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CONCLUSION

On trouvera peut-être que ces Souvenirs s’arrêtent trop brusquement, n’aboutissant à rien de définitif, même en ce qui concerne Morija et Thaba- Bossiou. Qui ne comprendra cependant qu’ils ne pouvaient pas aller au-delà du jour de deuil qui fut suivi d’un si grand changement dans mon existence. Je n’ai pas eu l’intention d’écrire l’histoire de la Mission française du Sud de l’Afrique , ni même de raconter d’une manière complète celle de la plus petite des stations que notre Société a successivement fondées dans ces contrées. D’autres écriront cette histoire; ils en trouveront facilement les matériaux dans la collection du Journal des Missions, qui en est présen-

tement à son cinquante-huitième volume. Tout ce que pouvait faire la plume fatigue'e d’un septuagénaire, c’était de ramasser, parmi des notes qu’il avait écrites pour l'encouragement de sa vie, des faits et des observations dont ses amis et ses enfants pourront, il l’espère, garder le souvenir avec quelque profit.

Dieu nous a fait dernièrement la grâce de célébrer le Jubilé cinquantenaire de notre Mission. Personne n’y a pris part avec autant d’intérêt que moi et, j’ose dire aussi, avec une connaissance du sujet égale à la mienne. J’en profite, avec bonheur, pour résumer en quelques lignes les bénédictions que le Seigneur a daigné accorder à notre oeuvre jusqu’à ce moment.

Si notre Société, aux jours de son ardeur juvénile, a choisi pour champ de travail le Sud de l’Afrique, c’est qu’elle savait qu’elle trouverait là de nombreux descendants des réfugiés huguenots et qu’elle espérait renouer avec eux, au point de vue chrétien, des relations que les sympathies pour le nom français rendraient faciles.

Elle savait aussi qu’elle trouverait dans ces régions un immense champ d’exploration où elle pourrait en toute liberté essayer de réaliser ses idées de civilisation chrétienne. Aussi, est-ce là que la Providence lui avait préparé ses plus grands succès.

En i83o, une nombreuse congrégation d’esclaves fut formée, à la requête de leurs maîtres, à

la Vallée-du-Charron, non loin de ce qu’on appelle encore Fransche-Hoek , le Coin-Français. Convertis par centaines et libére's depuis longtemps, ces noirs pourvoient maintenant euxmêmes, à Wellington, à l’entretien d’un pasteur, aux besoins de leurs écoles, sous la surveillance du fondateur de cette oeuvre, le vieux missionnaire Bisseux, que les colons et ceux qui étaient autrefois leur propriété honorent tous comme un père.

En 1 833, le pays des Bassoutos fut exploré et mis pour la première fois en rapport avec la Colonie du Cap et le monde civilisé. A 3,5oo mètres au-dessus du niveau de la mer, fut découvert le Mont-aux- Sources, dont le nom français a été conservé depuis lors par tous les géographes. De là, partent l’Orange, le Calédon, le Vaal qui se rendent dans l’Océan Atlantique, le Tugela et ses affluents qui ont leur embouchure dans la Mer des Indes.

La langue que parlent tous les Bassoutos, et qui est comprise par des milliers d’autres indigènes, a été conquise, rendue plus souple et plus riche, au point de suffire à tous les besoins religieux et sociaux.

Dix-neuf grands centres d’enseignement et de culte, avec temples, presbytères, écoles, établissements agricoles, ont été successivement créés. Des guerres provenant du dehors nous en ont fait perdre cinq, mais les quatorze qui nous restent

ont été renforcés par soixante-sept annexes que dirigent cent cinq catéchistes et instituteurs indigènes, capables et zélés.

Deux grandes Ecoles normales pour jeunes hommes et jeunes filles, une Ecole préparatoire de théologie et une Ecole industrielle sont suivies par d’intelligents élèves, parmi lesquels il en est plusieurs qui appartiennent aux premières familles du pays.

Depuis bien des années, des milliers d’exemplaires du Nouveau Testament, des recueils de cantiques, des manuels d’histoire, de géographie, d’arithmétique ont été mis en circulation. La Bible tout entière magnifiquement reliée se trouve maintenant dans les dépôts de Morija, où l’on s’empresse de venir l’acheter au prix de 12 francs 5o centimes.

Un grand nombre de Bassoutos, après s’être convertis au christianisme et avoir prouvé la sincérité 4e leur foi en renonçant aux mœurs et aux superstitions de leurs pères, ont quitié ce monde avec joie, assurés de leur salut. Avec eux s’en sont allés jouir du repos éternel, l’excellent chef Moshesh qui nous avait appelés dans leur pays et mes dignes collègues Frédoux, Rolland, Lemue, Pellissier, Daumas, Cochet, mes intrépides compagnons d’armes Arbousset et Gossellin.

Leurs successeurs.au nombre de vingt, poursuivent cette œuvre parmi des milliers d’auditeurs et d’enfants en la foi. Aux fêtes du Jubilé, à Morija,

les Eglises avaient envoyé cent cinquante représentants attitrés, et quand on a voulu rendre gloire à Dieu en s’approchant de la table sacrée, neuf cents communiants ont été obligés, faute de place, de prier les païens accourus à la fête de leur céder le temple tout entier.

A ces résultats dans l’ordre religieux et intellectuel, il faut ajouter comme fruits de l’exemple et des conseils des missionnaires :

La culture du froment, de la pomme de terre, de nos principaux légumes et arbres fruitiers;

L’adoption presque universelle de la charrue ;

L’élève du cheval, du mouton mérinos, de la chèvre angora, de tous nos animaux de bassecour, et l’amélioration de la race bovine ;

Une exportation considérable et toujours croissante de céréales, de laine et de bestiaux ;

Une importation de vêtements, d’ustensiles, de marchandises européennes, se montant déjà à plusieurs millions de francs;

La hutte faisant progressivement place à des habitations solides et commodes.

La France ne recueillera que d’une manière indirecte les fruits de ces travaux, mais les Bassoutos béniront toujours son nom en pensant à ce qu’une poignée de ses fils ont fait pour eux. Puissent leurs jeunes Eglises continuer à nous édifier par la simplicité de leur foi, croître tous les jours en force et en sagesse, faire cesser autour d’elles tout reste de paganisme. Devenant à leur tour

missionnaires, elles sauront peut-être un jour, avec le tempérament et le génie qui leur sont propres, faire avancer le règne de leur Sauveur dans cette Afrique, que l’on a si justement appelée le Noir-Continent. C’est là mon espoir et mon attente et ce qui me portera toujours à bénir Dieu de m’avoir envoyé chez les Bassoutos.

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