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RETOUR A LAGHOUAT

Laghouat est transfiguré, les deux forts, Bouscarren et Morand, sont terminés, et les troupes y vivent à l'aise. A la place des ruines que j'avais tant bien que mal déblayées, de belles maisons s'élèvent maintenant, où nos officiers trouvent à se loger, à l'exception de ceux qui font partie de la colonne volante, toujours campée sous les murs de la ville et toujours prête à marcher. Le colonel Cérez, qui commande le cercle, me présente lui-même les chefs des Larbaâ, venus exprès en ville pour me saluer. Je retrouve les compagnons du temps passé; avec les souvenirs évoqués, le dialecte arabe se réinstalle dans ma mémoire; on cause, on revit les années disparues. Il semble qu'on se touche mutuellement le cœur avec la main. C'est exquis. Ces jours-ci, j'avais encore à déjeuner un des braves gens qui figuraient dans cette réception , Lakdar-Ben-Taïeb, engagé sur mes conseils, retraité comme capitaine de spahis, officier de la Légion d'honneur, et devenu bach-agha des Larbaâ.

Mais quel est donc ce gros homme, à figure réjouie et à ventre de pacha, qui reste là, dans son coin, me regardant avec des yeux reconnaissants? Eh, parbleu ! c'est Toumy ! C'est Toumy, que j'ai engagé jadis pour l'avoir vu arrêter un cheval emporté et sans bride, en lui serrant la gorge ! C'est ce grand diable, dépenaillé, maigre comme un clou, et crevant de faim, dont j'ai fini par faire un maréchal des logis, et que j'ai placé à la tête de mon équipage de chameaux ! Toumy a grossi. Toumy est devenu opulent. Toumy dirige toujours ses chameaux; mais il se nourrit mieux qu'eux.

Je partis de Laghouat comme une sorte de triomphateur, escorté par une véritable nuée de cavaliers, et je touchai barre à Boghar, au milieu d'un violent coup de siroco. Tous les postes du Sud avaient doublé d'importance, et ceux qui, jadis, étaient commandés par de simples capitaines , étaient aujourd'hui com-

mandés par des colonels. A Boghar régnait le colonel Suzoni, passé, lui aussi, de l'artillerie dans l'infanterie et qui, quelques jours plus tard, allait trouver une mort glorieuse à Frœschwiller, à la tête de son 2e de tirailleurs. Il était aussi petit que le général de Forton, mais on se demandait comment tant de cœur, d'esprit et d'intelligence pouvait tenir en si peu d'espace. Suzoni avait eu une aventure peu banale ; il avait découvert un saint, non pas un saint moderne, arrivé par la chance ou par l'intrigue, mais un vrai saint, un martyr avéré.

Il avait été chargé, comme capitaine d'artillerie à Alger, de démolir un fort appelé « Fort des vingtquatre heures », et bâti jadis par les Turcs, en avant de la porte Bab-el-Oued. Grand déchiffreur de palimpsestes, grand lecteur de manuscrits, Suzoni avait lu dans un ouvrage traduit par le docteur Guyon, médecin en chef de l'armée , l'histoire d'un captif espagnol nommé Géronimo. Géronimo, n'ayant pas voulu apostasier, avait été condamné à un supplice atroce : il avait été muré, vivant, et son corps faisait partie des fortifications. Suzoni présida lui-même à la démolition méthodique et eut la chance de découvrir le corps du martyr dans sa niche de mortier. L'affaire fut portée en cour de Rome, avec toutes les pièces à l'appui. Géronimo fut canonisé et Suzoni fut décoré de tous les ordres pontificaux.

De Boghar, je me rendis à Médéah, après avoir visité en passant la smalah de Bérouaghia. Là, commandait le général Marmier, un vieux camarade qui m'avait invité à descendre chez lui. J'arrivai au moment du dîner auquel assistaient les officiers supérieurs du Ier de spahis, invités en mon honneur. Au milieu du repas, Marmier me dit : « Eh bien, mon général, que dites-vous de la déclaration du duc de Gramont à la Chambre ?

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