‹ Mes mémoires; enfance -- adolescence -- jeunesse;Chapitre 78 sur 128 · PRINTEMPS · texte numérisé non relu

PRINTEMPS

En cette même année, je devais entrer à TUniversité.

Pâques tombant au mois d'avril, les examens furent iixés pour la semaine après cette fête, et la semaine précédente, qui -était la semaine sainte, je devais jeûner et me préparer définitivement.

Ces jours de clair ensoleillement qui viennent aider à la ■dernière fonte de neige et que Karl Ivanovitch se plaisait à traduire paraboliquement : le fils est venu à la recherche de son père y ces jours, de plus en plus, se faisaient doux, tran- •quilles, chauds. Dans la rue, on ne voyait plus vestige de neige, la boue noire avait disparu également pour faire place au pavé mouillé mais propre et aux rapides ruisselets; •çàet là, quelques gouttes, une à une, tombaient encore des toits; dans les jardinets, les bourgeons éclataient. Un petit chemin sec, dans la cour, menait à Pécurie ; au rebord du sentier, un tas d'immondices demeuraient, durcies sous la gelée; entre les pierres du perron, les mousses pointaient vertes et tendres. On sentait qu^était ouverte cette période exceptionnelle où le printemps exerce sur les gens et sur les choses sa troublante influence : un soleil clair, éclatant parfois, quoique doux encore, des ruisseaux, de petites mares ; dans Pair une tiédeur parfumée; et, au-dessus de nos têtes, le ciel azur tendre, rayé de longs nuages opalins. Je ne sais pourquoi, mais il me -semble que dans les grandes villes on sent plus encore Tinfluence de ces premières effluves printanières : on voit moins, mais on sent davantage.

J'étais debout, près d'une fenêtre entre les doubles carreaux de laquelle flltraient les jets d'un soleil matinal, qui venaient mourir en pluie d'or sur le mur de ma chambre

d*étnde que je haïssais tant. Je cherchais au tableau noir la sohition d^un problème algébrique, tenant d^une main mon algèbre en lambeaux, de Pautre un morceau de craie avec lequel je m'étais déjà barbouillé les mains, le visage et jusqn^aux coudes de mon uniforme. Nikolaî, un tablier devant lui, les manches retroussées, enlevait, au moyen d'un ciseau, le mastic des doubles fenêtres ainsi que les clous qui fixaient celles donnant sur le jardinet. Cette occupation et le bruit qu'il produisait contribuaient à distraire mon attention. II faut tout dire : j'étais par avance de fort mauvaise humeur, et, par conséquent, mécontent de tout et de moi. Rien ne me réussissait d'ailleurs: je fis une première faute de calcul qui me contraignit à tout recommencer; puis la craie par deux fois me tomba des mains ; puis, je sentais mon visage et mes mains sales de craie ; enfin, mon éponge disparut, je ne sais trop où. . . Et Nikolaï continuait son même tapage sans se douter de Fétat aigu qui s*emparait de mes nerfs. Je voulus me fâcher et bougonner; je jetai la craie, Talgèbre, et, à grands pas, me pris à arpenter la chambre. Mais, tout à coup, il me vint à Tesprit que, ce même jour, nous devions nous confesser, et que le strict devoir, en pareil cas, consiste à écarter de soi tout mauvais sentiment. Aussi* tôt, un calme inattendu envahit tout mon être, , et, m'approchant de Nikolaï :

— Donne. Je vais Taider, Nikolaï, fis-je en m'efforçant de donner à ma voix les inflexions les plus douces.

L'idée que je faisais bien, que ma volonté seule suffisait à pouvoir étouffer en moi les voix méchantes, que j'allais rendre service, exerça son influence salutaire et me prédisposa à être meilleur encore. Le mastic était enlevé, les clous étaient retournés, et Nikolaï employait toutes ses forces à attirer à lui les montants de la fenêtre. Inutilement. Le cadre ne cédait pas.

« Si le cadre se détache d'un seul coup, quand je tirerai, fis-je au-dedans de moi, j'en augurerai qu'il y a péché de continuer à travailler aujourd'hui I i

Le cadre glissa d'un côté et d'un seul coup s'enleva.

— Où fâut-il porter ces montants? dis-je.

— Permettez. Je m'en occuperai moi-même, répondit Nikolaî étonné.

El il me sembla que mon intervention avait dû lui déplaire.

— 11 ne faudrait pas mêler ces cadres, reprit Nikolaï, parce que nous les reléguons dans un cabinet où ils sont tous Dumérotés.

— Je les numéroterai, fis^je, et j'enlevai le cadre.

Il me parut que si le recoin avait été à quelques lieues de là, que si le cadre avait pesé deux fois plus, ma joie eût été à son comble : j'aurais voulu lasser mon corps en rendant ce service à Nikolaï. Quand je retournai dans la chambre, les briques et les pyramides de sel étaient déjà enlevées et posées sur Fappul de la fenêtre, et Nikolaï, avec un léger plumeau, renvoyait au dehors la poussière, le sable et les mouches engourdies.

Un air frais et parfumé déjà avait rempli la chambre. Les bruits de la ville, le gazouillement des moineaux dans le jardinet et mille autres rumeurs parvenaient jusqu'à nous ; chaqae objet ressortait en relief, nettement éclairé; la chambre s'était, tout à coup, égayée comme en im jour de fête; un léger vent de printemps soulevait les feuillets de mon algèbre elles cheveux sur la tête de Nikolaï... Je m'approchai de la fenêtre, je m'assis sur son appui de marbre, et, à demi-penché, ayant toute la vue du jardinet, je me mis à songer.

Un sentiment nouveau, extraordinaire ment puissant et suave à la fois, pénétra tout à coup dans mon âme. La terre mouillée, ombrée ça et là de vert tendre, les petits ruisseaux où de gais rayons de soleil se jouaient et à la surface desquels, lentement, glissaient des brindilles de bois ; les concerts des oiseaux affairés et occupés à se choisir la branche où ils construiraient leur nid ; la clôture en bois noirci sous les coulées de neige fondue, et, plus que tout cela encore, cet air humide et parfuiùé et ce soleil rayonnant me parlaient clairement, distinctement, de choses nouvelles et si belles en la vie, que»

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bien qu^elles m*atcnt semblé intraduisibles, j'essayerai de les exprimer comme je les ai senties, — oui, tout cela chantait à mon oreille le cantique divin de la beauté, de la bonté et de la vertu. Et il me semblait que ces trois choses étaient partout possibles et faciles, que Tune ne pouvait exister sans l'autre et enfin qu'elles n'étaient qu'une seule et même chose.

Comment n'avais-je pas, depuis longtemps, compris toutes ces choses? Combien je me sentais imparfaiti Et comment ferai-je pour devenir bon et heureux dans l'avenir ? me disais- je à moi-même. Il faut vite, très vite, à l'instant même, devenir un autre homme et commencer une vie nouvelle.

Je restai encore longtemps ainsi, rêvant à la fenêtre et ne faisant rien.

Vous est-il jamais arrivé, par une journée d'été sombre et pluvieuse, de vous coucher et de vous réveiller ensuite un peu tard, avant le coucher du soleil? d'ouvrir alors vos yeux, et, dans le cadre élargi de la fenêtre, sous le store de toile qui ondule au vent, de voir l'avenue de chênes mouillée par la pluie et les sentiers étroits éclairés de rayons clairs et obliques, d'entendre les gazouillis des oiseaux, de suivre les essaims d'iD<sectes qui valsent à l'envi dans le cadre de la fenêtre ouverte, de respirer les effluves odorantes qui montent de la terre humide et de vous demander : c Comment! Vous n'avez pas honte de dormir en une pareille soirée? Comment! Vous n'avez pas hâte de vous lever et de courir au jardin admirer toutes ces choses si belles et si bonnes? i

Si cela ne vous est pas arrivé, à vous, voilà un aperçu des sentiments que j'éprouvai, moi, en ces heures délicieuses.

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