Ces sortes de mariages sont interdits en Russie
(c sœur. » Et je lui aurais tendu la main de Lioubotchka. Lui, aurait répondu : — t Non jamais !... i Et moi : f — Prince Nekhlioudov, c'est en vain que vous voulez être f plus généreux queNikolaï Irténiev... 11 n'y a pas d'homme c au monde plus généreux que lui. i Puisj'auraissaluéet je serais sorti. Je vois Dmitri et Lioubotchka courir après moi tout en larmes et me supplier d'accepter leur sacrifice. Je pourrais fléchir et être très heureux, si seulement j'étais amoureux de Varegnka... i
Ce rêve m'était si agréable que je brûlais de le communiquer à mon ami; mais, en dépit de notre pacte de franchise mutuelle, je ressentais, sans savoir pourquoi, une impossibUité physique absolue de le faire.
Dmitri revint de chez Lioubov Serguéievna avec un remède appliqué sur ses dents, remède que celle-ci lui avait donné ; mais il était plus souffrant encore et, par cocséquent, plus morne. Je n'avais pas encore de lit ; le domestique de Dmitri vint demander où l'on me coucherait.
— Va-t'en au diable! cria Dmitri en frappant du pied. — Vaska ! Vaska I Vaska ! reprit-il avec force aussitôt que le groom fut sorti. — Vaska, prépare-moi un lit par terre.
— Non, c'est moi qui coucherai par terre, fis-je.
— Eh bien, soit!... Dresse le lit n'importe où, fit Dmitri du même ton irrité. — ^ Vaska! pourquoi ne fais-tu pas le lit?
Mais Vaska, ne comprenant pas ce qu'on lui demandait, ne bougeait pas.
— Ëh bien! quoi!... Fais le lit, te dis-je. Fais le lit... Vaska ! Vaska 1 cria tout à coup Dmitri comme un enragé.
Mais Vaska, effrayé et sans comprendre davantage, ne bougeait.
— Tu as donc juré de me faire mour . . . enrager !
Et Dmitri se précipita sur le groom et le frappa de toutes ses forces à coups de poing sur la tête. L'enfant s'enfuit à toutes jambes. Arrêté près de la porte, Dmitri se tourna vers moi et l'expression de rage et de cruauté qui se lisait un instant auparavant sur son visage fît place à une exprès-
sion si donce de honte , d'amour enfantin, que j'eus pitié de lui. Malgré tout mon désir de lui tourner le dos, je ne pus m*y décider. 11 ne me disait rien ; il se promena longtemps en silence dans la chambre, jetant parfois sur moi des regards de muette excuse. Il tira de sa table son journal, y griffonna quelques notes, ôta sa redingote, la plia avec soin, s'approcha du coin où était Ticône, croisa ses longs bras blancs sur sa poitrine et se mit à prier.
U pria si longtemps que Yaska avait eu le temps d'apporter un matelas et de le poser à terre comme je le lui indiquai à voix basse. Je me déshabillai et m'étendis sur le matelas. Dmitri continuait toujours, son oraison. En regardant le dos un peu voûté de Dmitri, et la plante de ses pieds quand il se baissait pour saluer jusqu'à terre, j'aimais mon ami plus fortement qu'avant et je ne cessais de songer.
c Faut-il lui dire ce que je pense de nos sœurs ? i Quand il eut fini sa prière,Dmitri s'étendit sur ma couchette et, accoudé, il me fixa longuement, silencieusement, de son regard doux et honteux. Cela lui était visiblement pénible, mais il s'imposait cette pénitence. Je souris. Il sourit aussi.
— Pourquoi donc ne me dis-tu pas que j'ai commis une mauvaise action?... Tu le penses cependant.
— Oui, répondis-je, bien que je ne l'eusse pas pensé, mais croyant très réellement l'avoir pensé. — Oui, c'est très mal et je n'attendais pas cela de toi, ajoutai-je en éprouvant un plaisir tout particulier à le tutoyer. — Et tes dents? repris-je, — Comment le sens-tu ?
— C'est passé... AhîNikolegnka, mon ami, s'écria tout à coup Dmitri d'un ton si pénétré que des larmes lui montèrent aux yeux. — Je sais et je sens combien je suis mauvais... Et Dieu m'est témoin combien je l'implore pour qu'il me rende meilleur... Mais comment faire !... J'ai un si détestable caractère.. Je tâche de me contenir, de me corriger, mais il est impossible de me transformer d'un seul coup et tout seul... Il faudrait que quelqu'un m'aidât, me soutînt... Ainsi Lîoû-
bov Serguéievna m'a beaucoup aidé, elle me comprend, elle m'est déjà venue en aide... Je sais, d'après mes notes, que cette année, je me suis déjà très modifié... Ahl Nikolegnka, mon âme ! continua-t-il, avec une effusion inaccoutumée et d'un ton de voix déjà rasséréné par cette confession. — Que l'intluence d'une telle femme est donc puissante!... Dieu! que je serai heureux quand je serai indépendant et avec une amie telle que Lioubov Serguéievna. . . Près d'elle je me sens un tout autre homme.
Et Dmitri se mit à dérouler devant moi ses projets de mariage, de vie à la campagne, de travail ininterrompu employé à son propre perfectionnement.
— Je vivrai à la campagne, tu viendras m'y voir... Peutêtre seras-tu marié aussi à Sonitchka, disait-il. — ^os enfants joueront ensemble... Tout cela semble puéril et ridicule, mais peut bien arriver.
— Gomment donc, mais très bien, répondis je, tout enson« géant que tout cela serait mieux si je pouvais épouser sa sœur.
— Sais-tu ce que je vais te dire? reprit-il après un silence. — Tu f imagines être amoureux de Sonitchka, mais je vois bien que ce ne sont que des enfantillages... Tu ne sais pas encore ce qu'est un vrai sentiment.
Je ne le contredis pas, car j'étais déjà presque d'accord avec lui là-dessus. Un court silence se lit.
— Tu as sans doute remarqué qu'étant de mauvaise humeur, aujourd'hui, je n'ai pas bien discuté avec Variai Je me sentais très désagréable, très maussade, surtout parce que cela s'est passé en ta présence... Quoique sa manière de penser ne soit pas toujours juste, c'est une brave fille, très bonne... Tu verras, quand tu la connaîtras mieux.
Cette diversion de la conversation, qui Tavait amené à parler de sa sœur, me réjouit fort et me fît rougir jusqu'aux
i. Yaregnkaet Varia, diminutifs deVarvara : Barbe.
oreilles. Néanmoins je ne lui souflai mot de Varegnka et nous parlâmes d'autres choses.
Nous bavardâmes ainsi jusqu'au second chant du coq, et la pâle aurore regardait déjà par la fenêtre quaiïd Dmitri se mit au lit et éteignit la bougie.
— Et maintenant, dormons.
— Oui, répondis-je. — Seulement un mot encore.
— Quoi?
— 11 fait bon de vivre sur la terre? dis- je.
— Il fait bon de vivre sur la terre, répODdit-il d'un tel ton qu*il me sembla voir dans Tobscurité l'expression joyeuse et douce de son sourire d'enfant.