‹ Mes souvenirs (volume 3)Chapitre 129 sur 309 · PREMIER ENGAGEMENT · texte numérisé non relu

PREMIER ENGAGEMENT

sance avec une très jeune femme qui avait déjà une grande réputation d'artiste, et qui fixait magistralement pour la postérité les traits du maître de la maison, Mlle Nelly Jacquemart. J'avais eu son frère comme soldat au 3e de chasseurs d'Afrique, et, comme c'était un excellent sujet, je m'étais intéressé à lui. Il était mort pendant la guerre. Son souvenir fut un trait d'union entre nous deux. J'ai perdu de vue, depuis, Mlle Jacquemart, qui a fait, comme on sait, un très riche mariage. Mais je me rappelle avec plaisir la bienveillance qu'elle m'a témoignée chez M. Thiers.

Le Ier avril, à onze heures du soir, je fus mandé à l'hôtel de la Préfecture, et M. Thiers me dit :

— Général, j'ai ordonné pour demain une grande reconnaissance offensive sur Puteaux et Courbevoie, où les gens de la Commune s'élargissent et gagnent du terrain. Le général Vinoy dirigera en personne cette reconnaissance. Mais auparavant, je veux être certain de n'avoir rien à craindre d'une sortie, tentée du côté de Châtillon par les assiégés qui me prendraient à revers. Vous irez vous-même, avec deux escadrons de hussards, jusqu'à Châtillon, de façon à y arriver à la pointe du jour. Vous verrez par vos yeux si rien ne se prépare de ce côté-là. Et le général Vinoy ne se mettra en route que lorsque vous lui aurez fait savoir les résultats de votre reconnaissance. Donnez personnellement vos ordres, et que personne ne sache ce que nous comptons faire.

Me rendre aux Petites-Écuries, où étaient casernes les hussards, dire à l'adjudant de service du 8e de courir prévenir son colonel que les deux premiers escadrons devaient être, à trois heures, à cheval, dans la cour du quartier, fut l'affaire d'un instant. Puis, je retournai à Viroflay pour m'équiper, et, à trois heures tapant, je trouvai mes deux escadrons prêts à partir, sous les ordres du commandant de la Gérinnerie, aujourd'hui

général de division. Nous sortîmes de Versailles en silence, précédés d'un jeune officier d'état-major, chargé d'indiquer la route, de nous faire reconnaître par les avant-postes que nous aurions à traverser, et de rapporter à M. Thiers l'avis que j'avais à lui transmettre. Les avant-postes franchis, l'officier me dit :

— Maintenant, mon général, tout ce que nous rencontrerons devant nous appartiendra aux fédérés.

Nous allâmes ainsi jusqu'à proximité de Plessis- Picquet, sur la route de Châtillon. Là, nous nous arrêtâmes brusquement; en avant de nous, un clairon d'infanterie sonnait le « garde à vous ». L'officier d'étatmajor me dit :

— Ce sont les fédérés.

— Vous en êtes sûr?

— Très sûr. Nous avons reconnu notre dernier avant-poste, et nous n'avons plus personne à nous en avant.

Le clairon s'était tu, comme si la troupe à laquelle il appartenait voulait dissimuler sa présence. Les deux escadrons étaient arrêtés dans leur ordre de marche, en colonne par pelotons, sur la route très large qui va de Versailles à Paris, à la porte de Châtillon. La nuit était noire à ne pas voir à quatre pas devant soi. Il n'y avait qu'une chose à faire : lancer un peloton à fond de train à travers le village. L'ennemi, surpris par cette brusque attaque, n'aurait probablement pas le temps de tirer; et s'il tirait dans l'obscurité, il y avait toutes les chances pour que mes hussards passassent sans être atteints, comme des fantômes, au milieu des coups de fusil, et que les fédérés tirassent les uns sur les autres. Je fis mettre sabre en main au premier peloton, avec ordre de se lancer au galop de charge à travers le village. Sur mes ordres, mon aide de camp, le capitaine Darras, se mit à sa tête pour lui donner la direction, et le marquis de Gourgault , qui commandait ce peloton, l'enleva vigou-

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