MON PREMIER CHEVAL
mandement et de Tadministralion, et qui faisait l'office de sous-intendant militaire, eut perpétuellement à se débattre contre les entrepreneurs de Tadministration, et contre les exigences du génie et de Partillerie qui, plus tard, sans son énergie, auraient fait échouer la défense de Mazagran. Enfin, pour être complet, il faut mentionner, dans la garnison de Mostaganem, cinq compagnies turques, campées à Mazagran, et formées avec d'anciens miliciens du bey Ibrahim, qui faisaient un service auxiliaire et qu'on allait malheureusement licencier.
Bien que l'on fût en état de guerre permanent avec les Arabes, cette fin de l'année 1836 fut assez calme * dans la province d'Oran. Il régnait une espèce de trêve tacite, qui répondait à la fois au désir secret du gouvernement français et aux desseins cachés d'Abd-el-Kader. Le gouvernement avait accepté la proposition du maréchal Clausel d'aller détruire le pouvoir indépendant du bey Achmed, et il préparait la première expédition de Constantine, avec des moyens insuffisants qui devaient la faire aboutir à un échec. Il était important qu'Abdel-Kader ne fût pas tenté d'aller au secours du bey de Constantine, et c'est dans ce but que le général l'Etang fut chargé de faire une diversion dans l'Ouest, en se portant sur la Minah, au milieu de populations que le général Perregaux avait visitées, quelques mois auparavant. Leur chef, Sidi-el-Aribi, ne voulant se brouiller ni avec Abd-el-Kader, ni avec la France, évita toute rencontre et sut préserver son pays des maux de la guerre. De sorte qu'en revenant de la Minah, le général l'Étang, passant par Mostaganem, se contenta de nous laisser comme instructions l'ordre de ne rien faire et de maintenir de notre mieux la sécurité dans la place. Il allait être d'ailleurs bientôt remplacé à Oran par le général de Brossard, qui avait servi avec mon père aux Gendarmes d'ordonnance.
De son côté, Abd-el-Kader ne songeait guère à intervenir en faveur du bey Achmed, d'abord, parce qu'il voyait en lui un rival, et ensuite parce qu'il employait la trêve qu'on lui laissait à réparer ses forces, à fonder des établissements militaires, et à tout préparer pour rallumer la guerre sainte. C'est ce qui explique la tranquillité dont nous jouîmes pendant quelques mois, sans autre incident que des engagements insignifiants de nos cavaliers indigènes contre les rôdeurs arabes, qui attaquaient leurs compatriotes apportant des provisions au marché, ou tentaient quelques coups de main contre nos troupeaux qu'on envoyait pâturer au loin.
J'ai conservé de cette époque et de Mostaganem un souvenir à la fois enchanté et attendri. Ma mère nous avait rejoints. Je voyais autour de moi ma famille tranquille, résignée et apaisée. L'Afrique me paraissait un séjour délicieux, et je ne comprenais pas qu'on pût lui préférer la vie agitée des grandes villes. Enfin, je connaissais la première grande joie du cavalier : j'avais mon premier cheval. Un jour, revenant d'une sortie tentée contre les maraudeurs, un cavalier des Douairs arriva, tenant en main un très joli cheval gris, abandonné sur le terrain. La pauvre bête était dans un pitoyable état. Elle avait reçu une balle qui avait pénétré profondément dans les reins, a Veux-tu ce cheval? me dit-il; je te le vends trente-cinq francs. » J'avais deux louis d'économie dans ma bourse de jeune homme. La modicité du prix me tenta; j'achetai le cheval. Je le soignai; je le dorlotai comme un enfant. Je le guéris et je grimpai dessus. C'était à la fois un mouton et un cerf.
A cette époque, on avait en Algérie un bon cheval pour très peu d'argent, et je me souviens que mon père avait acheté pour trois cent cinquante francs, prix qui parut exorbitant, un chevaï d'armes qui vaudrait deux mille francs aujourd'hui. Il était étoffé presque autant