‹ Mes mémoires; enfance -- adolescence -- jeunesse;Chapitre 115 sur 128 · Poissarde, mot français russifié par T auteur · texte numérisé non relu

Poissarde, mot français russifié par T auteur

— Que dis-tu?

— C'est comme je te le dis... Je l'ai appris il n*y a pas longtemps. . . Il était amoureux de Mîmi quand elle était jeune. . . U lui écrivait des vers. .. Il y a eu quelque chose entre eux... Mimi en souffre encore aujourd'hui.

Et Volodia éclata de rire.

— Pas possible! m'écriai-je, slupéfîé.

— Mais le principal, continua Volodia en reprenant son sérieux et se mettant à parler en français, — c'est le plaisir qu'un tel mariage va causer à tous nos parents... Et les enfants qui ne peuvent manquer de naître...

Le bon sens des prévisions de Volodia me frappait tellement que je ne savais que répondre.

A ce moment, Lioubotchka s'approcha de nous.

— Vous savez donc? demanda-t-elle joyeusement.

— Oui, répondit Volodia. — Seulement, je m'étonne que, n'étant plus une enfant au maillot, tu puisses être contente de voir papa épouser cette balayure.

Lioubotchka devint tout à coup sérieuse et réfléchie.

— Volodia! Pourquoi donc balayure? Comment oses-tu traiter ainsi Advotia Vassilievna? Puisque papa l'épouse, ce n'est pas une balayure.

— Soit, ce n'est pas une balayure... le mot est un peu gros, mais, quand même...

— H n'y a pas de quand même, interrompit Lioubotchka très animée. — Je n'ai jamais traité de balayure la jeune fille que tu aimes ; comment peux tu donc parler ainsi de papa et d'une si excellente femme?... Tu es mon frère aîné, niais tu ne dois pas me parler ainsi.

— Ne peut-on raisonner de?...

— Non , on ne peut pas raisonner I dit Lioubotchka avec emportement. — On ne doit pas raisonner les actes d'un père tel que le nôtre... Mimi, elle, le peut, mais toi, non.

— Allons, tu ne comprends encore rien, fit Volodia d'un ton de mépris. — Mais comprends donc, est-ce bien qu'une

Epiphanovna quelconque, une Dounitchka, remplace notre regrettée maman?

Lioubotchka resta un instant silencieuse. Tout à coup ses yeux s'emplirent de larmes.

— Je te savais orgueilleux, mais je ne pensais pas que tu fusses si méchant, dit-elle.

Et elle sortit.

— Boulka^ ' s'écria Volodia en donnant une expression sérieusement comique à son visage et en roulantdes yeux dans le vide. — Essaye donc de raisonner avec elle, continua-t-il comme s'il se reprochait de s'être abaissé à causer de choses sérieuses avec Lioubotchka.

Le lendemain, le temps était mauvais.

QuaiAl j'entrai au salon, papa et les dames n'étaient pas encore descendus pour prendre le thé. Pendant la nuit, il était tombé une pluie d'automne; les restes du nuage qui avait crevé sur la contrée cette nuit-là couraient dans le ciel et le soleil montrait son disque voilé et pâli à travers ces nuages; il faisait humide et le vent soufflait. La porte du jardin était ouverte, et sur le plancher de la terrasse, noirci par l'humidité, des flaques d'eau achevaient de s'évaporer. La porte ouverte s'agitait sur ses gonds, poussée par le vent ; les allées étaient humides et sales ; les vieux bouleaux nus, les arbustes, l'herbe, les orties, les groseillers s'agitaient sur place et semblaient vouloir s'arracher de leurs racines. Dans l'avenue de tilleuls, tournoyaient en se poursuivant des feuilles rondes que l'humidité alourdissait et faisait retomber sur la terre mouillée.

Ma pensée était pleine du mariage démon père et du point de vue auquel l'envisageait Volodia. L'avenir de notre sœur, le nôtre, celui de notre père lui-même, ne se présentait pas sous des couleurs riantes. Je me révoltais à cette pensée qu'une étrangère, et surtout une jeune femme, n'ayant aucun droit, occuperait la place, et sous tous les rapports, de qui donc? De

1. Boulka : du pain. Terme du langage particulier de Volodia,

notre mère tant pleurée. Je sentais ma tristesse grandir à cette pensée, et mon père me semblait de plus en plus coupable. A ce moment, j'entendis sa voix et celle de Volodia dans une chambre voisine. Ne voulant pas me rencontrer avec mon père, je m'éloignai delà porte. Mais Lioubotchka vint et me dit que papa me demandait.

11 était dans le salon, accoudé au piano, et regardait de mon côté d'un air à la fois impatient et solennel. Son visage n'avait plus cette expression de jeunesse et de bonheur que j'avais remarquée avant. Il était triste. Volodia, une pipe à la main, allait et venait. Je m'approchai de mon père et je le saluai.

— Ëh bien? mes amis, fit-il avec décision en relevant 1^ tête.

Et de ce ton particulier qu'on emploie pour annoncer des choses évidemment désagréables, mais qu'il est indispensable de dire sur le champ, il ajouta :

— Vous savez, je pense, que j'épouse Advotia Vassilievna.

Il se tut un instant, puis reprit :

— Je m'étais promis, après la mort de votre maman, de ne jamais me remarier... Mais...

11 s'arrêta un instant.

—r Mais... Voilà, c'est ma destinée... Dounitchka est une bonue et charmante femme... Ëllen'estdéjà plus très jeune... J'espère que vous l'aimerez, mes enfants... Quanta elle, elle vous aime déjà de toute son âme... A présent, ajouta-t-il en se hâtant comme s'il voulait tout dire avant d'être interrompu; — il est temps pour vous de partir. Je resterai ici jusqu'au nouvel an, et j'irai vous rejoindre à Moscou...

U s'arrêta, puis reprit embarrassé :

— ... Avec ma femme et Lioubotchka.

J'eus pitié de voir mon père dans cette attitude intimidée et comme coupable, devant nous, et je m'approchai davantage de lui, tandis que Volodia, sans cesser de fumer, continuait de marcher à travers la chambre.

— Voilà donc, mes amis, ce que votre vieux a imaginé, conclut papa en rougissant. Et, en toussotant, il tendit ses deux mains vers Volodia et vers moi.

Je vis des larmes dans ses yeux, et la main qu'il tendit à Volodia, en ce moment au bout du salon, tremblait un peu. La vue de ce tremblement me frappa douloureusement, et une pensée plus étrange, et qui me toucha plus encore, me vint que papa avait servi dans l'armée en 1812 et était connu comme un officier courageux Je retins sa grande main musculeuse que je baisai. Il serra fortement la mienne el, soudain, laissant échapper un court sanglot, il saisit la tête brune de Lioubotchka dans ses deux mains et la baisa sur les yeux. Volodia fît semblant de laisssr tomber sa pipe, c^l tandis qu'il se penchait, il essuya furtivement ses yeux de son poing et sortit en tâchant de ne pas être remarqué.

LUNIVERSITÉ

Le mariage devait avoir lieu dans la quinzaine, mais, les vacances étant finies, nous dûmes partir, Volodia et moi, pour Moscou au commencement de septembre.

Les Nekhlioudovétaientégalement revenus de leur village. Dmitri, avec qui, le jour de la séparation, nous nous étions mutuellement promis de nous écrire — et, cela va sans se dire, nous ne nous étions pas écrit un seul mot— vint aussitôt chez moi, et nous décidâmes qu'il m'accompagnerait le lendemain pour ma première entrée à l'Université.

il faisait un beau temps ensoleillé.

Aussitôt entré dans la salle où se faisait le cours, je me sentis comme perdu dans cette foule agitée de jeunes et gais visages éclairés par la lumière crue du soleil qui passait par

de grandes fenêtres. Cette foule ondulait entre toules les portes et par tous les corridors.

La conscience de faire partie de cette foule m^était très agréable. De tous ces visages, il y en avait peu que je connusse; même avec ceux-là, tout se bornait à un hochement de tête et à ces paroles : c Bonjour, Irteniev, > tandis qu'autour de moi on se serrait les mains, on se bousculait, on poussait des exclamations amicales, on échangeait des sourires et des plaisanteries. Mais cette impression du premier moment dura peu, et j'en vins même à trouver qu'il valait mieux que je n'appartinsse pas à cette société, que je devais me créer mon cercle d'hommes « comme il faut », et je m'assis sur le troisième banc, où se trouvaient le comte B..., le baron Z..., le prince R..., ivine et d'autres messieurs du même genre, parmi lesquels je ne connaissais qu' Ivine et le comte B. . . Mais ces messieurs me regardaient comme si j'eus paiu ne pas être de leur monde. Senienov, avec ses cheveux hérissés et grisonnants et ses dents blanches, sa redingote déboutonnée, était assis non loin de moi et, accoudé, mordillait son porte-plume.

Un collégien, qui venait de passer son premier examen, était assis sur le premier banc, sa cravate noire en mentonnière; il jouait avec sa clé de montre en argent étalée sur un gilet de satin. Ikonine, qui avait enfin réussi à entrer à TUniversité, placé aux gradins supérieurs, vêtu d'un pantalon bleu à liseré qui recouvrait toute sa botte, riait et criait qu'il était sur le Parnasse, ilignka Grap qui, à mon grand étonnement, non seulement me salua avec froideur, mais même avec un nuance de mépris, comme s'il eût voulu me rappeler qu'ici nous étions égaux, était assis en avant de moi. Il avait étendu d'un air dégagé ses jambes maigres sur le banc qui était devant lui et causait de moi, autant qu'il me semblait, avec un autre étudiant, en jetant parfois des regards de mon côté.

La compagnie d'Ivine parlait français. Ces messieurs nie semblèrent très bêtes. Chaque mot de leur conversation me

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paraissait n'avoir aucun sens et était très incorrect. Ce n'était pas du français. « Ce n'est pas français, » dis-je mentalement. Mais la pose et les discours dllignka, de Scmenov et des autres ne me semblaient pas « comme il faut ».

Je n'appartenais à aucune de ces compagnies, et, me sentant isolé, incapable de me rapprocher des autres, je m'en irritai. Un étudiant, placé devant moi, rongeait ses ongles, et cela me sembla si dégoûtant que je m'en allai plus loin. Je me rappelle que je me sentis très triste ce jour-là.

Quand le professeur entra et que tous se mirent en mouvement, puis se turent, je le fixai du même regard ironique donl j'avais salué mes nouveaux camarades. 11 commença son cours par une phrase incidente dans laquelle, à mon avis, il n'y avait aucun sens. J'eusse voulu que la leçon fût, du commencement à la fin, si parfaite qu'on ne pût en ôter ni y ajouter uû seul mot. Désillusionné, je me mis aussitôt, sous le titre : « Première leçon, » calligraphié, à la première page d'un cahier bien relié, à dessiner 18 profils réunis en rond comme une fleur ; parfois je faisais semblant d'écrire pour que le professeur, qui, j'en étais sûr, s'occupait beaucoup de moi, crût que je prenais des notes. Dès cette première leçon, je décidai qu'il était puéril et bête, même, de noter tout ce que disait le professeur, et j'observai cette règle jusqu'à la fin de l'année.

Par la suite, je me sentis moins isolé; je fis connnaissance avec beaucoup d'étudiants ; je leur serrais la main, causais avec eux ; mais, je ne sais pourquoi, il ne s'opéra jamais de véritable rapprochement entre eux et moi, et il m'arrivait encore souvent de me trouver triste et d'être contraint de dissimuler cette tristesse. Je ne pouvais fréquenter Ivine et les aristocrates, comme on les appelait, car j'étais sauvage et grossier avec eux, et je né les saluais que quand ils me saluaient les premiers. De leur côté, ils se sentaient évidemment fort peu le besoin de cultiver mon amitié.

Avec la plupart des étudiants, cet éloignement provenait d'une tout autre cause. Dès qu'un camarade tentait de deve-

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nir plus familier avec moi, je lui donnais aussitôt à entendre que je dînais chez le prince Ivan Ivanovitch et que j'avais une voiture. Je ne disais cela que pour me faire valoir et pour que les camarades m'en affectionnassent davantage. Mais au contraire, à cette communication, les camarades devenaient soudain très fiers et se renfermaient dans une étrange froideur à mon égard.

11 y avait chez nous un boursier de FKtat, Operov. Modeste, très capable et zélé, il vous tendait toujours la main comme une planche, sans plier les doigts, de sorte que les joyeux camarades lui tendaient parfois la main de la même manière et appelaient cela raboter des planches. Je me mettais presque toujours à côté de lui et nous causions souvent. Operov me plaisait surtout à cause des opinions hardies qu'il exprimait sur les professeurs.

11 définissait très clairement les avantages et les défauts du cours de chacun des professeurs et les plaisantait même parfois, ce qui me frappait particulièrement, surtout parce que cela était dit d'une petite voix flûtée et douce. Malgré cela, il prenait scrupuleusement, d'une écriture minuscule, des notes sur toutes les leçons. Nous commencions à devenir amis et nous décidâmes de préparer ensemble nos examens ; ses petits yeux gris et myopes s'arrêtaient déjà sur moi avec plaisir quand j'arrivais prendre ma place à côté de lui. Mais, un jour, au cours de la conversation, je crus nécessaire de lui expliquer que ma mère en mourant avait prié mon père de ne pas nous faire instruire dans une école del'Etat, car tous les élèves en étaient peut-être très savants, mais pour moi... ce n'était pas cela... Cène sont pas des gens « comme il faut * i, dis-je avec effort et me sentant, je ne sais pourquoi, une rougeur monter au visage. Operov ne répondit rien, mais à la leçon suivante il ne me dit pas bonjour le premier, ne me tendit pas sa petite planche, ne me parla pas et, quand

i. En français dans le texte.

je m'assis à ma place, il enfonça sa tête dans son cahier et fît semblant de Texamîner avec attention. Je m'étonnai de ce refroidissement brusque et sans cause, mais pour un jeune homme de bonne maison ^, je; tenais pour inconvenant de rechercher les bonnes grâces d'un boursier d'Etat, d'un Operov, et le laissai tranquille, bien que, je l'avoue, ce refroidissement me chagrinât beaucoup. Un autre jour, j'étais arrivé avant lui; la leçon était d'un professeur très aimé, et toutes les places étaient occupées pnr les étudiants qui n'avaient pas l'habitude de suivre tous les cours; je me mis à la place d'Operov, je posai mes cahiers sur son pupitre et je sortis un instant.

A mon retour je vis que mes cahiers avaient été transportés sur le banc de derrière et qu'Operov occupait ma place. Je lui fis remarquer que j'y avais posé mes cahiers.

— Je n'en sais rien, répondiMl brusquement, la figure enflammée et sans me regarder.

— Je vous dis que j'avais posé là mes cahiers, repris-je en commençant à m'échauffer et pensant l'intimider par mon courage. — Tous l'ont vu, ajoutai-je en regardant les étudiants.

Mais bien que plusieurs me regardassent curieusement, personne ne répondit.

— On n'achète pas les places, ici. Qui vient le premier prend la place, dit Operov en s'élalant d'un air rogue, et en

me jetant un regard de défi.

— Cela veut dire que vous êtes un malotru, fis-je.

Je crois qu'Operov murmura quelque chose comme : c Et toi, tu es un gamin très sot. » Mais décidément je ne l'entendis pas.

Quelle utilité cela avait-il, après tout, que je l'eusse entendu? Pour en venir à s'injurier comme des manants *? J'aimais beaucoup ce mot de manant. 11 élucidait mes rapports

i. En français dans le texte.

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