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LA QUERELLE

Dans la grande salle était assis, devant une petite table, un individu robuste, petit, habillé en civil, portant des moustaches rousses et qui mangeait. A côté de lui, était un autre individu, brun, sans moustaches. Ils parlaient français. Ijcur regard me choqua. Néanmoins, je me décidai à allumer ma cigarette à la bougie qui brûlait devant eux.

Tournant un peu la tête, pour ne pas rencontrer leurs regards, je m^approchai de la table et allumai ma cigarette. Quand le tabac s^alluma, je ne pus me retenir de jeter un coup d'œil sur la personne qui mangeait. Ses yeux gris étaient fixés méchamment sur moi. Lorsque je voulus me retourner, ses moustaches rousses remuèrent, et il dit en français :

— Je n^aime pas qu*on fume quand je dîne, Monsieur. Je murmurai quelques mots incompréhensibles.

— Non, je n'aime pas cela, continua sévèrement le même homme aux moustaches. Et il jeta un rapide coup d'œil sur le monsieur sans moustaches, comme s'il Finvitait à remarquer la leçon qu'il allait me donner.

— Non, je n'aime pas un monsieur qui vient aussi impoliment vous fumer sous le nez. Je n'aime pas ces gens.

Je compris, sur le champ, que ce monsieur me donnait une leçon ; mais, au premier moment, il me parut que j'étais très coupable envers lui.

— Je n'ai pas pensé que cela vous dérangerait, fis-je.

— Ah! Vous n'avez pas pensé que vous n'étiez qu'un impoli. Mais moi je l'ai pensé, cria-t-il.

— De quel droit vous permettez-vous de crier ? fîs-je.

sentaot qu*o|i cherchait à me blesser et commençant à me lâcher.

— Le droit par lequel je ne permets à personne de me manquer de respect. Je rapprendrai aux jeunes hommes comme vous. Quel est votre nom de famille ? Où demeurezvous?

J'étais exaspéré. Mes lèvres tremblaient et la respiration me manquait. Mais il me semblait que j^étais coupable, probablement sous Tinfluence du vin de Champagne.

Et, sans répondre à ce malhonnête les grossièretés qu'il méritait, au contraire, mes lèvres prononcèrent avec obéissance mon nom de famille et notre adresse.

— Mon nom est Kopikov, Monsieur, fit-il à son tour. — Et soyez plus poli à l'avenir. Nous nous verrons encore. Vous aurez de mes nouvelles, acheva-t-il en français. Toutes ces paroles s'étaient échangées en français.

Je répondis simplement que j'en serais heureux, et cela de ma voix la plus ferme. Puis, je me retournai, et, ma cigarette déjà éteinte dans la main, je rentrai dans l'autre salle.

Je ne dis rien de ce qui venait de se passer ni à mon frère ni à mes amis, pour la raison surtout qulls étaient occupés par une chaude discussion. Je restai seul, dans mon coin, à réfléchir à cette singulière aventure.

Ces mots: c Vous êtes un mal élevé. Monsieur > résonnaient à mes oreilles et me révoltaient davantage, au fur et à mesure que j'y pensais. Mon ivresse se trouvait entièrement dissipée. Et quand j'en vins à repasser tous les détails de cette affaire, une horrible idée s'empara de moi. H me sembla que j'avais agi comme un poltron.

« De quel droit m'avait -il ainsi blessé ? Pourquoi nem'avoir pas dit simplement que le tabac le gênait ? C'est donc loi le coupable? Pourquoi, alors, quand il m'a appelé impolij ne lui ai-je pas dit : c L'impoli est celui qui se permet des grossièretés, i Oui, pourquoi n 'ai-je pas simplement crié :

t Taisez-voîis!... i

€ C'eût été fort bien.

« Pourquoi ne l'ai-je pas provoqué en duelî t Non. Non, je n'ai fait aucune de ces choses. — J'ai avalé l'injure comme un lâche poltron. »

« Vous êtes un impoli, Monsieur! i sonnait sans trêve à mes oreilles.

« Non. On ne peut pas laisser cela ainsi, » pensai -je. Et> je me levai avec la résolution d'aller retrouver ce monsieur et de lui dire les injures qu'il méritait, et même peut-être de 'assommer d'un coup de chandelier sur la tête, t Faut-il? »

Je savourai délicieusement ce dernier projet el j'entrai dans la grande salle, non sans une certaine appréhension.

Heureusement , Kolpikov n'était déjà plus là , et le garçon seulement était dans la salle, rangeant les tables, remettant tout en ordre.

Un moment je voulus lui raconter tout ce qui m'était arrivé et lui faire comprendre que je n'étais pas du tout coupable; mais, je ne sais pourquoi, je changeai d'opinion, et, dans une disposition d'esprit des plus sombres, je rentrai dans notre salle.

— Qu'est-ii survenu à notre diplomate? fît Doubkov, — Il décide prohahlement des destinées de C Europe?.,.

— Ah! laisse-moi tranquille? dis-je en me détournant. Puis, me promenant par la chambre, j'en arrivai à me

dire — je ne sais pourquoi ! — que Doubkov n'était pas du tout un bon garçon, c Et pourquoi toujours ses mêmes plaisanteries? Et ce nom de « diplomate? » — D n'y a cependant rien d'.aimable en cela. Il ne fait que gagner au jeu avec Volodia et qu'aller en visite chez une certaine tante.

c Quoi donc peut plaire en lui? Tout ce qu'il dit n'est que mensonges ou grossièretés. Il passe son temps à se moquer... »

Cinq minutes s'écoulèrent en ces réflexions ; et, de plus en plus, je ne sais quel étrange et mauvais sentiment montait en moi à l'endroit de Doubkov.

Quant à lui, il ne faisait aucune attention à moi, ce qui me

fâchait encore davantage. Ten voulais même, intérieurement, à Volodia et à'Dmitri parce qu'ils causaient avec Doubkov.

— Savez-vous, messieurs? Je crois qu'il faudrait doucher notre diplomate, dit tout à coup Doubkov en me regardant avec un sourire que je jugeai faux et moqueur. — Par Dieu! Je pense qu'il n'est pas bien.

Et vous? Il vous faudrait aussi êîre douché parce que

vous n'êtes pas bien non plus, répondis-je avec un sourire méchant, et ne me rappelant même plus que nous nous tutoyions d'ordinaire.

Cette réponse intempestive eut l'air de surprendre Doubkov ; mais il se détourna avec indifférence et reprit sa conversation avec Volodia etj)mitri.

J'essayai de me mêler à cette conversation ; mais je sentis que je n'aurais pas la force de me contraindre et je me retirai dans mon coin où je restai jusqu'au soir.

La note payée, les pardessus endossés, Doubkov demanda

à Dmitri.

— Et Oreste et Pylade, où irout-ils? Sans doute à la maison pour y rêver deVamour? La meilleure part est pour nous • nous irons visiter la bonne tante. Gela vaut mieux que

votre placide amitié.

De quel droit vous permettez-vous de vous moquer de

moi? fis-je en m'approchant de lui.— Oui, de quel droit vous moquez- vous de sentiments que vous ne comprenez pas? Je ne vous permets pas cela. Silence! criai-je, en me taisant aussitôt, ne sachant que dire après cela et pouvant à peine

respirer.

Doubkov s'étonna d'abord, puis voulut sourire et prendre la chose en plaisanterie; mais à la fin, à mon extrême surprise, il devint grave, cligna des yeux et brèvement:

Je ne me moque pas du tout de vous ni de vos sentiments, répondit-il.

— C'est ca! exclamai-je. Mais, en même temps, j'eus honte dç moi-même et pitié de Doubkov dont la figure rouge et confuse exprimait une souffrance réelle.

— Qu'est-ce que tu as ? disaient Volodia et Diuitri ensemble. — Personne n'a voulu te blecser.

— Non. Il a voulu me blesser.

— Quel homme déterminé que ton frère ! fît Doubkov en s'éloignant pour ne pas entendre ce que j'allais dire.

Peut-être aliais-je me précipiter pour le rejoindre et lui dire sans doute beaucoup de grossièretés, quand le garçon, présent à mon histoire avec Kolpikov, survint et me tendit mon pardessus.

Je me calmai aussitôt, et qu md je rejoignis Dmitri , je me montrai fâché juste ce qu'il fallait pour ne pas avoir eu l'air de m'être trop^promptement calmé, ce qui, à mes yeux eût été ridicule.

Le lendemain nous nous rencontrâmes. Doubkov et moi, chez Volodia. Nous ne dîmes rien de cette histoire, mais nous restâmes s r le vous. Et il nous devint de plus en plus impossible de nous regarder dans les yeux.

Le souvenir de la querelle avec Kolpikov, qui ne vint ni le lendemain ni plus tard , resta pendant de longues années fort lourd dans ma mémoire. Gnq ans après, je frissonnais encore et ne pouvais tenir en place au souvenir de celte blessure non payée ; et , de Kolpikov passant à Doubkov , je pensais : c En revanche, quel brave je fus dans cette affaire avec Doubkov! >

Plus tard, seulement, je commençai à voir clair dans cette histoire et à la considérer moi-même sous un autre jour. Je me souvins alors avec un plaisir comique de la querelle avec Kcipikov, et je regrettai les injures imméritées dont j'avais abreuvé le bon et le brave Doubkov,

Quand,, le même soir, je contai à Dmitri mon aventure avec Kolpikov et que je lui eus décrit le personnage, il s'étonna grandement :

— Mais, c'est le même, faisait-il à mi-voix. — Imagineloi, continua-t-il, — que Kolpikov est un vaurien connu, un joueur et surtout un lâche qui a été chassé par ses camarades de régiment parce que, ayant reçu un soufflet, il refusa de

se battre. Où a-t-il donc pris ce courage? ajouta-t-il en me souriant affectueusement et me regardant. — Mais, il t^a dit : « Impoli I » et c'est tout ?

— Oui, répondis-je en rougissant.

— Ce n'est certes pas bien ; mais ce n'est pas pourtant une injure des plus graves, dit Dmitri, sans doute pour m& consoler.

Longtemps après, en réfléchisssant à cette aventure, je fis une supposition assez vraisemblable : Certainement, Kolpikov a senti, ce soir-là, qu'on pouvait blesser le monsieur brun, sans moustaches, et qu'il lui était permis,, après plusieurs années, de rendre le soufilet reçu. Ainsi je fis, moi, le même soir, en faisant payer à Doubkov innocent le mot « impoli » de Kolpikov.

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