‹ Mes souvenirs (volume 2)Chapitre 14 sur 211 · CHEVAUX ARABES · texte numérisé non relu

CHEVAUX ARABES

qu'un de nos chevaux d'omnibus, et son corps magnifique reposait sur des jambes d'un modèle admirable. Aujourd'hui, non seulement les prix se rapprochent de ceux de France, mais la race barbe s'est singulièrement abâtardie depuis la conquête. On doit attribuer ce résultat déplorable à des circonstances dont nous ne sommes pas responsables, mais malheureusement aussi à la faute de nos savants hippiâtres. Le peuple arabe, peuple cavalier par excellence, était en même temps un merveilleux éleveur. Le livre du général Daumas : Les chevaux du Sahara, malgré quelques exagérations dues à l'imagination de son auteur, ne laisse aucun doute à cet égard. Dans un pays où il n'existait pas une seule route, le cheval était le seul moyen de transport et de voyage. D'autre part, la dissémination des populations sur des espaces immenses allongeait les déplacements. L'Arabe ne tenait aucun compte des distances, et il m'est arrivé dans la suite, bien des fois, d'envoyer des estafettes porter une lettre dans des localités aussi éloignées de celle où je me trouvais que Paris l'est de Marseille. L'homme partait sur une bête qui n'avait pas l'air de tenir d'aplomb sur ses jambes, et rapportait la réponse avec une rapidité invraisemblable. Pour l'Arabe, comme aujourd'hui encore pour le Cosaque, un cheval était ce qu'est une paire de souliers pour nos paysans. De plus, au milieu des querelles perpétuelles de tribu à tribu, des insurrections incessantes contre le pouvoir central, la bonté de son coursier était pour l'Arabe une question de vie ou de mort. Enfin, quoiqu'il en abusât parfois, dans ses chasses à travers les steppes des hauts plateaux, l'Arabe ménageait son cheval, le soignait, le nourrissait, le considérait comme son luxe suprême. Le manque absolu de commerce extérieur l'obligeait à faire consommer, en vert ou en grain, par ses chevaux les quantités prodigieuses d'orge que produisait le Tell.

Aujourd'hui, la situation a changé. Nous avons ouvert des routes partout. Nous avons construit un réseau de chemins de fer, et l'Arabe a abandonné, pour ses voyages, le cheval, au bénéfice des diligences et des wagons. Il vend son grain, aussitôt la moisson terminée. Il n'a plus de silos. La colonisation a réduit ses terres de culture ou de pâturages. Et enfin, la guerre qu'il a soutenue contre nous, avec tant de constance et de courage , a fait mourir l'élite de sa population chevaline.

Voilà la part des circonstances. Voici maintenant celle de nos fautes. Nous sommes intervenus indiscrètement et inopportunément dans ses habitudes d'élevage, en lui imposant comme reproducteurs des étalons que ses connaissances pratiques l'engageaient à repousser. Tout le monde sait que le fameux barbe pur sang sur qui reposent tant de légendes et qui vaut une fortune, le pur sang du Nedje, ne se trouve que sur les hauts plateaux de la Syrie, et que le cheval syrien des bords de la mer n'a qu'une faible valeur.

En Afrique, le même phénomène se reproduisait. Le centre de l'élevage et des naissances se trouvait dans les steppes qui s'étendent des confins du Tell jusqu'aux régions des oasis, et quand on racontait que l'Arabe ne voulait vendre ses juments à aucun prix, on oubliait d'ajouter qu'il n'y avait pas de juments dans les contrées que nous occupâmes primitivement. Elles étaient toutes dans le Sud, où se trouve encore la masse du contingent chevalin. C'était là que venaient se remonter les cavaliers du Tell. Le poulain était généralement acheté de six mois à un an et conduit dans le Tell, où il prenait des formes spéciales, suivant les pâturages qu'il fréquentait. Dans les pays de montagnes se développait le caractère distinctif de la race barbe : les formes grêles, la croupe basse et ravalée, le tempérament nerveux et énergique. Au contraire, les chevaux éle-

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