‹ Mes souvenirs (volume 3)Chapitre 279 sur 309 · SUPRÊME ASSAUT · texte numérisé non relu

SUPRÊME ASSAUT

ment le plus absolu pour traverser les mauvais jours.

— Mon vieux Gresley, lui avait dit le Maréchal, je suis dans la nasse. Voulez-vous y venir avec moi?

— Bien volontiers! avait répondu le général, mais à la condition que je ne frapperai point de vieux compagnons d'armes dont on réclame le sacrifice.

Cette réponse est consignée dans un livre très intéressant intitulé Souvenirs de la présidence du maréchal de Mac Mahon, et dans lequel M. Ernest Daudet, un publiciste distingué et informé de première main, relate exactement les incidents qui précédèrent et amenèrent le départ du Maréchal.

Ancien élève de l'Ecole polytechnique, remarquablement intelligent et érudit, le général Gresley était un philosophe de la secte d'Epicure. Jovial, bon vivant, préférant aux obligations mondaines les plaisirs faciles, ce rabelaisien était porté par son éducation et son origine à se laisser facilement entamer par les théories démocratiques du jour et à servir les rancunes de M. Gambetta, comme il avait autrefois servi les irréprochables et correctes volontés du Maréchal. Il avait, d'ailleurs, à se faire pardonner par la gauche d'avoir été préféré à son candidat favori qui était le général Farre, lequel se montrait disposé à traiter les commandants de corps d'armée comme il traita plus tard les tambours. Donc, le ministère s 'étant résigné aux hécatombes réclamées par la gauche, chaque membre du Conseil apporta sa liste de victimes. M. Léon Say sacrifiait ses receveurs. M. Bardoux sacrifiait ses recteurs. M. Dufaure sacrifiait ses procureurs, et, à chaque immolation, le Maréchal protestait, gémissait avant d'apposer sa signature sur la liste fatale.

Le 28 janvier, le général Gresley, qui n'était entré au Conseil qu'à la condition de ne pas frapper les généraux sous les ordres ou à côté desquels il avait servi, tira de son portefeuille, à la séance, des décrets qu'il m. 36

5ô2 MES SOUVENIRS.

avait préparés et qui touchaient à dix commandants de corps d'armée. Cinq d'entre eux étaient déplacés, et cinq autres étaient mis en disponibilité. C'étaient les généraux : de Lartigue, de Montaudon, Bataille, Bourbaki et du Barail.

Le Maréchal devint pâle et déclara qu'il ne signerait pas.

— Je vous abandonne, dit-il, Lartigue et Montaudon qui sont malades et demandent à se retirer; mais jamais je ne frapperai les trois autres qui sont de braves gens, de vaillants soldats. Qu'a fait Bourbaki? Qu'a fait Bataille? Qu'avez-vous à reprocher à du Barail? La politique, dites- vous? Pas plus que vous, je ne veux qu'elle s'introduise dans l'armée. Je l'ai prouvé deux fois, en enlevant son commandement à l'amiral La Roncière-le Nourry et en révoquant Ducrot. Mais ceux-là, quels méfaits politiques ont-ils commis? Destituez des magistrats et des préfets, si vous voulez; mais ne touchez pas à l'armée. C'est uniquement pour la protéger que je suis resté ici après les élections et que j'avale tant de couleuvres depuis plus d'un an. Si je l'abandonnais aujourd'hui, je me croirais déshonoré; je n'oserais plus embrasser mes enfants.

La séance fut levée au milieu du trouble et de l'émotion des ministres, et quelques instants après, l'un d'eux, M. de Marcère, ministre de l'Intérieur, déjeunant avec le général Chanzy, lui faisait cet aveu : Tout ce qu'il nous a dit est parfaitement vrai. Il n'a que trop raison.

J'étais à Paris, à ce moment-là, avec mes collègues, pour les travaux de classement. Et ce même jour, je dînai à l'Elysée. Le Maréchal me raconta ce qui s'était passé au Conseil, et il ajouta : « Eh bien, nous partirons ensemble! »

Le surlendemain, 30 janvier, le Cabinet se réunissait à Versailles, avant l'ouverture des Chambres. Dès que

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