‹ Mes mémoiresChapitre 24 sur 54 · L. AVRILLON. t · texte numérisé non relu

L. AVRILLON. t

La voie dans laquelle on s'était engagé est dépassée. Où ira-t-on maintenant? L'avenir nous rapprendra.

Les raisons qui m'ont fait rester à mon poste quand même, m'ont aussi condamné à suivre le mouvement au milieu duquel je me suis tenu volontairement, non sans éprouver, parfois, certains accès de rage mal contenue, qui ont augmenté ma réputation... d'homme nerveux!

Mais ces raisons, le temps devait les faire disparaître. Les causes de mon abnégation momentanée devaient cesser un jour pour moi, par cela même qu'elles duraient avec plus d'empire comme toutes choses établies.

Rien n^ayant changé, et le changement à venir devant être tel que les conséquences du passé le commandent, il est actuellement certain que ce qui aurait pu

être ne sera plus possible alors. Ce nouveau, quel qu'il soit, n'aura d'intérôt que pour les nouveaux élus. Je ne puis prétendre, à l'heure qui a sonné pour moi, et sans illusion aucune, à me trouver en présence d'un progrès que j'aurais à combattre, n'ayant pu l'arrêter. Pour moi, ce serait un monde nouveau qui me ferait regretter l'ancien. On ne manquerait pas de me faire cette autre réputation d'artiste rétrograde. Je serais incompris, non parce que j'aurais devancé mon époque, mais parce que (ma présomption est grande) je serais resté stationnairé pendant le cours de ma carrière inactive.

Ces nouvelles raisons ont donc mis à néant les anciennes, et je suis soi:ti de ma léthargie imposée pour entrer, de mon chef, par une retraite que l'âge et les circonstances ont reculée jusqu'à présent, dans le vrai sommeil de l'inactivité libre. J'ai brisé ma chaîne; peut-être m'aura-t-elle broyé dans une étreinte constante dont la durée aura été de 31 printemps!

Pendant trois ans, à deux dates mémorables de chaque année (le 3\ décembre, jour de mon entrée à rOpéra, — le 31 mai, jour de ma naissance, lequel, à 50 ans m'a donné droit à la pension), j'ai pris et repris (et toujours abandonné) la résolution de donner ma démission. Au 31 décembre dernier (1869) cette résolution était irrévocable. Je la renvoyai cependant, encore une fois, à six mois, au 31 mai 1870, pour une dernière raison. La voici :

La réélection du chef d'orchestre de la Société des Concerts devant avoir lieu dans le mois de mai (1870), ma retraite de l'Opéra pouvait être considérée, lors des élections du Conservatoire, comme une candidature. Je remis ma lettre en portefeuille, et j'attendis

les événements. Ils ne trompèrent point mon attente, ils la surpassèrent.

Si quelque espoir me fut resté, par les votes précédents, c'est alors que je devais perdre, en réalité, toutes chances de réussite, par la nature du vote de cette année.

Le IS mai avait répondu d'une manière affirmative à toutes les probabilités que j'avais entrevues; le 1®*" juin je me rendis à TOpéra.

Je remis, cette fois, ma lettre définitivement datée, à M. le Directeur qui, après Ta voir lue, me dit :

— C'est bien. Monsieur,

— Je tenais, répondis-je, à vous remettre moi-môme cette lettre, parce qu'en ce moment, me trouvant un peu souffrant, si mon service s'en ressentait forcément, je vous prierais, Monsieur le Directeur, de ne point attribuer mon absence au service à une cause autre que le mauvais état de ma santé.

Et monsieur le Directeur de me reconduire, ajoutant ces paroles :

— On connaît. Monsieur, votre caractère, vos antécédents, etc. . . . '

C'est ainsi que j*ai acquis après trente-sept ans de service, l'assurance de ma liberté.

Quand et comment viendra-t-elle? Je l'ignore. Je dois laisser cette disposition dernière, à mon égard, au libre arbitre de l'Administration !

Le fait accompli, je reçus les quelques mots suivants de l'un de mes amis dévoués (Jules L.) :

« Je regrette, pour vous, mon cher ami, que vous ayez été obligé de quitter l'Opéra et le Conservaloire I... Vous aviez là des éléments de distractions et d'occupations qui

étaient, je crois, nécessaires à votre nature trop sensible et trop impressionnable!... Que faire? les choses sont ainsil et vous devez y obvier, en vous créant certaines distractions ou occupations qui, avec Taide de soins pourront vous rendre à la santé, à la tranquillité. Vous êtes, mon cher, jeune, trop jeune, pour vous fourrer martel en tête, comme vous le faites, etc. »

Quelle consolation ne m'aurait-il pas adressée quatorze ans plus tard (en 1884) !

Voici une lettre que nous donnons sans garantie et que nous renvoyons à M. Perrin ^ :

« Monsieur,

« Voulez-vous savoir quelle surprise M. Perrin a préparée pour son public?

« La voici : Reprise du Tannhamer à l'Opéra! !! M"" J. Hisson. Vénus.

Sass. Elisabeth.

Arnaud. Ze pâtre.

MM. Collin. Tannhauser.

Faure. Wolfram.

David. Hermann.

€ Espérons, pour l'art, et surtout pour la réputation musicale des Français, que M. Perrin ne changera pas d'idées, a Agréez, etc.

A. Bl. »

M. Deldevès a donné sa démission de sous-chef de Torchestre aTOpéra.

1, (Figaro du 11 juillet 1870.)

II n'a pas encore, que nous sachions, de successeur officiellement désigné.

On n'aura, dans cet orchestre (Télite^ que l'embarras du choix.

Un long entr'acte s'impose ici, pendant lequel vont s'accomplir les événements qui grondent sur nos têtes !

Ils me surprennent au moment môme de ma démission!...

Et ils déterminent une autre démission plus importante !

Cette coïncidence paraît être comme un « prêté » pour un « rendu ».

En tout cas, la circulaire suivante clos d'une manière absolue la première partie de ces Mémoires.

« Monsieur,

» J'ai l'honneur de vous donner avis, que j'ai adressé à M. le Ministre de l'Instruction publique ma démission des fonctions de Directeur du théâtre de l'Opéra.

f Aux termes de l'art. 3 des engagements, le Directeur a le droit de résilier ces engagements, dans le cas de retrait de tout ou partie de la subvention. Je viens, en conséquence, vous notifier cette résiliation.

« La liquidation de l'entreprise se fera conformément aux prescriptions du cahier des charges.

« Je vous prie d'agréer, Monsieur, l'assurance de mes sentiments les plus distingués.

« Le Directeur de l Opéra, « Signé : Emile Peeiuin. »

Paris, le 25 septembre 1870.

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