‹ Mes mémoires [microform]Chapitre 10 sur 29 · JOUBERT · texte numérisé non relu

JOUBERT

Conformément aux instructions de Joubert, mon père partit d'Albiano le 30 nivôse, à deux heures du matin et se posta avec les 5% 14* et 85* demi-brigades de bataille et la 22* légère sous le château de Segonzano, pour passer la rivière du Lavis. A peine les premiers hommes qui essayèrent de passer le torrent eurent-ils mis le pied dans Teau, qu'ils s aperçurent, à la rapidité du courant, combien le passage serait difficile. On n avait de l'eau que jusqu'à la ceinture, mais le courant était si fort, qu'au tiers du gué cinq ou six hommes avaient déjà perdu pied, et, emportés comme par une

cataracte, étaient allés se briser contre les rochers qui barrent la rivière.

Mon père eut alors l'idée de se servir de ces rochers pour établir une chaîne. Il prit les plus forts parmi ses hommes, les plaça sous la direction de Dermoncourt, et Ton parvint à barrer entièrement le cours du fleuve. Dès-lors, il n*y eut plus de danger : les hommes emportés par la rapidité du courant étaient arrêtés par cette chaîne vivante, et bientôt lavaut-garde, composée , comme lavait recommandé Joubert, des grenadiers de la demi-brigade, ayant mon père et Belliard à leur tête , atteignirent Tautre bord.

Bientôt, mon père fut maître de toutes les redoutes que lennemi avait sur le front de Segonzano. Parvenu sur les hauteurs qui dominent Favio, il attaqua

DALEXANUriE DUMAS. 2tl9

ce village, qui, après une vigoureuse résistance, fut enlevé de vive force.

Faviofpris, on marcha aussitôt sur Lembra, où l'ennemi était retranché avec deux pièces de cajion. Mon père avait eu le soin en partant de faire filer une colonne sur les moulagues qui dominent ces deux villages.

L'ennemi se défendit vigoureusement, mais la colonne des montagnes étant arrivée et ayant donné a son tour, Tennemi fut contraint de se jeter dans la plaine. Aussitôt mon père fit battre le pas de charge, et un dernier eflbrt décida delà victoire. Les retranchements furent enlevés, les deux pièces de canon prises, cl deux mille hommes tombèrent entre nos mains. /

Mon père signala, comme s'étant particulièrement distingués h celte attaque,

le général Belliard et les adjudanfs-xgénéraux Valentin et Liëbaut.

Un chef de bataillon nommé Martin , appartenant à la 25"^ de bataille, avait, avec vingt-cinq hommes , chargé et fait prisonniers deux cents ennemis. Mon père demanda de lavancement pour cet officier, ainsi que pour les deux aidesde-camp Dermoncourt et Lambert et l'adjoint Milienk.

Favio et Lembra pris, mon père ordonna au général Belliard de marcher à la tête de sa colonne sur Lesignano , oii Tennemi occupait une forte position. Il devait le prendre en queue , tandis que mon père se porterait sur Salurn, afin de protéger le mouvement que devait faire de son côté Joubert.

Le lendemain ' mon père marcha sur Castello et fit une centaine de prison-

D*ALIXANME BUMAS 301

niers. Le soir, il se concerta avec le général Baraguay-d'Hilliers, et il fat convenu que le lendemain on attaquerait les villages de Toran , d'Altrivo , de Castello et deTavaleze.

Les troupes bivouaquèrent.

Le 2 germinal, à deux heures du ma* lin, les troupes se portèrent sur les quatre villages désignés à leurs attaques; mais l'ennemi les avait déjà évacués.

Le général Pigeon ^ jeté sur ses traces par le général Baraguay-d*Hilliers , le poursuivit vivement jusqu'au village de Pisaro, après quoi y conformément aux instructions du 30 nivôse, on descendit à Newmark. On avait alors sur la rive droite de TAdige le général autrichien Laudon , qui tenait les villages de Molle et de Caldera, et qui se retirait sur Bolzano.

Vers deu\ heures de raprès-midi, mon père apprit par un chef de bataillon du ^énie que lennemi se portait sur le pont de Newmark, par lequel on pouvait Fin-^ quiéler dans sa retraite.

Ce pont nous était aussi important pour l'attaque qu'il Tétait k lui pour la défense. Mon père prdonna au général Belliard de marcher sur ce pont avec la 85® demi-brigade qu'il commandait. Arrivé au pont, il culbutta l'ennemi et s'avança sur le village de Molle, qu'il emporta de vive force.

» Moi-même, dit mon père dans sou rapport, moi-même, à la tête du 5« régiment de dragons ^ je chargeai la cavalerie ennemie, qui s'était avancée iur moi ; elle fut mise en déroute, quoique supérieure en nombre. Je coupai la figure du commandant et le cou à un de

d'a!.£\AND11B DUMAS. 305

ses cavaliers. Le régiment que je commandais a pris, tué ou blessé , une centaine de cavaliers autrichiens.

» L'adjudant-général Blondeau s est particulièrement distingué dans cette affaire. »

On voit avec quelle simplicité mon père rendait compte des faits qui lui étaient personnels. Celte charge du 6* régiment de dragons avait été, a ce qu'il paraît, une' chose magnifique. Joubert, dans son rapport à Bonaparte, dit que mon père est devenu la terreur de la cavalerie autrichienne y et Dermoncourt, de son côté, raconte ainsi cet engagement :

« Le général Dumas, s'étant mis à la tête de la cavalerie, tua de sa main le commandant et un soldat qui, le voyant en mauvaise passe, accourait k son se-

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cours; accula riofanterie dans les vignes, et, continuaDt de poursuivre la cavalerie à bride abaltue, avec une centaine d'hommes seulement, il nous chargea de ramasser tout ce qu'il laissait d'Autrichiens derrière lui.

» Nous prîmes dix-neuf cents hommes, •

Cette brillante affaire terminée, on se mit en marche sur Bolzano, toujours chassant l'ennemi qui se tenait à une distance respectueuse. On entra dans la ville sans coup férir. Mon père chargea l'adjudant-général Blondeau de pousser des reconnaissances jusqu'au village de Tolman. Il laissa Delmas en position à Bolzano, pour observer les troupes de Laudon. et le 4 germinal, a deux heures du matin, il se mit lui-même en mar-

che, suivant la route de Brixcn, par laquelle s'était retiré l'ennemi.

Voyons comment mon père raconte cette brillante affaire, qui lui valut le titre d HORATius coclés du Tyrol. Nous verrons ensuite comment la raconte Dermoncourt, son aide-de-camp :

< J'ai trouvé Tennemi en force, occupant la position presque inexpugnable deClausen. Il a été attaqué avec vigueur, et forcé d'abandonner la ville. Nos troupesy sont entrées et ont été chargées par la cavalerie ennemie, mais sans succès.

^> A la tête du cinquième régiment de dragons, que j'ai fait avancer prompteïnent, j'ai chargé la cavalerie autrichienne et l'ai mise en pleine déroute, laissant beaucoup de morts et de blessés; mille cinq cents de leurs fantassins ûnt été faits prisonniers.

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» Lé reste a été poursuivi jusqu'auprès de Brixen. L'enuemi, qui restait rangé en bataille, paraissait voulpir nous y attendre , je ralliai mon avant-garde, et je me disposais a Ten chasser ; mais il se sauva à notre approche* Je Tai conduite avec ma cavaieriis à plus d'une lieue au delà de Brixen.

» Dans ces difTérentes charges], j'ai reçu trois coups de sabre. Mon aide-decamp Dermoncourt a été blessé âmes cô4es. «

Des 5 e< 6 germinal.

« Les troupes se reposèrent le 5.

» Vous aviez chargé le général Bara-^ guay-d'Hilliers d'atlaquer rennemi le 6, en avant de Michëlbach, où il restait retranché^ et je dus parla^r ce mouvement avec la cavalerie. Vous Savez, gé-

d'alexandke ^umas. 507

uëral^ vous y étant trouvé vou9-même, comment les deux régiments de dragons que je ccmimandais %'y sont comportés^ et ont <x)niribué au succès de cette jonri^.

•> Vous savez aussi, général, que j'ai eu mon cheval tué sous mioi et que j'ai perdu mes équipages et des pistolets d une rare bonté. Mon aide-de-<^mp Lambert a foit dés merveilles.

» Je vous adresserai aujourd'hui les rapports des généraux de brigade qui ne me sont pas encore parvenus.

» Fait à Brixen, le 7 germinal an Y républicain.

ALEX. DUMAS

» p. s. Il faut queje te donne mon manteau, je crois qu'il est enchanté; il a été

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troué par sept balles dont pas une ne m'a touché. Il te portera bonheur. »

Maintenant laissons parler Dermoncourt. C'est dans ce récit seulement qu'on verra agir mon père, qui s'efface lorsque c'est lui-même qui parle, et surlourt lorsqu'il parle de lui :

. » L'armée séjourna à Bolzano pendaQt quarante-huit heures, ce qui, dans cette campagne qui ressemblait plutôt à une course qu'à une guerre, était un long séjour. Le général Delmas resta à Bolzano pour observer les troupes de Landon et la route d'Inspruck. Le reste de l'armée, le général Dumas en tête, se mit en marché le lendemain pour se porter sur Brixen et tâcher de rejoindre l'armée du général Kerpen, qui avait pris cette direction.

• » La rente que nous suivions côtoyait

B'iLf*X ANDRE WMAS. 309

une espèce de cours d'eau moitié ruisseau, moitié torrent, qui prend sa source dans les montagnes Noires, et qui vient, grossi des eaui du Riente, se jeter dans l'Âdige, au-dessous de Bolzano. Tantôt la route oôtoyait la rive droite, tantôt enjambant le ruisseau elle suivait la rive gauche, puis, au bout de quelques lieues, repassait sur l'autre rive. La retraite des Autrichiens avait été si rapide, qu'ils n'ayaient pas même fait sauter les ponts.

Nous marchions derrière eux au pas de course, et nous désespérions presque de les rejoindre jamais, lorsque les éclaireurs vinrent nous dire qu'ils avaient barricadé le pont de Clausen avec des voitures, et qu'ils paraissaient disposés, cette fois, à nous disputer le passage.

>' Le général partit à l'instant même avec une cinquantaine de dragons pour

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examinée les localités. Je lés suivis.

> En armant au pôntdek^lausen,nous .trouvâmes le pont effectivement barré, et de rinfanterie et de la cavalerie derrière. Nous crûmes que la position examinée, le général allait attendre du renfort; mais il n'y songeait guère.

* — Allons, allons, dît-il, vingt-cinq hommes à pied, et qu'on me dégage ce pont-là.

' » Yingt-cinq dragons jetèrent là bride de leurs chevaux aux mains de leurs camarades, et, au milieu du feu de llnfante^é autrichienne, s'élancèrent vers le pont .

> La besogne n'était pas commode; d'abord les charrettes étaient lourdes h remuer, ensuite les balles sifflaiènlcomme grêle.

>i — Allons,' fainéant, me dit le gêné-

d'ALBXAÎ^BRK DUMAS. 5f 1

rai, est-ce que tu ne vas pas donner un coup de main à ces braves gens-IàT

» Je descendis et j'allai m'atteler aux voituries ; mais, comme le général ne trouvait pas que le pont se déblayât assez vite, il sauta à son tour à bas de cbeval et vint nous aider. En un instant, et aveb sa force herculéenne, il en eut plus fait à lui seul que nousàviogt-cinq. Quand jedisavingtdnq, j'exagère; les balles autricbiennes avaient fait leurs trous, et nous avions cinq ou six de nos hommes hors de combat, quand, par bonheur, il nous arriva une soixantaine de fantassins au pas de course ; ils se répandirent aux deux côtés du pont et commencèrent à faire a leur tour un feu admirable qui commença à inquiéter les Autrichiens et les empêcha deviser aussi juste. Il en résulta que nous finîmes par pousser les charrettes dans

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le torrent, ce qui était d'autant plus facile que le;pont n'avait point de parapet.

» A peine le passage fut*-il libre^ que le général sauta sur son cheval, et, sans regarder s'il était suivi ou non, s'élança dans la rue du village qui s'ouvre sur te pont. J'avais beau lui crier : -— « Slais, général , nous ne sommes que nous deux, » il n'entendait pas, ou plutôt, il ne voulait pas entendre. Tout à coup , nous nous trouvâmes en face d'un peloton de cavalerie sur lequel le général tofuba^et comme tous les homme,s étaijent en ligne, d'un seul coup de sabre donné de revers, il tua le maréchal-des-logis , balafra effroyablement le soldat qui ce trouvait près de lui , et, de la pointe de son sabre, en blessa encore un troisième. L^s Autrichiens , ne pouvant crpire que deux hommes avaient l'audace de les

charger ainsi, voulurent faire demi-tour, mais les chevaux fourchèrent, et chevaux

et cavaliers tombèrent pêle-mêle. En ce moment, nos dragons arrivèrent avec les fantassins en croupe, et tout le peloton autrichien fut pris.

» Je fis mon compliment au général sur son coup de sabre, disant que je n'dvais jamais vu son pareil.

» — Parce que tu es un blanc-bec, me répondit-il; mais tâche seulement de

ne pas te faire tuer, et, avant la fin de la campagne, tu en auras vu bien d'autres.l

» Nous avions fait une centaine de prisonniers; orai;^, de l'autre côté du village, nous apercevions, gravissant une montagne, un eorps assez considérable de cavaliers. A pçine le général cul il vu ce corps qu'il le montra à ses

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dragons^ et que, laissant les prisonniers à riiifànterie, il se mit a la poursuite des Autrichiens avec ses cinquante hommes,

» Nous étions admirablement montés, le général et moi, de sorte que nous gagnions beaucoup sur nos soldats. De leur côté, les Autrichiens croyant être poursuivis par l'armée entière, fuyaient à fond de train. Il en résulta qu'au bout d'un certain temps nous nous trouvâmes seuls, le général et moi,

» Enfin , parvenu a la hauteur d'une auberge où la coûte faisait un coude, je m'arrêtai et je lui dis :

» — Général, ce que nous faisons, ou plutôt ce que vous faites la n'est pas raisonnable; arrêtons-nous et attendons que nous soyons ralliés. D'ailleurs, ladisposition du terrain indique un plateau

b'aLKXANBRB DUMAS. 515

derrière la maison, et peut-être allonsnous y trouver l'ennemi en bataille.

» — Eh bien! garçon, va voir, s'il y est, me dit-il, nos chevaux souffleront pendant ce temps-là.

» Je mis pied a terre , je tournai autour de l'auberge et je vis, à deux cents pas trois beaux escadrons en bataille.

Je revins faire mon rapport au général qui, sans dire un mot, mit son cheval au pas et se dirigea vers les escadrons ennemis. Je remontai à cheval et je le suivis.

» A peine eut-il fait cent pas qu'il se trouva à la portée de la voix. Le commandant parlait français, et le reconnaissant :

» —Ah ! c'est toi. Diable noir, lui dit-il, à nous deux !

» Les Autrichiens n'appelaient le gé-

néral que Schwartz-teufel (ie Diable noir).

w — Fais cent pas, j,.. f...... dit le

général, et j'en ferai deux cents.

» Et, sur celte réponse, il mit son cheval au galop.

» Pendant ce temps-là^je criais comme un diable, et tout en suivant le général que je ne voulais pas quitter : a A moij dragons! à moi, dragons! » De sorte que Tennemi croyant k tous moments voir déboucher des forces considérables, tourna le dos, le commandant tout le premier.

» Le général allait les poursuivre à lui tout seul, quand j'arrêtai son cheval par la bride et le forçai d'attendre les nôtres, sur le terrain même que l'ennemi venait d'occuper.

» Mais une fois que nous eûmes été

rejoints, il n'y eut plus moyen d'arrêter le général, et nous nous remimes à la chasse des Autrichiens. Seulement^ bette fois J'obtins, comme la route était fort accidentée, que nous nous ferions éclairer par des tirailleurs.

» Les tirailleurs partirent devant , et pendant ce temps nous fîmes souffler nos chevaux.

» Au bout d'une heure, nous entendîmes une fusillade qui indiquait que nos hommes étaient aux prises avec les Autrichiens. Le général m'envoya voir ce ^e cela signifiait.

> Dix minutes après, j'étais de retour.

» — Eh bien ! me dit le général, que sepasse-t-il là-bas?

^>— Général, il y a que Tennemi lient, mis tout juste assez, m'a dit un de nos soldats, qui parle allemand, et qui par

ol8 MÉMomiiS

eoinséquaat entend ce qu'ils disent pour nous engager à passer le iiont de Clausen. Lçi pont une fois passé, rennemi prétend qu'il pitendra sa reyanche.

» — Ah! il prétend cela, dit le général ; eh bien : c'est ce que nous allons voir. En avant les dragons!

» Et, à la tête de nos cinquante ou soixante hommes, nous voilà chargeant de nouveau l'ennemi.

»» Nous arrivons au fameux pont; il y avait juste de quoi passer trois chevaux de front, et pas le moindre parapet.

» Comme je l'avais dit au général, l'ennemi ne tint que juste ce qu'il fallait pour nous entraîneràsa poursuite. Le général passa le pont, convaincu que les Autrichiens n'oseraientrevenir sur nous. Nous nous en gageâmes en conséquencedaB^ la principale rue, à là suite de nos lîf»*^"

D*ALRXAXDRE DUMAS. 519

leurs et d'une douzaine de dragons que le gént^ral ^vail envoyés pour les soutenir.

» Nous étions au milieu de la\rue, à peu près, quand nous vîmes nos tirailleurs et nos dragons ramenés par tout un

escadron de cavalerie. Ce n'était pas une retraite^ c'était une déroute.

» La peur est épidémique; elle gagna les dragons qui étaient avec nous, ou plutôt nos dragons la gagnèrent. Tous suivirent leurs camarades qui détalaient au grand galop; une douzaine seulement tint bon avec nous.

» Avec ces douze hommes, nous arrêtâmes la charge ennemie; et, tant bien que mal, nous revînmes en vue duponf; mais arrivés là, et comme si leur salut était au delà de ce pout^ nos dragons, lés derniers restés, détalèrent à leur tour.

^20 HËHOf RfiS

» Dire comment le général et moi nous revînmes au pont, serait chose difficile. Je voyais le général leverson sabre comme un batteur cin grange lève son fléau; et à chaque fois que le sabre s'abaissait un homme tombait. Mais bientôt j'eus a m'occuper tellement de moi-même, que je fus obligé de perdre de vue le général. Deux ou trois cavaliers autrichiens s'étaient acharnés après moi, et voulaient m'avoiç mort ou vif. Je blessai Tua d'un coup de pointe, j'ouvris le front de l'autre d'un coup de taille ; mais le troisième m'allongea un coup de sabre qui me passa dans Farticulation de l'épaule, et qui me fit faire un tel mouvement en arrière, que mon cheval, assez fin de bouche, se cabra et se renversa sur moi dans un fossé. C'était bien l'affaire de mon Autrichien, qui continuait à me larder de coups de sabre, et

d'aLKXAXDU DUMAS. 52 1

qui eût fini par m embrocher toutàfoitsi je n'étais pas parvemi a tirer avec raa main gauche un pistolet de mes fontes.

Je lâchai le coup au hasard ; je ne sais si je touchai le cheval ou le cavalier^ mais ce que je sais c'est que le cheval pivota sur ses pieds de derrière, prit le galop, et à vingt ou vingt-cinq pas de moi se débarrassa de son cavalier.

» Comme personne ne s'occupait plus de moi, je pus me retourner vers le général. II s'était arrêté à la tête du pont de Clausen, et tenait seul contre tout l'escadron ; en outre, comme, à cause du peu de largeur du pont, les hommes ne pouvaient arriver à lui que sur deux ou trois de front, il en sabrait autant qu'il s'en présentait.

> Je restai émerveillé: j'avais toujoui's

regardé l'histoire d'Horatius Coclès

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comme une fable, et je voyais pareille chose s'accomplir sous mes yeux.

» Enfin, je fis un effort, je me dégageai de dessous mon cheval, je parvins à me tirer de mon fossé, et je me mis à erier tant que je pus : « Dragons, à votre général! >

» Quant à le défendre, c'était impossible, j'avais le bras droit presque désar-ticulé.

» Heureuseiiient, le second aide-decamp du général, qui se nommait Lambert, arrivait juste en ce moment-là, avec un renfort de troupes fraîches : il apprit des fuyards ce qui se passait, les rallia et se précipita avec eux au secours du général, qui fut dégagé, il l'avoua lui-même, à temps.

» 11 avait tué sept ou huit hommes, en

1I*ÀLIXANDKI DUMAS. 525

avait blessé le double^ mais il commençait à être au bout de ses forces.

» Le général avait reçu trois blessures : une au bras, une à la cuisse, Tautre sur la tête.

» Cette dernière avait brisé la calotte de fer du chapeau, mais, comme les deux autres, elle ne faisait qu'inciser légèrement répiderme.

> En outre, le général avait reçu sept balles dans son manteau; son cheval avait été tué sous lui, mais heureusement avait barré le pont avec son cadavre, et peutêtre cette circonstance Favait-elle sauvé, car les Autrichiens s'étaient mis à piller son porte-manteau et ses fontes, ce qui lui avait donné le temps de rattraper un cheval sans maître et de recommencer le combat.

» Grâce au renfort amené par Lambert,

524 MÉMOIRES d'alK1UI^JDIU& DUMASa

le général put reprendre Toffensive, et donna une si rude chasse à cette cavalerie^ que nous ne la revîmes point de toute la campagne. »

C'est ce manteau troué de sept balles que mon père envoyait à Joubert comme un talisman, qui fut insuffisant à le défendre à Novi.

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