UNE CONVERSATION POLITIQUE
Le Roi. — Oui, je sais bien. Mais cette recrudescence du parti violent semble une réponse à ce qui se passe dans le monde politique de Versailles. On y parle beaucoup d'une restauration monarchique. Croyez-vous au retour du comte de Chambord?
Moi. — Non, Sire. Personnellement, je n'y crois pas.
LE Roi. — Ah! Et pourquoi?
Moi. — Pour mon compte particulier, je respecte profondément le comte de Chambord, et je vivrais, sans répugnance, sous les lois d'un honnête homme comme lui. Il a, dans le sein de l'Assemblée nationale, un parti fort nombreux et fort respectable qui rêve de le ramener sur le trône de ses ancêtres. Malheureusement, ni lui ni ses partisans ne tiennent compte d'un grand fait qui s'est passé à la fin du siècle dernier, et qui s'appelle la Révolution. La Révolution, on peut l'aimer, on peut la détester; mais on ne peut la négliger. Elle s'impose par des résultats sociaux sur lesquels il est impossible de revenir. Ni le comte de Chambord, ni ceux qui le soutiennent n'ont la moindre intention de détruire les résultats sociaux de la Révolution. D'abord, ils ne le veulent pas. Et s'ils le voulaient, ils ne le pourraient pas, parce qu'ils n'ont aucun organisme vivant à mettre à la place. Mais le prétendant et ses partisans passent aux yeux du pays comme les adversaires de la Révolution et les représentants de l'ancien régime. Le pays les juge mal, je l'admets. Il est abusé, j'en conviens. Mais, de leur côté, ils n'ont rien fait pour dissiper ses préventions injustes, pour lui ouvrir les veux, pour le désabuser.
Le Roi. — Et les princes d'Orléans!
Moi. — Sire, les princes d'Orléans sont des princes éminents, modernes et patriotes. Mais ils ont abjuré les principes de la monarchie bourgeoise qui aurait pu rallier beaucoup d'adhérents. Ils ont proclamé le droit
héréditaire du comte de Chambord. Ils se sont rangés derrière lui. C'est très loyal. Ce n'est peut-être pas très politique. Les princes d'Orléans ne sont pas des prétendants.
Le Roi. — Et le Prince impérial? Je n'ai pas besoin de vous cacher pourquoi cette solution me sourirait particulièrement .
Moi. — Le Prince impérial se réclame du principe de la souveraineté nationale, auquel il faudra tôt ou tard revenir. Il est resté populaire. Pour le paysan, c'est toujours le petit Prince. Mais il ne peut revenir que par un plébiscite. Et nous sommes encore trop près de Sedan pour qu'on puisse tenter, avec chance de succès, une pareille épreuve.
Le Roi. — Et le maréchal de Mac Mahon?
Moi. — Oh! jamais, Sire. Le Maréchal tient, en ce moment, l'épée de la France. Si, ce qu'à Dieu ne plaise! une nouvelle guerre éclatait, le salut de la patrie reposerait sur lui ; mais il a la politique en horreur. La noblesse et la loyauté de son caractère l'en détournent absolument. Si les circonstances lui imposaient le pouvoir, il ne le garderait certainement que le temps nécessaire pour changer quelques préfets, trop compromis à droite ou à gauche, et consulter le pays.
(Voici pourquoi je parlais avec cette assurance un peu naïve. Le général Gresley, l'homme de confiance du Maréchal, son ancien directeur des affaires arabes, venait perpétuellement à Paris, pour traiter en son nom les questions intéressant l'Algérie. Comme nous étions très liés, le général m'avait fait partager sa conviction que son illustre chef n'accepterait le pouvoir que pour le transmettre au comte de Chambord, qu'il jugeait l'homme de la situation, et qui, peut-être, aurait pu l'être.)
Le Roi. — Alors, que faire?
Moi. — Rien, Sire. Garder M. Thiers qui est un