PRÉFACE
A mon fils.
Quelques fragments de ces souvenirs avaient déjà paru dans différentes publications, lorsque quelques amis me sollicitèrent instamment de les réunir et de les compléter.
Après bien des hésitations, me demandant toujours à quoi bon, je dus céder, résolu à satisfaire à leurs désirs suggérés par la cordialité charmante de nos entretiens.
Et puis, ce qui m'a surtout décidé, c'est de penser qu'il y aurait peut-être quelque intérêt, pour ceux qui aiment véritablement l'Art, à analyser le talent de certains artistes
ii PRÉFACE
trop oubliés par la jeune génération éprise de tendances et de visions nouvelles, et de repasser en quelque sorte sur les traits déjà trop effacés de leurs physionomies pour les faire quelque peu revivre. Ce serait aussi, par contre, les venger également du dédain qu'affectent à leur égard ceux qui les jugent mal par ignorance et trop souvent esprit de parti.
Combien alors d'injustices commises pour se donner l'apparence d être connaisseur et être, comme l'on dit, dans le mouvement. Qui ne parle pas peinture ? C'est si facile en vérité ; avec quelques termes techniques appris par cœur dans la fréquentation des artistes, les opinions courantes recueillies sur telle ou telle école, une plume facile et beaucoup d'assurance, on dépose son petit article au bas d'un journal, ou dans quelque revue moderniste, et, parlant d'autorité, en imposant aux naïfs, l'on se fait ainsi aisément une réputation de critique d'art.
PRÉFACE m
La recette est du reste élémentaire, à notre époque surtout ; abaisser les réputations trop longtemps établies, se faire carrément le champion des idées nouvelles et Ton est certain du succès. Un peu de boursouflure et d'exagération ne messied pas, au contraire, et prouve quel intérêt vous apportez à la glorification de l'Art en général et de vos amis en particulier.
La fréquence, à mon sens, très regrettable des expositions a produit ce triste résultat d'amener chacun à parler d'art sans éducation préalable, croyant naïvement qu'il suffit de voir pour savoir et juger. De là des théories insensées soutenues sans vergogne par des gens dénués de tout instinct artistique et qui, d'une façon prud'hommesque , affirment autoritairement leurs doctrines, jugeant d'un mot définitif alors que les vrais artistes doutent et se recueillent.
L'on est stupéfié de l'assurance de tant
iv PRÉFACE
de petites gens qui parlent peinture comme ils parleraient de chevaux ou de négoce quelconque, appuyant parfois leurs dires de l'autorité du chroniqueur de leur journal quotidien, qui lui-même n'est le plus souvent qu'un bavard d'art.
Jamais je n'ai trouvé plus juste l'aphorisme de Goncourt, cueilli dans ses Idées et Sensations : « Ce qui entend dire le plus de bêtises, c'est un tableau. » Ceci dit, me réservant, au cours de mes souvenirs, de confesser les impressions que je puis avoir sur les hommes et les choses, je ne m'attarderai pas, m'évertuant surtout à rester sincère dans mes récits et mes analyses, et faire en sorte que l'on puisse dire en fermant le volume : Comme c'est vécu ! C'est le seul éloge que j'ambitionne.
A. Besnus.