AIMEZ-VOUS LES VOYAGES
de Bordeaux, laissa son groupe d'hommes politiques pour venir nous trouver , et , de sa petite voix dé fausset :
— Général, me dit-il, aimez-vous les voyages?
— Beaucoup, monsieur le Président, et j'aimerais particulièrement celui qui pourrait vous être agréable ou utile.
— Voilà. Le couronnement du roi de Suède doit avoir lieu ces jours-ci. La France, comme les autres orandes Puissances de l'Europe, doit y être représentée. J'ai songé à vous envoyer à Stockholm, comme ambassadeur extraordinaire. Cette mission vous convient-elle?
— Je me trouve très honoré de votre choix, et je suis entièrement à vos ordres.
— Alors, c'est convenu. Passez demain au ministère des Affaires étrangères, où Rémusat vous donnera vos instructions et vous remettra vos lettres de créance. Voilà le ministre de la Guerre qui est prévenu ; vous êtes donc tout à fait en règle. Seulement, faites diligence. La cérémonie est fixée à la première quinzaine de mai. Nous y touchons. Il ne faut pas que vous arriviez après la fête.
— Mes préparatifs ne seront pas longs, monsieur le Président. Seulement, si j'osais, je vous demanderais l'autorisation d'emmener ma femme avec moi, car je suis sûr qu'un pareil voyage lui causerait le plus grand plaisir.
— Mais certainement, certainement ! Emmenez Mme Du Barail. Je suis trop content de lui être agréable.
Je pris congé du président de la République et du ministre de la Guerre, qui m'autorisa, de son côté, à emmener avec moi mon petit état-major particulier, c'est-à-dire le commandant de Jessé et le capitaine Darras. Le lendemain, j'allai trouver, comme il m'avait été recommandé, M. de Rémusat. Dans l'unique entre-
vue que j'ai eue avec lui, ce vieil ami de M. Thiers me parut un homme d'un esprit très fin, très avisé, de formes et de manières très séduisantes. Il était encore, pour ainsi dire, tout chaud de l'échec que venaient de lui faire subir, le 27 avril, les électeurs parisiens dont il sollicitait les voix. Libéral à la mode de 1830, membre du cénacle de jeunes gens qui avaient fondé le Globe, et préparé la révolution qui renversa le trône des Bourbons, après avoir vécu dans l'opposition sous l'Empire, il était arrivé au pouvoir avec son patron. Et M. Thiers l'avait présenté aux maires de Paris, comme son principal collaborateur dans la grande œuvre de la libération du territoire. Les maires avaient insisté pour qu'il se présentât à une élection partielle, persuadés que les Parisiens seraient trop heureux de le récompenser, par leurs suffrages, de pareils travaux. Mais Paris voulait affirmer une république plus accentuée que celle de M. Thiers. Paris voulait protester contre une loi, votée par l'Assemblée, qui supprimait la mairie centrale de Lyon. Et la libération du territoire passa au second plan. Les électeurs préférèrent à M. Rémusat un ancien instituteur nommé Barodet, maire dégommé de Lyon, et auquel ils sont restés fidèles depuis. Cette aventure, qui causa une grande émotion et qui prépara la chute de M . Thiers , était bien faite pour rendre le ministre sceptique en matière politique, et lui inspirer une confiance médiocre dans la solidité du gouvernement dont il faisait partie. Il me remit les lettres m'accréditant comme ambassadeur extraordinaire auprès du roi de Suède et se borna, en guise d'instructions, à me recommander la prudence et la circonspection.
— Votre mission, me dit-il, est toute d'apparat et de représentation . Vous n'avez à traiter d'aucune affaire diplomatique. Vous n'avez qu'à exprimer au roi Oscar II le sincère désir que ressent la France d'entretenir avec la Suède les plus amicales relations. Voilà le