‹ Mes souvenirs (volume 3)Chapitre 99 sur 309 · SUR LES GLACIS DE METZ · texte numérisé non relu

SUR LES GLACIS DE METZ

Le maréchal Canrobert se montra aussi intrépide et fut aussi malheureux que son collègue. La supériorité numérique des Allemands, et aussi la force de leurs retranchements, l'emportèrent sur le courage du 6e corps et sur l'héroïsme de son chef. Vers onze heures du matin, le maréchal Bazaine envoya partout l'ordre de rompre le combat. La bataille nous coûta 3, 554 hommes, dont 145 officiers. Elle coûta aux Allemands 2,976 hommes, dont 126 officiers. Les têtes de colonne seules de l'armée donnèrent ; mais il y avait sur le champ de bataille 115,000 Français et 89,000 Allemands. La retraite fut facile. L'ennemi ne l'inquiéta pas.

Instruit par l'expérience, je n'utilisai point, pour rentrer, le pont de bateaux ; je passai la Moselle à un gué que j'avais reconnu un peu plus bas, et mes régiments furent rendus à leurs bivouacs de très bonne heure. Ils n'avaient pas donné. Ils n'avaient pas pu donner. Il n'y avait rien à faire pour eux contre des tranchées, des abatis d'arbres et des terrassements. Pas plus que la nôtre, la cavalerie allemande n'avait pu être utilisée sur ce champ de bataille.

Et la vie de bivouac recommença, triste, monotone, démoralisante, avec des hommes dégoûtés, ne prenant plus soin d'eux, sous un ciel bas, froid, humide, avec des averses qui transformaient les campements en lacs, avec, dans le lointain de la pensée, le fantôme de la capitulation qui commençait déjà à se dresser. Et rien ne nous parvenait plus de la France, fermée pour nous. L'ennemi s'était fortifié tout autour de nous. Quelques citoyens courageux réussissaient de temps en temps à percer le blocus, pour sortir de Metz ou pour y rentrer. Mais le maréchal Bazaine seul et ses intimes recevaient les nouvelles, et aucun bruit ne transpirait dans le reste de l'armée.

Pour occuper les troupes, on leur fit raser les constructions légères élevées dans les jardins autour de

Metz, et abattre jusqu'aux arbres qui auraient pu gêner le tir. Enfin, j'organisai dans ma division un escadron d'éclaireurs de bonne volonté qui partaient, chaque matin , en reconnaissance et rapportaient ce qu'ils avaient vu : bien peu de chose. Huit jours mortels passèrent ainsi. Le 8 septembre, au matin, un de mes officiers d'ordonnance entra et me dit :

— Savez-vous , mon général , la nouvelle qui court dans le camp? On assure que nous avons perdu une grande bataille; que l'armée du maréchal de Mac Mahon est prisonnière ; que l'Empereur lui-même est tué ou prisonnier.

— Ne vous faites donc pas l'écho de pareils bruits, lui répondis-je. Et, en plaisantant, j'ajoutai : Vous savez qu'il y a des peines sévères contre ceux qui, en temps de guerre, propagent de fausses nouvelles.

— Mais, mon général, ce n'est pas une fausse nouvelle ; c'est à Sedan que cela s'est passé. Il y a dans le camp un maréchal des logis du 3* de chasseurs d'Afrique qui a assisté à la bataille et qui raconte ce qu'il a vu.

— Allez me le chercher !

Le maréchal des logis arriva, crotté jusqu'aux yeux, et avec une grande précision, une grande abondance de détails, me raconta la journée de Sedan. Il croyait le maréchal de Mac Mahon tué. Il croyait aussi le général Margueritte tué sur le coup, comme le général Tillard. Il racontait la capitulation, l'armée prisonnière...

— Et l'Empereur? lui demandai-je.

— Ah ! l'Empereur ; on ne sait pas ce qu'il est devenu, mais pour sûr qu'il est tué ou prisonnier.

— Et vous? Comment êtes-vous ici, vous ?

— Je ne sais pas. Je passais en colonne avec les autres là-bas. Les Allemands nous ont arrêtés. Ils nous ont fait franchir leurs avant- postes et ils nous ont

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