HISTOIRE DE KARL IVANOVITCH
A une heure avancée de la soirée précédant le jour où il devait pour toujours quitter la maison, Karl Ivanovitch, dans sa robe de chambre ouatée, une calotte rouge sur la tête, se penchait sur les valises ou, symétriquement, avec des précautions infinies, il rangeait sa garde-robe.
Les allures de Karl Ivanovitch, en ces derniers jours, étaient exceptionnellement sèches. On eût dit qu'il cherchait à avoir aussi peu de rapports que possible avec nous. Et, en ce moment même, quand j'entrai dans la chambre, il se contenta de me jeter un coup d'œil en-dessous et se remit à sa besogne. Je m'étendis sur mon lit , et Karl Ivanovitch qui, d'ordinaire, le défendait expressément, ne me dit rien ce soir-là. Alors l'idée qu'il ne nous gronderait plus jamais, qu'il ne nous empêcherait plus de mal faire , qu'il n'aurait plus désormais rien à nous dire, me fit songer à la séparation prochaine. Je devins triste à cette idée qu'il ne m'aimait déjà plus, et je voulus lui dire ce que je sentais en moi.
— Permettez, Karl Ivanovitch, je vais vous aider, fîs-je en m'approchant de lui.
Karl Ivanovitch ' me jeta un rapide coup d'œil et de nouveau se détourna.
Dans ce simple coup d'œil, je lus non Tindifférence par laquelle j\ivais cru devoir traduire sa troidear, mais uu chagrin sincère et contenu.
— Dieu voU toui^ sait tout et sa volonté est dans tout, fît-il €D se redressant de toute sa stature et soupirant profondémeDt. — Oui, Nikolegnka, continua-t-îl en s'apercevant de Pexpression de franche sympathie qui débordait chez moi : — Ma destinée m*a voué au malheur du berceau aux planches <la cercueil. On m*a toujours payé avec du mal le bien que j'avais fait aux gens; et ma récompense, à moi, n'est pas ici, mais là-haut. Et il montrait le ciel. — Si vous connaissiez mon histoire et tout ce que j*ai souffert en cette vie terreslFe!... J'ai été cordonnier, j'ai été soldat, j'ai été déserteur, j'ai été fabricant, j'ai été professeur, et, maintenant, je suis... zéro! Et, pour moi comme pour le fils de Dieu, il n'est pas une place où je puisse poser ma tête, conclut^il. Et, fermant les yeux, il se laissa tomber dans son fauteuil.
Remarquant que Karl Ivanovitch se trouvait dans une de ces dispositions mélancoliques où, sans même prendre garde si Ton a ou non des auditeurs, on épanche, pour ison propre compte, ses pensées les plus intimes, sans dire une parole et sans quitter des yeux sa bonne ligure, je me remis sur mon lit.
— Vous n'êtes plus un enfant, vous pouvez comprendre. Je vous conterai toute mon histoire et tout ce que j'ai souffert dans ma triste vie. Quelquefois il vous arrivera, ainsi, de vous souvenir de votre vieil ami qui vous aimait beaucoup, enfant...
Et Karl Ivanovitch, s'accoudant sur la petite table qui était près de lui, prit une prise de tabac; puis il leva les yeux au ciel et commença son récit de cette voix gutturale et particulièrement monotone avec laquelle il nous dictait.
I J^ étais malheureux, déjà^ dans le sein de ma mère, Das
i()0 MES MÉMOIRES
Unglûck verfolgle mich schon in Schlosser meiner MuUer ! » répéta-t-il, d'un ton extraordinaireinent convaincu.
Gomme Karl Jvanovltch m^a plus d'une fois conté son histoire et qu'il n'a jamais varié ni dans la forme, ni dans Tallure, ni dans Fintonation, j'espère arriver à la rendre mot pour mot; sauf toutefois l'incorrection de la langue. Je ne saurais dire si tout ce qui va suivre est bien véritablement son histoire ou le fruit de son imagination naturellement vive et que surexcitait encore sa vie solitaire dans notre maison.
Peut-être encore n'a-t-il fait qu'ajoutor une couleur fantastique à des faits réels de son existence? C'est ce que je n'ai pas encore résolu. 11 parlait, je le répète, avec conviction, conviction qu'il se communiquait à lui-même, à force sans doute de répéter les choses. 11 faut reconnaître cependant que Karl Ivanovitch suivait son récit avec un esprit méthodique qui excluait toute idée d'invraisemblance. D'autre part, le côté poétique est si développé qu'il a pu faire douter souvent du fond même de l'histoire.
— Dans mes veines, coule le noble sang des comtes von Sommerblatl! In meinen Adern flie.^st das edie Blut der Graffen von Sommerblatt ? Je suis né six semaines après le mariage. Le mari de ma mère (je le nommais papa) était le gérant du comte von Sommerblatt. Il ne pouvait oublier la honte de ma mère et ne m'aimait pas. J'avais un petit frère, Johann, et deux sœurs ; mais j'étais étranger dans ma propre famille. Ich vareein Fremderin meiner eigenerFamilie! Quand Johann faisait quelque sottise, papa dirait: < Jamais je n'aurai avec ce malheureux Charles une minute de repos. Et on me grondait et on me punissait. Quand les petites sœurs se fâchaient entre elles, papa disait : « Charles, décidément, ne sera jamais un garçon obéissant. » Et on me grondait et on me punissait. Seule, ma bonne mère m'aimait et me caressait. Souvent, elle disait: c Karl, venez ici, dans ma chambre. » Et là, bien en cachette, elle m'embrassait : « Pauvre, pauvre Karl, faisait-elle, attristée, personne ne t'aime, mais, moi, je ne te changerais pour personne. Ta
maman te supplie d'une seule chose, ajoutait-elle ; apprends bien, et sois, loi, toujours honnête homme. Dieu ne t'abandonnera pas ! »
Et je m^efforçai de répondre au vœu de ma mère.
Quand j'eus atteint Page de quatorze ans, et que je pus me présenter à la communion, ma mère dit à mon père : c Karl est devenu un grand garçon, Gustave; que feronsnous de lui? » Et papa répondit : c Je ne sais pas. » Alors, ma mère reprit : c Envoyons-le à la ville, chez M. Schultz, il deviendra cordonnier. » Ct papa répondit : c Bien. »
Je vécus six ans et six mois à la ville, chez ce cordonnier. Le patron m'aimait. Il disait : < Karl est un bon ouvrier. Il deviendra bientôt mon Geselle ^ ! » Mais... l'homme propose et Dieu dispose...
En 1796, devait avoir lien la conscription , et tous les jeunes gens de dix-huit à vingt et un ans qui pouvaient entrer au service se réunirent dans la ville.
Papa et mon frère Johann vinrent pour celte circonstance, et nous allâmes tous ensemble pour tirer au sort ; qui doit être soldat et qui ne doit pas Vêtre. Soldat ! Johann tira un mauvais numéro : -;- il devait être soldat. J'en tirai un bon : — je ne devais pas être soldat. Alors, papa dit : « /avais un seul fils, et voilà que je dois me séparer de lui. »
Mais je pris sa main et je dis : « Pourquoi parler ainsi ? Papa, venez avec moi, et je vais vous dire quelque chose. »
Et le père suivit son fils. Et, ensemble, ils allèrent s'asseoir au café, près d'une petite table.
I Donnez-nous deux bierkrug, » fis-je.
Et on nous apporta deux hierkrug,
^ous prîmes chacun l'équivalent d'un demi-bock et je parlai ainsi : c Père, ne dites pas que vous n'avez qu'un fit s et que vous devez vous séparer de lui. Mon cœur saute dans ma poitrine quand j'entends ces choses-là. Mon frère Johann
i. Compagnon.
ne servira pas: je serai soldat!... Personne, ici, n'a besoin de Karl, et Karl sera soldat. Soldat !
— Vous êtes un honnête homme, Karl I répondît pap.i. Et il m'embrassa, c Du bist ein braver Bursche ! sagte niîr mein Yater, und kûsste mich ! »