A L'AMBULANCE
ment, Pexcellent médecin en chef de l'armée, le bon docteur Philippe, vint lui-même changer le pansement et me munit d'une ordonnance détaillée. Je rentrai à Magrnia, en cacolet sur un fort mulet du Poitou. Le cacolet se compose de deux litières, accrochées de chaque côté du bât, et dans chacune desquelles est couché un blessé, les pieds du côté de la croupe de l'animal, tenu en main par un soldat. Quand le mulet butte, cela fait très mal au blessé. Mon compagnon de mulet était un pauvre diable de Marocain qu'on avait recueilli, blotti dans un silo, aux trois quarts mort de faim et de soif. Il avait le bras brisé par une balle et atteint de la gangrène, plus un coup de sabre qui lui avait ouvert le dos, d'une épaule à l'autre. On lui avait amputé le bras et, dans sa cervelle de sauvage, il était persuadé qu'on allait le couper en morceaux, en commençant par les membres les plus détériorés. Il fut surpris et ravi des bons soins qu'on lui prodigua.
A Magrnia, l'encombrement était excessif et les trois médecins surmenés. Je remplaçai, dans le lit qu41 venait de quitter, le pauvre capitaine Offroy, mort du tétanos, consécutif à la blessure qu'il avait reçue à Isly, et je fus pansé, ou plutôt je me pansai moi-même tant bien que mal. On était un peu dépourvu, et je me rappelle que les malades étaient à peu près exclusivement nourris de pommes de terre frites. Enfin, on nous évacua sur Tlemcen, dans des prolonges du train. Là, on était incontestablement mieux, sans cependant atteindre au confortable. Je fus relégué dans le coin sombre d'une pièce basse et humides, appartenant à une maison mauresque transformée en hôpital, où me découvrit, à sa visite d'inspection, l'intendant : M. de Guiroye. Il me demanda mon nom, qui lui rappela une longue con* fraternité d'armes avec mon, père, dans la Garde, et me fit transporter dans une très belle salle située à l'étage supérieur. On me donna le lit d'un officier qui venait I. 17
de quitter l'hôpital, où il avait été traité pour une de ces maladies qui ne proviennent ni des dangers ni des fatigues de la guerre. A sa première visite, le médecin militaire, qui ne s'était pas aperçu de la substitution, passa devant moi, avec distraction et rapidité, en murmurant : c Continuez le même traitement. Frictions mercurielles... — Ah ! mais non ! » m'écriai-je aussitôt, et le bon docteur rit avec moi de sa méprise. Enfin, après un temps qui me parut fort long, je pus rejoindre mon escadron. Rentré à Misserghin, j'y trouvai ma nomination de lieutenant à Tescadron de Médéah, province d'Alger. Ce fut mon dernier et mon plus efficace pansement.
D'ailleurs, une chose m'avait consolé dans mon inaction forcée ; c'est qu'au lieu de poursuivre sa marche à travers le Maroc, l'armée d'Isly avait dû être ramenée à Nemours, sur les bords de la mer, en villégiature sanitaire. C'est là qu'elle apprit, et la nouvelle de la paix conclue entre les gouvernements, due autant à sa victoire qu'aux succès du prince de Joinville à Tanger et à Mogador, et la nouvelle des grandes- récompenses accordées à ses chefs.
Le général de Lamoricière, arrivé au sommet de la hiérarchie, recevait une promotion nouvelle dans la Légion d'honneur. Le général Bedeau était nommé lieutenant général et commandant de la province de Constantine. Le colonel des zouaves, Eugène Cavaignac, nommé maréchal de camp, le remplaça à Tlemcen, cédant son régiment au colonel de Ladmirault, et sa subdivision d'Orléansville au colonel de Saint-Arnaud. Un autre Cavaignac, colonel du 32* de ligne, dut, raconte-t-on, ses étoiles de maréchal de camp à l'homonymie. Il fut remplacé par le brillant colonel Le Flô, dont la politique devait entraver la carrière. Quant au maréchal Bugeaud, il fut créé duc d'Isly.