DÉPART DE BUGEAUD
au pouvoir, allaient lui permettre d'essayer l'application de ses théories coloniales et de créer des colonies agricoles. L'essai coûta fort cher et réussit incomplètement; car les colonies agricoles s'étiolèrent et ne reprirent vie que lorsque la disparition de la première couche de colons en amena une seconde, en état de s'adapter mieux à ce milieu nouveau.
Au mois de juillet 1847, je fus commandé pour escorter, avec un peloton de spahis, le général Baragueyd'Hilliers, en tournée d'inspection d'infanterie dans la province d'Alger. La corvée me plaisait médiocrement. Le général passait pour être d'une inflexible sévérité. Le troupier l'avait baptisé « mauvais coucheur » et, en outre, mon capitaine Abdellal, plutôt malveillant, s'était amusé à composer mon peloton avec les rebuts de son escadron, en hommes et en chevaux. Je partis, sans enthousiasme et assez piteusement, à la tête de ma petite troupe. Dans un intéressant ouvrage sur l'insurrection du Sahara, le commandant Richard a jeté sur l'Arabe cet anathème : « Le vol et le meurtre dans l'ordre moral, la teigne et la syphilis dans l'ordre matériel, sont les plaies qui dévorent les Arabes. » Moi, qui ai beaucoup pratiqué les Arabes, qui parle leur langue, qui ai vécu avec eux et comme eux, je proteste contre ces dures paroles, et je déclare que j'ai toujours eu à me louer de mes rapports de service avec eux, et particulièrement en cette circonstance, qui aurait pu tourner en désastre pour moi.
Je haranguai mes cavaliers, je fis appel à leurs bons sentiments, à leur esprit de corps, à leur amitié pour moi. Ils m'écoutèrent si bien que j'arrivai à Dellys, où se trouvait le général, avec une troupe en parfait état. En mettant pied à terre, j'allai chez le commandant Périgot, commandant supérieur de Tenès, qui donnait l'hospitalité au général. Il régnait une chaleur épouvantable et tout le monde faisait la sieste. Je pénètre
3i8 MES SOUVENIRS.
dans la maison, je frappe à la porte d'une chambre. On me crie d'entrer; j'entre, et, dans la pénombre, je distingue un corps blanc, absolument nu. C'était le commandant, qui combattait la chaleur par la nudité. Je m'excuse. Il m'indique la chambre du général. Là, changement de décor. Par les fenêtres ouvertes, entraient à flots la chaleur et la lumière. « Qu'est-ce que vous voulez? me dit le général. » J'explique que je venais prendre ses ordres. « Parfait, lieutenant, me dit-il. Nous partirons après-demain à trois heures du matin. » Je veux faire du zèle et je lui réponds : « En ce cas, mon général, je serai à votre porte à trois heures moins un quart. — Qu'est-ce que vous me chantez? reprend aussitôt le général. Je ne vous ai pas dit à trois heures moins un quart. Je vous ai dit à trois heures. Tâchez d'être exact. Vous dînez ce soir avec moi. » Si la journée était chaude, la réception était fraîche, et je me serais passé d'une invitation ainsi formulée. J'allai conter ma peine à l'aide de camp, qui me dit : « C'est le siroco. Vous verrez ce soir comme il sera gentil. »
En effet, le soir, au dîner, je trouvai un homme transformé, bon, aimable, gai, charmant, qui ne me laissa pas partir sans me dire que, pendant tout le temps de l'inspection, je n'aurais pas d'autre table que la sienne. J'employai la journée du lendemain à faire reluire mon peloton comme un sou neuf, et au moment où sonnait le deuxième coup de trois heures du matin, j'arrivais avec mes hommes devant le général, qui m'attendait sur le pas de sa porte et qui fut content. Nous fîmes la grande halte du déjeuner à onze heures, pour repartir à deux heures. Nous étions établis à l'ombre de grands arbres, sur le bord d'un ruisseau, et le général vit un de mes hommes qui menait boire, par le licol, un grand cheval dégingandé.
« Qu'est-ce que c'est que ce cosaque-là? me de-