PROPOS DE VILLAGE
MICHEL. Férocité.
GROSCLAUDE. Quand il pille une maison où il a été reçu?
MICHAUD. Râpa... ce que vous disiez.
GROSCLAUDE. Lequel préfère-tril des deux?
MICHEL et MICHAUD. Les deux.
GROSCLAUDE. Cependant pn dit qu'ils ne tuent que ceux qui résistent.
MICHEL. Oh! pour ça, je sais le contraire. Chez nous ils ont fusillé un homme parce qu'il était louche.
MADAME CAILLOU. Un homme marié? Et qu'est-ce qu'ils ont fait à sa femme?
BARBALEAU. Mais taisez-vous donc » madame Caillou , puisque je vous dis qu'on ne vous fera pas de mal.
GROSCLAUDE. On dit aussi, ou plutôt ils disent qu'ils ne pillent que les maisons qui sont abandonnées par leurs propriétaires.
MICHAUD. Ce n'est pas vrai! Et si je vous racontais une histoire...
GROSCLAUDE. Une histoire? Voyous.
MICHAUD. Je ne sais pas comment on raconte une histoire.
GROSCLAUDE. Tout simplement, mon ami. Madame Caillou, servez-nous du café.
MICHAUD. Eh bien, je vais vous dire la chose en
deux mots : Dans mon village , il y a une belle maison; il n'y en a qu'une.
GROSGLAUDE. Celle de M. de L...?
MiGHACD. Celle-là. Us avaient dit qu'ils ne toucheraient pas aux maisons...
GROSGLAUDE. Habitées.
MicHAUD. Habitées.
GROSGLAUDE. Et celle-là était habitée?
MiGHAUD. Pardine! oui, puisque le propriétaire y était.
GROSGLAUDE. Qu'oDt-ils fait?
MIGHAUD. Ils l'ont pris.
MIGHEL. Qui?
MICHAUD. Le propriétaire. Us l'ont emmené dans un bois et l'ont fusiUé. Alors ils sont revenus à la maison et l'ont pillée sous le prétexte qu'elle était...
GROSGLAUDE. Inhabitée!
MIGHAUD. Comme vous dites.
MADAME CAILLOU. Décidément» j'aime mieux le tigre.
GROSGLAUDE. Madame Caillou» votre café est détestable.
MADAME CAILLOU. Mais, monsieur Grosclaude , c'est pourtant du café de glands doux.
Retraite.
Une armée française a besoin d'aller en avant. Elle veut voir l'ennemi , le joindre et Taborder résolument.
La guerre ténébreuse, la canonnade à distance, les mouvements qui ressemblent à des retraites ne sont pas son fait.
Revenons à cette expédition de TEst qui pouvait tout sauver et qui devait échouer misérablement.
Au commencement de janvier on avançait, lentement il est vrai, mais on avançait. On avait pris Villersexel après un brillant combat, puis Arcey sans résistance.
On était à Montbéliard , ou le château seul tenait encore, on était devant Héricourt, on devait être à BeUort.
Cependant il y avait des indices fâcheux, c'était le mauvais état des honïmes et des équipages. La
plus grande partie de cette armée venait de la Loire dans les plus piteuses conditions, sans habits, sans vivres et sans clous.
Pour bien comprendre l'importance de ce dernier mot, il faut savoir que les routes montueuses de cette contrée étaient couvertes de neige et polies comme des miroirs. Les chevaux ne pouvaient s'y tenir debout. Eh bien ! croirait-on que ces chevaux, qui devaient traîner rartillerie, n'étaient pas ferrés à glace, qu'ils tombaient les uns sur les autres, les uns dans les autres , sans qu'il fût possible de les démêler ni de les relever ?
A qui la faute? .
Le soldat accuse le général, le général l'intendant, l'intendant le destin. Tous coupables! les uns d'imprévoyance ou de négligence, les autres d'ineptie.
Ils ne savaient donc pas cela, les tacticiens de cabinet qui s'enfermaient chez eux pour jouer, une partie d'échecs avec le terrible de Moltke, et qui ne voyaient pas ce qui se passait sous leurs fenêtres?
Oui, moi, simple volontaire d'ambulance, infirmier d'occasion, j'osai aller trouver un de nos premiers généraux pour lui démander audience. J'aurais pu lui faire savoir d'importantes vérités. J'aurais pu lui dire qu'à un kilomètre du château où était établi son quartier général, un train sombrait dans la glace, que quelques coups de pioche et quelques
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clous auraient pu le sauver, mais que les hommes étaient tellement engourdis par le froid et Tindolence qu'ils aimaient autant perdre leurs pièces que les servir.
J'aurais pu lui dire que tel groupe de soldats s'engageait dans un chemin impraticable qui ne pouvait les mener qu'à Tabime.
Quelqu'un croira-t-il que le grand général ait consenti à recevoir un si petit compagnon? Non,* assurément.
L'homme de guerre était probablement occupé à étudier la carte, et il avait raison, car il avait suffisamment prouvé qu'il ne la connaissait guère. Seulement, il aurait dû l'étudier plus tôt.
Alors, sans qu'on ait été battu, mais faute de décision, de vivres, de chaussures, d'habits, et, je le répète, de clous; grâce aussi, disons-le, à l'habileté du prince Frédéric-Charles, qui faisait croire à nos armées de l'Ouest et de l'Est qu'il était en même temps au Mans et à Vesoul ; alors commença cette retraite, qui fut d'abord qualifiée de mouvement tournant, et qui devint une débandade.
Les milliers de voitures qu'une armée entraine à sa suite couvraient la route sur une longueur de trente, quarante, cinquante kilomètres : qui peut le savoir? Elles^allaient deux par deux, trois par trois, s^accrochant, s'enchevètrant.
On était sur pied jour et nuit, faisant dix pas pour s'arrêter un quart d'heure.
On voyait les chevaux tendre le cou vers la terre et aspirer longuement la neige mêlée de crottin et de boue, qui était leur unique nourriture.
Unique? non. On sait que les chariots de l'artillerie portent à l'arrière une roue de rechange passée en écharpe. Eh bien, ces roues, peinture et bois, étaient mangées par les chevaux des voitures suivantes.
Ces malheureux animaux se dévoraient entre eux. Ils avaient presque tous la croupe pelée par la dent de leurs compagnons.
A chaque instant, il en tombait un , qui ne se relevait pas, et la route était jonchée de leurs cadavres.
Les hommes marchaient pêle-mêle, portant leur sac pesant et leur fusil rouillé. Eux, qui avaient chanté la Marseillaise au départ, ils passaient silencieusement sur le bord du chemin ou entre les roues des voitures.
Tous les corps étaient confondus ; les uniformes n'étaient plus reconnaissables.
Un vieux soldat (tous les autres étaient jeunes) ^ s'écriait en arrachant les glaçons qui pendaient îi sa moustache :
— . Il ne fallait perdre que vingt mille hommes