation. Je me souviens d'un ensemble plein d'espérance et de lumière. Aussi, autant qu'on peut voir dans le ciel avec les yeux de la foi, j'y ai vu ce jour-là, et l'éblouissemcnt fut si vif lorsque l'hostie toucha mes lèvres, que j'éclatai en sanglots, et que je m'évanouis.

M. l'abbé Remy n'y comprenait rien.

C'est que, dès cette époque, il y avait en moi un respect profond pour tout ce qui est saint, une religieuse adoration pour tout ce qui est grand; toute flamme céleste allumait en moi un foyer intérieur, qui se répandait immédiatement au dehors comme la lave d'un volcan dont le cratère est trop plein.

Je fus deux ou trois jours à me remettre de cet ébranlement. L'abbé Grégoire vint me voir; je me jetai dans ses bras en pleurant. »

— Mon cher ami, me dit-il, j'aimerais mieux que ce fût moins vif et que cela durât.

C'était un homme plein de sens que l'abbé Grégoire. Non, cher abbé, cela ne dura point; non, comme je l'ai dit, je ne fus point l'homme de la pratique religieuse. H y a même plus, cette fois où je m'approchai de la sainte table fut la seule; mais — je puis le dire à vous, mort, comme je le dirais ù vous, vivant— quand la dernière communion viendra à moi comme j'ai été à la première, quand la main du Seigneur aura fermé les deux horizons de ma vie, en laissant tomber le voile de son amour entre le néant qui précède et le néant qui suit la vie de l'homme, il pourra, de son regard le plus rigoureux, parcourir l'espace intermédiaire, il n'y trouvera pas une pensée mauvaise, pas une action que j'aie à me reprocher.

Auguste Lafarge. — Grande parlie de maretle. — Chasse miraculeuse. — Kpigramme. — Je veux faire des vers français. — De quelle façon je traduis Virgile et Tacite. — Montagnon. — Mes opinions politiques.

Dieu, au reste, sembla récompenser cet élan de mon âme vers lui. Ma raére obtint la seule chose qu'elle eût jamais obtenue pendant ses douze ans de sollicitations.

Dans la prévision de ce grand événement, nous avions déménagé de la rue de Lormet ; nous étions allés demeurer place de la Fontaine, chez un chaudronnier nommé Lafarge, lequel nous avait loué tout son premier, et s'était, en outre, engagé, au cas où nous en aurions besoin, à nous céder sa boutique.

Le bureau de tabac obtenu, il tint sa promesse, et nous nous installâmes au rez-de-chaussée sur la rue, dans une grande salle ornée de deux comptoirs : un pour débiter le tabac, l'autre pour débiter le sel.

Toutes nos espérances d'avenir reposaient sur ce double débit, que nous devions à la protection de M. Collard.

Quelque temps après notre installation, le fils du chaudronnier vint voir son père. C'était un beau jeune homme blond qui était maître clerc à Paris, et qui poursuivait une étude de notaire, pour l'achat de laquelle il lui fallait une dot. Il était, en conséquence, revenu dans sa famille avec tous les éblouissements de la capitale : carrick à trente-six collets, comme on les portait à cette époque, chaîne de montre à grosses breloques, pantalon collant, bottes à la hussarde. Il s'agissait d'éblouir quelque riche héritière; ce qui semblait facile à un habitué des bonnes fortunes parisiennes.

Le pauvre Auguste Lafarge était, à cette époque, un charmant garçon blond et rose, comme je l'ai dit, et qui cachait, sous cette apparence de santé , les germes d'une maladie de poitrine dont il est mort depuis. Il avait, en outre, de l'esprit,

MÉMOIRES D'A l, EX. DUMAS

était jeté dans le monde littéraire de l'époque, appelait Désaugiers, Béranger et Armand GoufTé ses amis, faisait de jolies chansons, et, comme s'il fût né riche, il savait tirer une pièce d'or de son gousset, et la laisser négligemment tomber en payement du moindre objet qu'il avait acheté.

Un pareil fashionable ne pouvait coucher dans l'arrière-boutique de son père; on nous emprunta, pour Auguste, une chambre que nous cédâmes bien volontiers, et Auguste fut installé chez nous.

On comprend que, avide de nouveautés comme je l'étais, je dus rechercher un semblable modèle. Je fis des avances à Auguste, que ma mère m'offrait, d'ailleurs, pour exemple. Auguste les accueillit et m'ofTrit, comme la chose qui pouvait m'ôtre le plus agréable, une grande partie de marette.

J'acceptai. — J'avais jusque-là reconnu la supériorité d'Auguste en toute chose ; mais, en fait de marette, j'espérais bien lui damer le pion.

Je me trompais. Nous faisions, nous autres paysans, de la marette en artistes ; Auguste en faisait en grand seigneur.

Il fit venir Boudoux.

— Quelles sont les meilleures marettes delà forêt? lui demanda-t-il.

— Les mares du chemin de Compiègne et du chemin de Vivières, répondit nettement Boudoux.

— Combien d'autres marettes dans les environs de celle-là, à une lieue à peu près?

— Sept ou huit.

— En bouchant toutes les autres mares, trois ou quatre jours d'avance, les oiseaux seront obligés d'aller aux deux mares du chemin de Vivières et du chemin de Compiègne?

— Sans doute, pauvres petites bétes, à moins qu'il ne pleuve; auquel cas, au lieu de se déranger, comme vous comprenez bien, elles boiront dans le creux des feuilles,

— Et croyez- vous qu'il pleuve, Boudoux? Boudoux secoua la tête.

• — Le baromètre de ma tante est au beau fixe, monsieur Auguste : il ne pleuvra pas jusqu'au changement de lune.

MÉMOIRES n'A LE X. DUMAS

— Eh bien, Boudoux, voici dix francs ; vous bouchère* toutes les mares des environs, et, samedi soir, nous irons, l)umag et moi, tendre les deux mares du chemin de Compile et du chemin de Vivières. Il nous faut, près de Tune ou dt l'autre de ces mares, une excellente hutte, où nous puissions passer la nuit.

— C'est bon, monsieur Auguste, dit Boudoux; ce sera fait.

— En outre, je veux, ce soir, deux mille gluaux,afin de les engluer d'avance.

— Vous les aurez, monsieur Auguste.

— C'est bien, dit Lafarge avec un geste d'empereur.

Ce fut la première leçon de luxe que je reçus; ceux qui ont lu Monte-Cristo peuvent dire si j'en ai profité.

Le samedi soir, grâce aux dix francs donnés à Boudoux, tout était prêt. Nous tendîmes les deux mares après le dernier chant du rouge-gorge. Nous nous enveloppâmes, Auguste dans son earrick, moi dans ma couverture, sur un lit de fougère préparé par Boudoux, et nous tâchâmes de dormir.

Je dis que nous tâchâmes de dormir, non pas que l'air ne fût point doux, que la forêt ne fût point calme, que la lune ne fût point sereine ; mais l'attente d'un plaisir tient presque aussi éveillé que le plaisir même. Il y a bien peu d'années que je dors pendant la nuit qui précède l'ouverture de la chasse, et il a fallu que ma vie arrivât à traîner derrière elle de bien sérieuse préoccupations pour que ces insomnies disparussent

Il était donc bien rare que je dormisse pendant ces belles nuits, agité par l'attente d'une marette, d'une pipée ou d'une chasse. Au reste, ces veillées solitaires n'ont pas été perdues pour moi. Si j'ai dans le cœur quelque sentiment de la solitude, du silence et de l'immensité, je le dois à ces nuits passées dans la forêt, au pied d'un arbre, à regarder les étoiles à travers la voûte de feuillage qui s'étendait entre moi et le ciel, et à écouter tous ces bruits mystérieux et inconnus qui s'éveillent au sein des bois aussitôt que la nature s'endort.

Lafarge ne dormit guère plus que moi. A quoi rêvait-il' Sans doute à quelque joli visage de grisette, abandonnée dans une mansarde de Paris, ou, tout simplement encore, à celte

immense ambition de devenir notaire, tout fils de chaudronnier qu'il était.

A trois heures du matin, le chant du rouge-gorge, sautillant dans les buissons, nous annonça le jour, comme il nous avait annoncé la nuit; puis vint le chant du merle, puis celui des mésanges, puis celui des geais.

Chaque oiseau semble avoir son heure où il s'éveille et parle à Dieu.

Je ne me rappelle pas avoir jamais fait ni yu faire une rafle d'oiseaux pareille à celle que nous fîmes ce jour- là. Nous comptâmes les geais, les merles et les grives par dix ; 1rs rouges-gorges, les fourgons, les mésanges et les fauvettes, par vingt, trente, quarante; enfin, nous rentrâmes dans la ville pliant sous le poids de notre chasse.

; Trois jours après, Auguste Lafargc repartit pour Paris. Ses séductions avaient échoué. 11 était venuàVillers-CoUcrets pour demander en mariage mademoiselle Picot, et avait élé refusé.

Cette nuit qu'il avait passée à mes côtés, à rêver je ne savais à quoi, ce n'était ni à l'ambition ni à l'amour, c'était à la vengeance.

Il confectionnait une épigramme.

Cette épigramme, il me la remit comme à vingt autres personnes, au moment de son départ.

La voici :

La fiere Eléonor compte avec complaisance

Les nombreux soupirants qui briguèrent sa main,

Et que sa noble indifférence

Paya toujours d'un froid dédain.

Pourtant, à ces discours que votre esprit résistu ; S'il en fut un ou deux tentés par ses ducats, Un volume in-quarto contiendrait-il la liste

De tous ceux qui n'en voudraient pas?

L'épigramme était-elle bonne, était-elle mauvaise? Je n'en sais rien, et je laisserai la chose à décider à l'Académie, qui se connaît en ces sortes de matières, puisqu'elle a reçu M. de 1 Sainte-Aulaire pour un quatrain. Mai3 ce que je sais bien, c'est

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que ceux que j'avais vus, la veille, rire de la famille Lafarge, rirent le lendemain de la famille Picot.

Depuis la mort de Demoustier, il n'y avait pas eu un vers inédit commis dans notre petite ville ; aussi les huit vers d'Auguste firent- ils du bruit pendant huit jours.

J'avoue que ce bruit fait autour du nom d'un absent m'étourdit. J'ambitionnai cette gloire de faire parler de moi où je n'étais pas, et, à la première leçon de l'abbé Grégoire, je le priai, au lieu d'insister aussi malheureusement qu'il le faisait sur les vers latins, de m'apprendre à faire les vers français.

Les vers d'Auguste Lafarge furent le premier rayon lumineux jeté dans ma vie; il éclaira des désirs bien incertains encore, un rêve plutôt qu'une image , une aspiration plutôt qu'une volonté.

On verra par la suite comment Auguste Lafarge fut complété par Adolphe de Leuven.

J'avais demandé à l'abbé Grégoire de m'apprendre à faire des vers français. j

L'abbé Grégoire était le poë te officiel du pays.

J'ai dit que, depuis Demoustier, pas un vers inédit n'avait chatouillé l'esprit de mes compatriotes.

Je me trompais : à toutes les fêtes, à toutes les naissances, à tous les baptêmes un peu importants, l'abbé Grégoire était convoqué en qualité de poète.

Je n'ai jamais vu de vers plus honnêtes que les vers de l'abbé Grégoire.

Aussi, quand je lui lis cette demande, qui serait passablement indiscrète adressée à Hugo ou à Lamartine : « Apprenezmoi à faire des vers français, » l'abbé ne fut-il aucunement intimidé, et se contenta-t-il de répondre :

— Je ne demande pas mieux; mais, au bout de huit jours, tu seras fatigué de cela comme du reste.

L'abbé me donna des bouts-rimés à remplir, et je m'escrimai de mon mieux à faire des vers français.

L'abbé avait raison : au bout de huit jours, j'en eus assez.

Les autres leçons allaient leur train. L'abbé Grégoire venait tous les jours, à onze heures du matin ; la leçon durait deux "

heures ; j'avais à moi à peu près le reste de la journée, et voici comment :

Mon professeur, pour se donner moins de peine, avait un Virgile et un Tacite avec la traduction en regard. Or, pour ne pas apporter et remporter chaque jour ces deux volumes, il les laissait à la maison, enfermés dans une petite cassette.

Cette petite cassette, il en emportait la clef avec soin; car il savait la tentation grande pour un paresseux comme moi.

Malheureusement, j'avais découvert que la boîte avait des charnières extérieures. A l'aide d'un tourne-vis, j'entre-bâillais les charnières, et, à l'aide de i'entre-bâillement, je tirais, selon mes besoins, ou le chantre d'Énée, ou l'historien des Césars; grâce à quoi, aidé de la traduction française, je faisais des versions qui surprenaient mon professeur lui-même.

Quant à ma mère, elle était émerveillée.

— Voyez cet enfant, disait-elle à tout venant, il s'enferme une heure, et son devoir de toute la journée est fait.

Je m'enfermais effectivement, et avec le plus grand soin !

Malheureusement, il n'en était pas, les jours de thème, de même que les jours de version.

Les thèmes étaient dictés par l'abbé; or, ces thèmes, ils n'avaient point leur traduction latine enfermée dans une cassette quelconque; il fallait tirer les thèmes du dictionnaire, et il3 n'en sortaient pas sans un certain nombre de barbarismes qui contre-balançaient, dans l'esprit de mon professeur, le bon effet des versions, et qui lui faisaient se poser éternellement cette question, à laquelle le pauvre homme mourut sans avoir trouvé de réponse :

— Pourquoi donc cet enfant est-il si fort en version, et si faible en thème?

Et cependant, les jours de thème, j'avais quatre heures de travail au lieu de deux.

Mais ces deux ou quatre heures de travail me laissaient libre dix ou douze heures chaque jour. J'avais donc, comme on le voit, beaucoup de temps de reste,

Ce temps, je le passais en grande partie chez un armurier qui demeurait de l'autre côté de la place, en face de nous. h. 3

On l'appelait Montagnon.

Cet armurier avait eu un fils qui était venu chez Pabbé Grégoire en même temps que moi; il était mort d'épuisement. On me l'avait fait voir sur son lit funèbre, et cette vue avait complété chez moi la guérison commencée par M. Tissot.

Malgré la mort de ce fils, mon camarade, je n'en étais pas moins resté habitué de la maison de son père ; car ce que j'aimais surtout dans cette maison, c'étaient les armes qui s'y trouvaient.

Parmi ces armes se trouvait ce fusil à un coup que j'avais pris le lendemain de la mort de mon père, pour aller tuer le bon Dieu ; ce fusil, on devait me le donner quand je serais grand; or, ces quatre mots : quand je serais grand, ne précisaient absolument rien, et faisaient mon supplice. Je me trouvais suffisamment grand pour mon compte; car je commençais à être plus grand que mon fusil.

11 résultait de cette assiduité chez Montagnon quej 'étais encore plus fort en arquebuserie qu'en version ; je pouvais démonter et remonter cette machine assez compliquée qu'on appelle la batterie d'un fusil, aussi bien et presque aussi subtilement que le plus habile armurier.

Le père Montagnon prétendait que c'était ma vocation, et offrait de me prendre gratis en apprentissage.

11 se trompait : mon enthousiasme n'allait pas jusque-là.

Le reste de mon temps 6e passait à faire des armes avec le père Mounier, ou à aller soit à la marette, soit à la pipée avec mes deux meilleurs amis Saulnier et Arpin.

Dans ces moments perdus, il était bien rare que je ne me donnasse point une peignée, au moins, par jour, à cause de mes opinions politiques !

Tout le monde avait une opinion vers la fin de 1814, et vers le commencement de 1815. En général, chaque opinion était même fort ardente.

Seulement, ces opinions, loin de se diviser à l'infini comme aujourd'hui, loin de représenter toutes les nuances de Tareen- ciel, ces opinions se séparaient en deux couleurs bien tranchées : on était royaliste ou bonapartiste. Les républicains

étaient passés; les libéraux allaient venir; mais de saint-simonisme, de fouriérisme, de démocratie, de socialisme, de cabétisme, il n'en était nullement question.

Or, ma mère et moi, je ne dirai pas nous étions, mais on nous avait faits bonapartistes.

Bonapartistes, nous ! la chose était curieuse. Bonaparte nous avait disgraciés, exilés, ruinés; Napoléon nous avait oubliés, reniés, laissés mourir de faim, et nous étions bonapartistes!

Le sentiment qui me faisait repousser, en mon nom et en celui de ma mère, cette qualification, était si vrai, que, toutes les fois que les autres enfants, en me voyant passer,, m'appelaient bonapartiste, je mettais bas ma casquette et ma veste, et, me regardant comme insulté, je demandais à l'instant même réparation.

Si Tinsulteur était de taille à me la donner, il me la donnait satisfaisante, trop satisfaisante parfois; mais qu'importe! le cas échéant, je recommençais le lendemain.

Cetle espèce d'acharnement qu'on mettait à nous appeler bonapartistes inquiétait doublement ma mère : d'abord, parce que cela me valait force horions, que jamais je n'étais revenu si souvent à la maison le nez saignant ou l'œil poché que depuis la Restauration, et ensuite parce qu'elle voyait dans cetle accusation une espèce de haine ou plutôt de cupidité tendante à lui faire perdre son bureau de tabac, qu'on n'eût certes pas manqué de lui enlever, si cette accusation de bonapartisme se fût accréditée.

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