EXÉCUTION
faire le café, et, sans autres arrêts que la petite halte réglementaire de chaque heure, on marcha jusqu'à six heures du soir. Il y eut encore deux heures de repos, pendant lesquelles le Prince prit ses dernières dispositions pour l'attaque rapide de cette Smala, qui commençait à paraître à quelques sceptiques un véritable fantôme.
A huit heures on repartit. La colonne était séparée en deux fractions, qui se suivaient d'aussi près que possible. La première, commandée directement par le Prince, comprenait toute la cavalerie, les deux sections d'artillerie de campagne du capitaine Aubac et le bataillon de zouaves, marchant sans sacs. On avait même donné aux zouaves assez de mulets pour que la moitié de l'effectif fût montée et qu'ils pussent aller ainsi alternativement à pied et à mulet. La seconde portion, commandée par le colonel Camou, comprenait les deux bataillons de ligne, escortant et protégeant le convoi.
On marcha dans cet ordre jusqu'au jour. Il ne faut pas perdre de vue que, depuis Boghar, et surtout depuis Goudjilah, nous traversions un terrain complètement inconnu. Nous allions à la découverte, perdus dans l'immensité des solitudes, et nous pensions réellement toucher aux confins du désert.
A cinq heures du matin, le duc d'Aumale fit prendre le trot à toute la cavalerie. Et bientôt le bataillon de zouaves, qui avait, d'ailleurs, renvoyé ses mulets, fut distancé, de sorte que notre colonne se trouva fractionnée en trois tronçons, trop éloignés les uns des autres pour pouvoir se soutenir : la cavalerie, les zouaves avec l'artillerie, et l'infanterie avec le convoi.
Nous filions toujours dans la direction du Djebel- Amour et nous apercevions très distinctement alors, quoique à une grande distance, ses masses bleuâtres. Yusuf, toujours plein d'ardeur, affirmait que la Smala était à nous ; mais tout le monde supposait que,
prévenue par ses émissaires, elle fuyait devant nous. A huit heures, après trois heures de trot, rien n'apparaissait. Il faisait très chaud ; le peu de vent qui soufflait, venant du Sud, était embrasé. On marchait presque sans interruption depuis vingt-neuf heures. Hommes et chevaux étaient éreintés. On ne savait même pas où et quand on trouverait de l'eau, dont on commençait à sentir l'impérieux besoin. Il y avait dans l'air un sentiment secret et encore timide d'opposition et de mécontentement qui, d'ailleurs, s'exprimait d'une façon assez originale. On n'osait pas s'en prendre au Prince, ni même au colonel Yusuf, à qui cependant on attribuait, quand tout ne marchait pas comme sur des roulettes, l'idée de cette malencontreuse expédition. On se rabattait sur le pauvre capitaine Durrieu, chargé du service des renseignements, et on ne se gênait pas pour l'appeler bien haut : Jobard III, ce qui permettait de supposer qu'il y avait deux autres jobards.
En outre, le colonel Morris servant en Afrique depuis fort longtemps, admirable soldat au moment du combat, mais esprit critique, frondeur, s'en prenant à tout et à tous avec beaucoup d'humour, ne donnait pas précisément l'exemple de la résignation.
Le duc d'Aumale sentait parfaitement la déception qu'avait fait naître autour de lui cette marche infructueuse aux grandes allures. Il voyait bien que l'opinion générale se prononçait pour la suspension d'une manœuvre qui commençait à devenir téméraire. Le sentiment de sa responsabilité commençait à peser sur lui, et aussi celui du grand danger qu'il allait courir en attaquant, avec quelques escadrons de cavalerie surmenés, un établissement aussi considérable que devait l'être la Smala de l'Émir, et qu'on devait supposer défendu par Abd-el-Kader en personne, à la tête de ses plus solides guerriers.