CE QUI NOUS ATTENDAIT AU VILLAGE
Le 25 avril, nous descendions de carrosse devant le perron de la maison Petrovskoïé. Au départ de Moscou, papa était profondément pensif ; et quand Yolodia lui demanda : f Est-ce maman qui est malade ? i, il le regarda longuement, et tristement inclina la tête.
Dans le cours du voyage, pourtant, il se calma visiblement ; mais, au fur et à mesure qu'on s'approchait de la maison, sa figure prenait une expression de plus en plus triste , et quand, sortant de voiture, il demanda, suffoqué par TémotioQ : c Où est Natalia ?» sa voix n'était pas ferme et ses yeux étaient remplis de larmes.
Le bon Foka nous jeta un coup d'œil en-dessous et, ouvrant la porte du vestibule, se détourna pour répondre : « C'est le sixième jour qu'elle ne daigne pas sortir de la chambre à coucher. »
Milka, qui n'avait cessé de gémir depuis le jour où sa maîtresse était tombée malade, comme je l'appris . ensuite, se jeta avec joie au-devant de papa, sauta sur lui, jappant et lui léchant les mains.
Mais il la repoussa et passa au salon, puîs^ de là, dans le fumoir dont une porte donnait directement dans la chambre à coucher. Plus il approchait de cette chambre, plus ses mouvements indiquaient son trouble intérieur. Entrant dans le fumoir, il marcha sur la pointe des pieds, respira à peine
et fit le signe de la croix avant de toucher à la serrure de la porte close. En ce moment, accourait du corridor M iaii, no n peignée et le visage en larmes.
— Oh! Piotr Alexaudrovilch , dit-elle chuchotant avec Texpression d'une vraie désolation. Et remarquant que pnpa s*apprêtait à ouvrir la porte, elle dit bien vite : — On ne peu t •passer par ici. L'entrée est par l'autre porte.
Oh! comme tous ces menus faits ajoutaient encore à ma douleur I
Nous entrâmes dans la chambre des bonnes. Dans le couloir, vint au-devant de nous Akim, le sot qui nous amusait tant avec ses étranges grimaces; mais, en ce moment, non seulement il ne me parut pas ridicule, mais rien ne me frappa autant que la vue de sa figure indifférente et moriie. Dans la chambre des bonnes, deux jeunes Qlles, occupées à je ne sais quel ouvrage, se levèrent et nous saluèrent avec une expression si triste que je commençais à avoir horriblement peur. Papa traversa la chambre de Mimi, ouvrit la porte de la chambre à coucher et nous entrâmes . . Adroite de la porte, deux fenêtres voilées p:ir de grande châles ; auprès d'une de ces fenêtres était assise Natalia Savichna, des lunettes sur le nez ; elle tricotait un bas. Elle ne nous embrassa pas comme elle en avait l'habitude; elle se leva seulement un peu, nous regarda sous ses lunettes et se mit à pleurer à chaudes larmes.
Ce qui m'impressionnait davantage, c'est que chacun, en nous voyant, se prenait à pleurer. Ah! ce n'était pas comme cela que nous avions l'habitude d'être accueillis. A g îuchede la porte, se trouvait un paravent, et, derrière le- paravent, le lit, une petite table, une armoire couverte de médicaments et un grand fauteuil dans lequel sommeillait le docteur; près de lui, se tenant debout, une jeune fille très blonde, d'une beauté remarquable, vêtue d'un peignoir blanc. Les manches retroussées, elle maintenait une compresse glacée sur la tête de maman, que je ne pouvais apercevoir. Cette fille était la belle Flamande dont maman parlait dans sa lettre et qui de-
vjit jouer, pir la suite, un rôle si important dans noire vie de famille. Aussitôt que nous fûmes entrés, elle retira une* des mains qu^elle appuyait sur la tête de maman et arrangea son corsage en désordre.
Puis elle chuchota : c Elle a le délire! i Jélais terriblement angoissé en ce moment; néanmoins, j'observai jusqu'aux moindres détails. Dans la chambre, il faisait sombre, un peu chaud, et Ton sentait des parfums mélangés de menthe, d'eau de cologne,de camomille, de gouttes de Goffman. Cette dernière odeur me frappa à ce point que non seulement quand j^en entends parler, mais aussitôt que je m'en souviens, mon imagination me reporte dans cette chambre et me permet de retrouver jusqu'aux moindres détails de ces leri ibles instants.
Les yeux de maman étaient ouverts , mais elle ne voyait rien... Non, je n'oublierai jamais cet horrible regard! Il exprimait t.mt de sou£frances !
Bientôt, on nous éloigna tous.
Quand, plus tard, je questionnai Nalalia Savichna sur les derniers moments de maman, voici ce qu'elle me raconta : — Lorsqu'on vous a emmenés de la chambre, elle s'agita encore longtemps, la colombe, comme si quelque chose la suffoquait; puis, elle laissa glisser sa tête sur l'oreiller, s'assoupit et respira paisiblement. On eût dil alors un ange du ciel. Je sortis un instant pour voir pourquoi on n'apportait pas sa polion. Et quand une seconde après je revins auprès d'elle, U chérie, elle se prit à rejeter tout ce qui la couvrait, appelant à elle votre père ; il se pencha alors vers elle ; mais elle n'a plus de force déjà pour dire ce qu'elle veut ; dès qu'elle ouvre les lèvres, elle recommence à haleter. I Mon Dieu! Seigneur! les enfants! Les enfants! » Je voalui aile;* vous chercher ; mais Ivan Vassililch m'en cnpicha, me disant que cela l'agilerait davantage encore, qu'il valait mieux ne pas vous faire voir. Elle ne fit plus ensuite que soulever et abaisser sa main. Et que voulail-elle dire par ce geste? Elle voulait vous bénir de loin, certaine-
ilO MES MÉMOIRES
ment. Mais, comme cela se voit, le bon Dieu n^a pas voulu qu'elle jetât un dernier coup d'œil sur ses petits enfants.
Enfin, elle se releva encore une fois, la colombe, joignit comme cela les mains, rouvrit encore la bouche et, d'une voix que je ne peux retrouver : — Mère de Dieu^ protège-les !... fît-elle.
En ce moment, les douleurs se fixèrent au cœur. On voyait à ses yeux qu'elle souffrait beaucoup, la douce, la pauvre chérie. Elle tomba sur les oreillers, serra les draps entre ses dents, et les larmes, mon petit père, coulent et coulent...
— Et puis après, demandai-je? MaisNatalia Savichna était incapable de dire un mot ; elle se détourna et commença à pleurer amèrement. Maman avait expiré dans des douleurs effroyables.