‹ Mes mémoiresChapitre 18 sur 54 · RÉFLEXIONS · texte numérisé non relu

RÉFLEXIONS

Le sous-chef d'orchestre doit être d'une nature facilCj d'une humeut* égale, d'un caractère souple. Il ne peut avoir aucune susceptibilité, nulle prétention; on lui passerait même d'être insouciant.

Pour citer un exemple, je prends un fait i*écent.

Il y a quel(îues jours, je suis convoqué à une répétition du ballet « La Source ». (Répétition à laquelle les deux chefs d'orchestre assistent et aticun ne dirige.) Je dois m'attendre à conduire le ballet d'un moment à l'autre. Cependant, la reprise du ballet a lieu le ven-

dredi ; et le lendemain samedi, à dix heures du matin, je reçois Tordre de conduire le soir môme les « Hugue^ nots^ (11 mai 1867).

Cet opéra n'avait pas été joué depuis le 4 mars ; la dernière fois que je le dirigeai, ce fut le 30 décembre 1865. Ainsi, cet ouvrage était repris, sans répétition, sans raccord, et j'appris le matin seulement que j'avais à le conduire le soir.

Voici ce qui me valut l'honneur de diriger cette représentation :

Il y avait, ce soir-là, concert chez le maréchal Vaillant. Cinq artistes principaux de l'orchestre y étaient appelés et ne figuraient pas, par conséquent, à la représentation. Les directeurs et les premiers chefs du chant étaient naturellement à ce concert. Et puisque j'ai parlé de cette représentation, je dii:ai aussi quelles ont été mes impressions relativement à l'exécution.

N'étant jamais appelé à faire connaître mon opinion lors des répétitions d'un ouvrage nouveau, ni désigné pour remonter un ouvrage quelconque, quand il m'arrive d'avoir à prendre la direction, je n'ai qu'à imiter ce qui se fait d'habitude, et rien de plus. Mais quand il s'agit d'un opéra que j'ai monté (les auteurs présents), que jai joué sous la direction d'Habeneck et de Girard, comme les « Huguenots », par exemple, et qui, depuis, est tellement défiguré sous le rapport des mouvements, des nuances et des intentions de l'auteur, qu'aujourd'hui on ne reconnaît plus les traditions, c'est le dire de plusieurs personnes que je pourrais citer, oh ! alors, j'avoue que je ne suis pas à l'aise; j'ai à lutter continuellement contre l'état de choses que je rencontre. Dans les conditions de ma position indépendante (puisqu'on me laisse à l'écart), mon caractère d'artiste m'impose le devoir

de redresser 1 exécution. Je connais toutes les traditions, toutes les intentions des auteurs, ces souvenirs sont toujours présents à ma mémoire; je n*ai donc aucune complaisance à avoir : laisser aller les choses comme elles vont d'habitude, ce serait les accepter et les approuver.

Mais alors, une lutte pénible s'engage entre les habitudes déplorables d'aujourd'hui et les souvenirs d'autrefois.

Je ne puis malheureusement faire que de vains efforts, mais je dois persister, néanmoins. Je tiens à ce qu'il soit prouvé que, jusqu'au dernier jour, j'aurai protesté par mon sentiment (que Ton peut juger) des bonnes traditions, contre les erreurs qui se commettent actuellement.

U mai 1867.

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