‹ Mes souvenirs (volume 2)Chapitre 183 sur 211 · LUTTES INTESTINES · texte numérisé non relu

LUTTES INTESTINES

rien n'était dangereux aussi, comme l'habileté avec laquelle les ambitieux des tribus essayaient d'endormir ou d'égarer l'intelligence des officiers dont ils dépendaient.

« Tu es, leur disaient-ils, le soleil de la justice, le miroir de la vérité. Nul ne saurait songer à te tromper, car tu sais lire dans les âmes. Ce pays-ci n'est administré que depuis que tu es chargé d'y faire régner la justice et la prospérité. »

Tout cela, débité avec un air de sincérité et de conviction qui tromperait un vieil avocat. On n'ajoute pas foi à de pareilles flagorneries; mais on se persuade volontiers, tant la vanité vous rend dupe ! que du moins on a su inspirer une bonne opinion de soi à ses administrés et qu'ils rendent justice à vos bonnes intentions.

Et puis, comment refuser quelque chose à des gens qui viennent vous dire : a Je me suis compromis pour toi. Quand tu quitteras ce pays, je partirai avec toi »? Cela n'indique pas une grande confiance, mais cela suppose un grand dévouement. Alors, on se laisse aller, et on commet des fautes.

Ici, tout d'abord, une sorte de question préjudicielle s'impose : celle de savoir si nous pouvons administrer les Arabes, uniquement avec des fonctionnaires français, ou si nous devons prendre dans le peuple conquis des auxiliaires de notre administration. Ceux qui tiennent pour la première solution jettent toujours à la tête de leurs adversaires l'exemple de l'Inde, où toutes les familles qui ont régné sur les différentes parties de cet immense territoire ont été, par une politique habile et persévérante, successivementéloignées du pouvoir, confinées dans une oisiveté dorée, pour laisser tomber toute l'administration aux mains des Anglais. Ceux-ci ne disposent pas d'une armée de cinquante mille Européens dans les Indes, mais elle leur suffit pour tenir, par

une savante organisation, une population de deux cents millions d'habitants courbée sous leur joug.

C'est vrai ! Mais on ne saurait comparer les populations molles de l'ancien empire des Mongols, de races si diverses, efféminées par des siècles d'oppression et par tant d'autres causes de faiblesse, avec les peuples guerriers de l'Afrique. Et puis, il faut rendre hommage à l'habileté rare avec laquelle l'Angleterre recrute son personnel colonial. Une école spéciale d'administration a été établie pour l'Inde. Il faut, pour y entrer, faire preuve d'une instruction très étendue et d'une santé très robuste. Et on n'en sort qu'après avoir traversé victorieusement les épreuves d'un long stage, très minutieusement suivi. Pourtant, malgré toutes ces précautions du vainqueur, malgré toute l'apathie du vaincu, nul ne saurait dire que l'avenir, et peut-être un avenir prochain, ne réserve pas de cruels mécomptes à l'inflexible politique coloniale de l'Angleterre.

Est-ce avec le même soin , est-ce avec la même science qu'est choisi et préparé notre personnel politique colonial? Tant que l'Algérie a été soumise au régime militaire, le recrutement des bureaux arabes s'accomplissait au moyen d'officiers pris dans tous les corps, et choisis même, parfois, parmi ceux qui venaient d'arriver en Afrique. Le bureau arabe n'était pas une carrière pour eux. Il était tout au plus un accident de leur carrière. On ne leur demandait que de l'honnêteté, du zèle et de l'intelligence. C'est déjà beaucoup, dira-t-on. Oui, mais ce n'était pas assez, car on ne leur demandait pas de faire preuve de connaissances spéciales, ni même d'aptitudes particulières. On ne les laissait même pas assez longtemps en fonction pour qu'ils pussent acquérir de l'expérience et obtenir des résultats sensibles, qui eussent fait aimer et regretter leur administration par la masse arabe. Aujourd'hui, la direction des affaires indi-

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