‹ Mes mémoires; enfance -- adolescence -- jeunesse;Chapitre 82 sur 128 · MON RÈGLEMENT · texte numérisé non relu

MON RÈGLEMENT

Je pris une feuille de papier et je voulus, avant tout, faire le programme de mes devoirs et de mes leçons pour Tannée.

Je voulus régler mon papier ; et, comme je n'avais pas de règle, je me servis de mon dictionnaire latin. Mais, au lieu d'une belle ligne droite, je ne réussis qu'à maculer mon papier d'une longue et large tache qui n'avait même pas le mérite de se poursuivre droite, car elle avait contourné l'angle déchiré du livre.

Je pris une autre feuille, et, en changeant» de place le dictionnaire, en observant la direction de ma plume et du livre, j'arrivai à régler, cette première page tant bien que mal.

Je divisai ensuite mes devoirs en trois séries : mes obligations envers moi-même, mes obligations envers autrui, mes obligations envers Dieu.

Je voulus expliquer les premières, mais j'en trouvai tant et tant que je crus mieux faire de commencer par écrire les « règles de ma vie i.

Je pris donc six feuilles de papier que je réunis en un

cahier et j'écrivis comme litre : c Les règles de ma vie. » Ces quelques mois furent si bien écrits de travers que je me demandai longtemps si je ne les recommencerais pas. Bref, je déchirai la malheureuse feuille et je restai là, immobile, contemplant mon programme en morceaux et ce monstrueux titre: « Les règles de ma vie. i

I Pourquoi tout cela est-il si clair dans mon âme et si affreux S!ir le papier, et surtout dans la vie quand il s'agit de le réaliser? » fis-je désespérément.

— Le confesseur est arrivé. Daignez descendre. On vous attend, vint dire Nikolaï.

Je cachai mon cahier dans mon pupitre, je me regardai dans la glace, je peignai mes cheveux en brosse, ce qui, je le croyais ainsi, conlribuait à me donner un air pensif, et je descendis dans le fumoir où avait été disposée une table avec des images et des bougies de cire.

Papa entra en même temps que moi dans le fumoir, mais par une autre porte.

Le confesseur — un moine âgé, avec un visage sévère, — bénit papa qui baisa sa main petite et sèche. Je fis comme lui.

— Appelez Volodla, dit papa. — Où esl-il ? Mais non, laissez. J'ai oublié : il fait le carême à l'Université.

— Il s'occupe avec le prince, dit Kategnka.

Et elle regarda Lioubotchka.

Celle-ci rougit, fronça les sourcils, pâlit comme si elle se sentait subitement indisposée et sortit de la chambre.

Je sortis avec elle; mais elle s'arrêta dans le salon et écrivit au crayon quelque chose sur le papier qu'elle avait à la main.

— Quoi? Tu as fait un nouveau péché? demandai-je.

— Non. Ce n'est rien, répondit-elle en rougissant.

Au même moment, on entendit, dans le vestibule, la voix de Dmitri qui disait adieu à Volodia.

— Voilà ! Toujours des tentations ! fit Kategnka en entrant dans la chambre et en s'adressant à Lioubotchka.

Je ne comprenais pas ce qui était arrivé à ma sœar. Lioabotchka était si confuse que les larmes lui en venaient aux yeux. Cette gêne et cette confusion augmentèrent à ce point que Kategnka ne put se contenir et visiblement se* moqua de la pauvre Lioubotchka.

— On voit bien que tu es étrangère! fit, à la fin, Lîoubotcbka froissée.

Rien ne pouvait blesser Kategnka davantage que cetteappellation c d^étrangère ». G^était dans cette intention, du reste, que Lioubotcbka s* en était servie

— Devant un pareil sacrement I continua-t-elle avec une dignité étrange dans Taccent. — Et tu me chagrines exprès, encore... Tu devrais comprendre... Non. Ce n*est pas dur tout une plaisanterie...

— Sais-tu, Nikolcgnka, ce qu'elle a écrit? me ditKategnki, tout à fait blessée par ce mot c étrangère ». Elle a écrit...

— Je n'attendais pas de toi que tu fusses si méchante,, reprit Lioubotchka, pleurant, cette fois, ouvertement.

Et, s'éloignant de nous :

— Dans un tel moment, continua-t-elle, — et, comme exprès, toujours, depuis un siècle entier, elle vous entraîne dans le péché... Je ne me mêle pas de tes sentiments et de teschagrins, moi...

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