‹ Mes mémoires; enfance -- adolescence -- jeunesse;Chapitre 52 sur 128 · A MOSCOU · texte numérisé non relu

A MOSCOU

En arrivant à Moscou, le changement de mes idées sur les gens, les objets, mes rapports avec les uns, avec les autres, devint plus sensible encore.

A ma première rencontre avec la babouchka, quand m'apparut sa figure maigre et ridée, ses yeux à demi éteints, le sentiment d'estime docile et de crainte que je ressentais en la voyant se transforma en commisération; puis, quand, B'inclinant vers Lioubotchka, elle se prit à sangloter comme si le corps de sa fille bien-aimée se trouvait là, devant ses yeux, mon amour, lui aussi, se changea en commisération. 11 m'était déplaisant d'avoir à constater cette tristesse dans cette première entrevue avec nous. Je pensais que nous, nous, les enfants , nous n'étions, à proprement parler, rien à son cœur, rien à ses yeux. Si nous lui étions chers, ce n'était que comme souvenir. Dans chacun des baisers dont elle couvrit mes joues, je sentais l'expression de ce regret : « Elle n'est plus. Elle est morte. Je ne la verrai plus! »

Papa, qui ne s'occupait jamais de nous à Moscou et qui avait

sans cesse le visage préoccupé, ne se montrait qu'à dîner, dans son pardessus ou dans son habit noir. Et le père que je voyais là ne ressemblait en rien à celui que je voyais è la campagne, dans sa robe de chambre, un grand col rabattu à sa chemise, entouré de ses gérants, de ses baillis avec lesquels il se promenait.

Karl Ivauovitch, que la babouchka appelait diadka^ei à qui tout à coup vint ridée — Dieu sait pourquoi ! — d'échanger sa tonsure respectable pour une perruque rouge avec une raie de coton dans le milieu, me paraissait tellement drôle et ridicule que je me demandais comment je ne l'avais pas plus tôt remarqué.

Puis, entre les fillettes et nous, se produisit à cette époque comme une invisible séparation* Chez elle et chez nous, il y avait déjà des secrets, secrets bien à elle, secrets bien à nous, com ue si les uns et les autres nous fussions devenus également fiers ; elles, de leurs jupes allongées'; nous, de nos pantalons à sous-pieds.

Minii elle-même n'était plus reconnaissable. Quand elle apparut, le premier dimanche, dans sa robe élégante, des rubans dans les cheveux, on vit bien tout de suite que nous n'étions plus à la campagne et que tout allait marcher différemment.

LE FRERE ÂINE

Je n'avais qu'une année de moins que Volodia. Nous grandissions, nous étudiions et nous jouions toujours ensemble. Jamais il ne me vint à l'idée de faire, entre nous, la différence de Taîné et du cadet. Cependant, à Pcpoque où je parle, je commençais à comprendre que Volodia n'était pas mon égal,

SOUS le rapport de Tâge, des goûfs ou des capacilés. 11 me semMait même que Yolodia reconnaissait sa supéiiorilé et en était fier. Celte idée, fausse peut-être, développa chez moî un amour-propre qui souffrait toutes les fois que je me rencontrais avec lui. En toutes choses, d'ailleurs, il était plus fort que moi ; dans nos éludes, dans nos jeux, d; ns nos querelles, dans la manière de se tenir, etc. Et tout cela m'éloignait de lui et me causait une soufînince morale à laquelle je ne comprenais rien. Quand, par exemple, on fit, pour la première fois, à Volodia, des chemises en toile de Hollande à plis, si j'avais avoué que je n'étais pas satisfait de n'en avoir pas de pareilles, j'aurais été certainement soulagé, et, il ne m'eût pas paru, à chaque fois qu'il rabattait ses cols, qu'il le faisait exprès pour me blesser.

Ce qui me tourmentait davantage encore, c'est qu'il me semblait que Volodia me devinait, mais ne le laissait pas voir. Qui n'a remarqué combien de choses mystérieuses et significatives * sont enfermées souvent dans un simple sourire ? Sourire ou regard de gens qui vivent d'une vie commune, sœurs ou frères, amis, maris et femmes, maîtres et serviteurs... Quand ces gens, surtout, ne 'sont pas entre eux complètement expansifs.

Que de désirs inassouvis, que de pensées qu'on fient à garder en soi souvent s'échappent involontairement dai^s un regard, dans un sourire !

Peut-être ma sensibilité et ma disposition à tout analyser m'exagéraient-elles les choses! Peut-être Volodia ne Fes voyait-il pas, ne les sentait-il pas du tout comme moi!

Il est vif, expansif , prompt à l'enthousiasme, mais versatile aussi. En s'exaltant pour divers objets, il se donne à eux avec toute son âme.

Tout à coup, le voilà pris d'enthousiame pour les tableaux. 11 se met à dessiner, emploie tout son argent à satisfaire sa nouvelle passion. Il met à contribution ses professeurs de dessin, papa , la babouchka. Puis, son affection se reporte sur les bibelots : pour en orner sa table, il en ramasse dans

tous les coins de la maison. Les romans succèdent aux bibelots : il s'en procure eu secret, il passe, à les lire, la nuit et le jour...

Involontairement je prenais goût aux objets de ses passions; mais j'étais trop fier pour suivre ses traces et trop jeune et trop indépendant pour m*engager dans une route définie.

J'enviais, plus que toute chose au monde, le caractère noble et franc de Volodia, qui se manifestait surtout dans les querelles que nous avions ensemble. Je sentais qu'il agissait bien, mais je ne pouvais me résoudre à Timiter.

Un certain jour, dans le moment de sa plus grande passion pour les bibelots, m'étant approché de sa table, je cassai par hasard un flacon vide, en couleur.

— Qui te demandait de toucher à ces objets? fît Volodia qui, entrant juste en cet instant dans la chambre, avait tout aussitôt remarqué le désordre que j'avais produit dans la symétrie de ses bibelots. — Et où est le flacon ? C'est toi?... Oui, ce ne peut être que toi?...

— Je l'ai fait tomber par mégarde, répondis-je. — Il s'est •cassé. Mais, quel grand malheur est-ce, dis-moi ?

— Je te prie de ne pas oséfr, une autre fois, toucher à cette table, fit-il en ramassant les débris du flacon, qu'il essayait de /approcher.

— Je te prie de ne pas me parler ainsi , répondis-je. — C'est cassé, et voilà. Qu'y faire?

— Il casse et il rit par-dessus le marché. Insupportable gamin, va! dit Volodia en secouant les épaules, geste qu'il tenait de notre père.

— Je suis gamin, c'est possible ; mais toi tu es grand et bête..

— Je ne suis pas d'humeur à me quereller avec toi, reprit Volodia en me repoussant légèrement. — Va-t'en I

— Ne me pousse pas.

— Va-t'en !

— Encore une fois, ne me pousse pas.

Volodia me prit par la main et voulut m'écarter de la

table; mais déjà je ne me connaissais plus. Je pria la table par un pied et je la renversai.

— Et voilà alors ! fis-je.

Et tous les bibelols de porcelaine et de cristal volèrent avec éclat sur le parquet,

— Détestable gamin!... hurla Volodia en cherchant à retenir ce qu'il pouvait des objets qui tombaient.

f Maintenant; tout est fini entre nous », pensai-je au-dedans de moi en quittant la chambre, c Nous sommes brouillés pour toujours. >

Jusqu'au soir, en effet, nous ne nous dîmes rien*

Je me sentais coupable, je n'osais pas regarder Volodia, et, de la journée entière, je ne sus à quoi m'occuper.

Volodia, au contraire, travailla, et, comme d'habitude, après le dîner, il causa et rit avec les fillettes.

Dès que le professeur eut fini sa leçon, je sortis de la chambre, tant je me trouvais gêné et confus en présence de Volodia. Le soir, après la leçon d'histoire, je pris mes cahiers et je me dirigeai vers la porte. Passant près de Volodia et désirant au fond me réconcilier avec lui, j'affectai un air boudeur et mécontent. Juste en ce moment, Volodia leva la tête, et, avec un sourire malin à peine souligné, me jeta un coup d'œil rassurant. Nos yeux se rencontrèrent. Je compris qu'il me devinait, lisait tout ce qui se passait en moi, mais je ne sais quel sentiment plus fort que ma volonté me poussa à me détourner.

— Nikolegnka, fit-il de sa voix la plus simple, — assez de fâcherie! Veux-tu? Excuse-moi si je t'ai blessé.

Et il me tendit la main.

Quelque chose alors se souleva en moi plus haut, toujours plus haut, et, me venant jusqu'à la g^orge, manqua de m'étouffer! Mais cela ne dura qu'un instant; deux larmes jaillirent de mes yeux et je me sentis soulagé.

— Excuse... m... oi. Vol... odia ! dis-je en luiserrantla main. Volodia me regarda comme s'il ne comprenait pas pourquoi les larmes m'étaient venues.

Page 1