‹ Mes mémoires; enfance -- adolescence -- jeunesse;Chapitre 63 sur 128 · LE RÊVE · texte numérisé non relu

LE RÊVE

Etait-ce possible que je fusse encore vivant après tous les malheurs qui venaient de me frapper, et pouvait-il se faire qu'un temps viendrait où je m'en souviendrais tranquillement?...

En me rappelant ce que j'avais fait, je ne pouvais m'imaginer ce que je deviendrais; mais j'avais un vague pressentiment que j'étais irréparablement perdu.

Tout d'abord, en bas et autour de moi, régnait la tranquillité la plus absolue» ou, du moins, une trop grande inquiétude intérieure m'en faisait juger ainsi; mais, peu à

pea, je commençai à distinguer différents bruits. C'est d'abord Vassili qui monte et vient jeter sur ma fenêtre un objet qui ressemble à un balai; puis, en bâillant, il s'assied sur le banc. C'est , en bas , la grosse voix de S.iint- Jérôme (il paraît qu'il parle de moi), puis les voix des enfants, puis des rires, puis des bruits de pas..., et, enfin, tout dans la maison se retrouve en mouvement comme si personne ne me savait là, dans cette chambre obscure. Je ne pleurais pas ; mais quelque chose de lourd, comme une peine, me pesait sur le cœur. Toutes sortes d'imaginations, avec une vitesse accrue, passaient dans mon esprit troublé ; mais le souvenir du malheur qui m'avait frappé arrêtait continuellement la chaîne de mes souvenirs, et je rentrais dans le labyrinthe inévitable du sort inconnu qui m'était réservé.

Un instant l'idée m'est venue qu'il doit exister une cause inconnue à cette aversion, à cette haine même que j'inspire, (rûtais alors intimement persuadé que tout le monde, depuis la babouchka jusqu'au cocher Filipp, me haïssait et trouvait une véritable jouissance à me faire souffrir.) «t Peut-être ), me disais-je en moi-même, « ne suis-je pas le fils de ma taère, le fils de mon père, le frère de Volodia, mais un malheureux orphelin, un pauvre enfant trouvé, recueilli par charité? > Et cette idée absurde non seulement me produisait une triste satisfaction, mais me paraissait tout à fait vraisemblable. J'avais plaisir à me croire malheureux, non parce que j'étais coupable, mais parce qu'ainsi l'avait voulu la fatalité au jour de ma naissance. Je trouvais en outre une certaine satisfaction à rapprocher ma destinée de celle de Karl Ivanovitch.

( Mais pourquoi me cache-t-on plus longtemps ce mystère, quand moi-même j'ai tout deviné ? i faisais-je à part moi. c Jlrai demain chez papa et je lui dirai : c Papa, tu me caches inutilement le mystère de ma naissance. Je le connais. » 11 me répondra : « Qu'y faire? mon ami. Tôt ou tard tu l'aurais connu Ta n'es pas mon fils; mais je t'ai adopté, et si tu te montres

digne de mon amour, je ne ^abandonnerai jamais, i Et je reprendrai : f Papa, malgré que je n'aie pas le droit de Rappeler de ce nom, je le prononce une dernière fois. Je faimais beaucoup, je t'aimerai toujours,' je ne t'oublierai jamais. Tu es mon bienfaiteur; mais je ne peuK plus, je ne dois plus rester dans ta maison. Ici personne ne m'aime. Saint-Jérôme a juré ma perte. Lui ou moi devons quitter ce logis parce que je ne réponds plus de moi. Je méprise cet homme à tel point que je suis capable de tout. Je le tuerai. Oui, je dirai comme cela : je le tuerai. Papa me suppliera; mais je ferai i non i de la main el j'ajouterai : « Non, mon ami, mon bienfaiteur, nous ne pouvons plus vivre ensemble, laisse-moi partir. »

c Et je l'embrasserai. Et je reprendrai, je ne sais pourquoi ! en français : c Oh! mon père, oh! mon bienfaiteur, donnemoi, pour la dernière fois, ta bénédiction, et que la volonté de Dieu soit faite] i

Et seul, assis dans ma chambre noire, je pleure et je sanglote à cette idée. Mais, tout à coup, je reviens à la honteuse punition qui m'attend. La réalité se fait jour et le rêve s'envole.

Je m'imagine alors être déjà en liberté, hors de notre maison. J'entre au service, dans les hussards, et je vaiB à la guerre. De toute part, les ennemis me tombent sur le dos. Je fais voltiger mon sabre, à droite, à gauche, et je tue un premier, puis un second, puis un troisième de mes assaillants. A la fin, harassé, terrassé par les blessures et la fatigue, je succombe en criant : f Victoire! i Le général s'approche et demande : t Où est-il, notre sauveur? > On me désigne. Il se jette à mon cou, et, avec des larmes de joie, à son tour, crie : i Victoire ! > Je guéris : Un foulard noir entoure ma main, et je me promène ainsi au boulevard de Tverskoï. Bientôt, je suis général. Et alors, Fempereur me rencontre et demande : « Qui est ce jeune homme couvert de blessures? « On lui apprend que c'est le héros célèbre, Nikolaï. Et l'empereur, venant au-devant de moi, me dit : « Je te remercie. Parle, et je t'accorderai tout ce que tu me

demanderas, i Je m'incline respectueusement, je m'appuie sur mon sabre et je réponds : c Je suis heureux, grand Empereur, de ce qu'il m'a été donné de verser mon sang pour la patrie. Tout mon désir est de mourir pour elle. Mais, puisque tu es bienfaisant au point de m^autoriser à te demander quelque chose , je te prierai de permettre que je fisse disparaître mon plus grand ennemi, l'étranger Saint- Jérôme, i Et je vais le faire disparaître, mon ennemi Saint- Jérôme. Vindicatif et triomphant, je me mets devant lui et je dis: t Tu as causé mon malheur : à genoux l > Mais, tout à coup, l'idée me vient que, d'un moment à l'autre, le vrai Saint-Jérôme peut entrer, la verge en mains, et le brillant général fait place à une créature véritablement malheureuse qui ne sait plus que s'apitoyer sur elle-même.

Ou bien Tidée de Dieu me hante et je lui demande dans quel but il me punit. 11 me semble que je n'ai jamais omis, défaire ma prière lematin et le soir. Alors, pourquoi est-ce que je souffre? Je puis dire, en toute vérité, que mes premiers pas dans la voie du doute religieux qui a tourmenté mon adolescence ont été faits en ces heures pénibles de solitude et d'abandon, non parce que le malheur a éveillé en moi l'esprit d'incrédulité et de révolte, mais parce que l'idée de Tinjustice de la Providence est née et s'est développée dans mon âme en ces jours de ténèbres et de désordres moraux, absolument 'comme le mauvais grain, tombé dans la terre labourée, fructifie et pousse ses germes, après la pluie.

Je m'imaginais encore que j'allais mourir, et je me représentais la stupéfaction de Saint-Jérôme ne trouvant plus qu'un cadavre. Me souvenant des contes et légendes de Natalia Savichna, d'après lesquels l'âme d'un mourant demeuré quarante jours dans la maison, j'erre en imagination dans la chambre de la babouchka et je surprends les larmes sincè es de Lioubotchka, les plaintes de la babouchka, les entretiens de papa et de Saint- Jérôme : c G était un gentil garçon, dit papa, avec des larmes dans les yeux. — Oui, répond Saint- Jérôme, mais un fameux galopin. — Respectez-le au moins

mort, reprend papa ; car vous êtes cause qu^il s*en est allé. Vous Pavez effrayé, il n'a pu supporter l'idée de la honte que vous vouliez lui infliger. .. Sortez d'ici, gredini i Et Saint-Jérôme tombe à genoux, pleure et demande pardon. Les quarante jours sont passés et mon âme s'envole au ciel. Alors, quelque chose m'apparaît, comme une forme merveilleusement belle, blanche, longue et transparente : je sens que c'est ma mère. Elle m'entoure, me caresse... une sorte de trouble m'envahit : « Si c'est vraiment toi, dis-je, fais que je puisse t'embrasser. > Et sa voix me répond : c Ici, nous sommes tous comme cela. Enfant, je ne peux pas t'embrasser mieux. Est-ce que tu n'es pas bien ici, dis? — Oh! si, je suis très bien; seulement, tu ne peux pas me chuchoter et je ne puis embrasser tes mains... — Ce n'est pas nécessaire ici : c'est bien, même comme cela. » Et je sens vraiment que c'est bien comme cela, et je vole avec elle plus haut, toujours plus haut.

Mais, comme si tout à coup je m'éveillais, voilà que je me retrouve seul, dans la chambre noire, sur la malle, les yeux humides de larmes, le cerveau vide d'idées, me répétant à moi-même : c Et nous volons plus haut, toujours plus haut, >

Je (cherche à m'expliquer ma situation présente ; mais, à mon imagination, s'offre seul Thorriblement tri.ste, l'impénétrable avenir. Je voudrais retourner au délicieux rêve sî tôt interrompu par l'implacable réalité, mais, à mon grand étonnement, dès que je crois le ressaisir, il s'enfuit, et, d'ailleurs, ce qui me cause une plus grande surprise encore, je m'aperçois que je n'y trouve plus aucun plaisir.

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