‹ Mes mémoires; enfance -- adolescence -- jeunesse;Chapitre 80 sur 128 · Une voiture · texte numérisé non relu

Une voiture

même^ par avance , les matières des cours. De cette façon, j'arriverai des premiers dans le premier cours et je serai autorisé à écrire ma thèse. Rapidement, du second cours dont je saurai tous les éléments, je passerai au troisième, de façon qu'à dix-huit ans j'aurai terminé mes études avec le titre de premier candidat et les médailles d'or qui raccompagnent. Je passerai ensuite Texamen de licencié, puis celui du doctorat, et Ton me saluera comme le premier savant, non pas seulement de mon pays, mais de TËuropc entière.

c Et après?... i me demandai-je à moi-même.

Mais, alors, je me souvins que ce rêve était un péché d'orgueil — péché dont, le soir même, il me faudrait me confesser. Et, humblement, je revins à mes réflexions premières. Quand je voudrai préparer mes leçons, j'irai à pied sur la montagne Vorobioviy je me choisirai une petite place sous un arbre, et, dans le silence et l'ombre, je travaillerai ; quelquefois, je pourrai emporter un peu de provisions : du fromage, des petits gâteaux de chez Pedotti ou quelque chose d'approchant. Quand j'aurai terminé mes leçons, je me reposerai, ou je lirai un bon livre, ou je dessinerai le paysage devant moi, ou je jouerai de quelque instrument reposant (j'apprendrai certainement la flûte).

Mais Elle^, elle aussi viendra se promener sur la montagne Vorobiovi ; et, un certain jour, elle s'arrêtera tout à coup devant moi et me demandera : c Qui êtes-vous? i

Et moi, tristement, je la regarderai et je lui répondrai que je suis fils d'un | rêtre, et que je ne trouve de bonheur que sur la montagne quand j'y suis seul, tout à fait seul.

Alors, elle me tendra sa main, murmurera quelque chose et prendra place à côté de moi.

Et, tous les jours, nous nous retrouverons au même endroit, et nous serons amis et nous nous embrasserons...

^^on, ce n'est pas bien. Au contraire, à partir d'aujourd'hui, je ne regarderai plus les femmes. Jamais, jamiis, je n'irai plus dans les chambres des filles. Je m'arrangerai même pour n'avoir plus à passer de ce côté.

Trois ans s'écouleront..» Et je sortirai de tutelle, et je me marierai, certainement.

A dessein, je ferai le plus possible de gymnastique ; car je veux — quand j'aurai vingt-cinq ans — être plus fort que Bappo, Une première fois, je soulèverai, le bras tendu, uu demi poud ^ ; une seconde fois, vingt et une livres , une troisième fois, vingt-deux livres, etc. Et, enfin, j'enlèverai quar tre pouds dans cbaque main , et personne , sous ce rapport , Depourraplus rivaliser avec moi dans la maison. El si, tout à coup, quelqu'un vient à m'offenser ou à parler d'Elle irrespectueusement, je le prendrai comme ça , simplement, par la poitrine, je l'enlèverai à deux mètres de terre et je lui ferai sentir ma force, puis après je le lâcherai. — Non, je ne lui ferai pas de mal : je lui montrerai seulement que je suis...

Qu'on ne me fasse pas le reproche que les illubions de ma jeunesse furent aussi enfantines que celles de mon enfance et de mon adolescence 1 Je suis persuadé que — s'il m'arrive de vivre jusqu'à un âge fort avancé — mon récit suivra mon âge — et que moi , vieillard de soixante-dix ans, je retrouverai les rêves impossibles et juvéniles de mon enfance. Je rêverai d'une belle Maria qui s'éprendra de moi, vieillard édenté, comme elle s'est éprise de Mazeppa ; je rêverai que mon fils , de sa nature peu intelligent , deviendra ministre tout à coup ; grâce à un heureux hasard , je rêverai que la fortune , soudain , me comble de ses trésors et de ses millions, etc., etc. 11 n'y a certainement pas une créature huluaine, il n'y a pas un âge qui ne jouisse de cette bienfaisante et consolante faculté de plus ou moins se perdre dans le rêve. Et, hormis leur caractère impossible et magique, les rêves de chaque homme et de chaque âge ne se ressemblent pas.

Dans cet espace de temps qui marqua chez moi la fin de mon adolescence et le commencement de ma jeunesse, mes

1* 40 livres rosses.

rêves reposèrent sur quatre sentiments •: mon amour pour Elle, la femme imaginaire dont j'ai toujours rêvé dans le même sens et que, toujours, je me suis attendu à rencontrer quelque part sur ma route. Elle : c'était un peu Sonitchka, un peu Mâcha, la femme de Yassili, au moment où je Taperçus lavant le linge dans Ik grande cuve... C'était encore la dame aux perles, moins blanches que son cou blanc, que j'avais vue au théâtre, dans la loge, près de nous... Le deuxième sentiment qui était au fond de mes rêves n'était autre que Tamour de l'amour : j'aurais voulu que le tout le monde me connût et m'aimât; j'aurais voulu, à tous, dire mon nom, Nikolaï Irténiev, — et que tous demeurassent stupéfaits à cette nouvelle, m'entourassent et me remerciassent pour quelque chose. Un troisième sentiment faisait vibrer en moi des cordes non moins sensibles : l'espérance en l'extraordinaire, l'impossible, — espérance enracinée, puissante, tenace, qui, parfois , atteignait presque la folie. J étais tellement persuadé que, bientôt, à la suite de je ne sais quelle circonstance imprévue, je deviendrais l'homme le plus riche et le plus célèbre du monde entier, que je vivais inquiet, et dans la perpétuelle attente de quelque invraisemblable et féerique bonheur. J'î^ttendais... quoi? Que cela commençât. C'était en vain que j'atteignais le but auquel dans le moment même je tendais, je n'en étais pas moins pressé, je ne me hâtais pas moins, assuré que j'étais dans le fond que ça commençait déjà quelque part, là où je n'étais pas.

Le quatrième et le principal sentiment qui nourrissait mes rêves était le dégoût de moi-même et le remords, remords qui n'avait rien de triste, néanmoins, tant il était mêlé à l'espérance du bonheur, il me semblait si facile, si naturel de me détacher du passé, d'oublier tout ce qui a été, de recommencer ma vie sur des bases nouvelles, qu'on eût pu supposer que le passé, pour moi, n'existait pas. Dans tous les cas, il ne me pesait pas, il ne m'attachait pas. Pourtant, il fut des moments où je m'efforçai de le voir plus sombre qu'il n'était en réalité ; mais alors je me prenais

à savourer jusqu'au dégoût de ce passé. Plus la vision des jours envolés se faisait sombre, d'ailleurs, et plus rayonnantes, plus pures ressortaient les minutes présentes, et plus Tavenir se revêtait à mes yeux de couleurs irisées.

Ces voix qui parlaient en moi et qui n'étaient autres que le remords, ces aspirations intenses vers un idéal entrevu de perfection caractérisent cette phase de mon développement moral que j'appelle ma jeunesse , et qui vit éclore tant de points de vue nouveaux sur moi, sur autrui et sur la vie en général.

Souvent, en ces tristes instants où Pâme se replie sur ellemême, et, humblement, se soumet à Tordre régnant de la vie immorale et mensongère, des voix tout à coup s'élèvent en nous contre cette fausseté même et, en nous faisant aimer le présent, elles nous promettent la béatitude et le bonheur dansl'avenir. — Bienfaisantes et agréables voix! Serait-il vrai qu un jour vous cesserez de vous faire entendre?...

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