CAVALERIE RUINÉE
arguments moins nobles. Toujours est-il que le pauvre boiteux conserva sa tète, mais perdit ses oreilles. Je devais le retrouver à Laghouat, où il devint un de mes plus fidèles serviteurs. Si ses oreilles ne se sont pas égarées, elles doivent se trouver, avec beaucoup d'autres, à Bordeaux, dans la famille de Carayon-Latour, où les envoya, conservées dans du sel, comme souvenir de cette , campagne, M. Henri de Carayon-Latour , lieutenant, du régiment et officier d'ordonnance du général Yusuf. Les destinataires auraient pu les prendre, à première vue, pour des huîtres marinéesl
Nous ffmes fête au duc d'Aumale, lieutenant général de vingt-quatre ans, mais déjà mûri par l'exercice du commandement, et très populaire dans l'armée d'Afrique. Le général Yusuf lui offrit un spectacle véritablement fantastique. Il fit défiler devant lui toute cette immense population des Ouled-Nayls qui venait de faire sa soumission : hommes, femmes, enfants, moutons, chameaux, tout y passa. Le défilé, exacte image d'une émigration en marche, dura à peu près toute la journée, sur un front d'au moins un kilomètre. En tète, s'avançaient, éclairant la route, de nombreux cavaliers, montés sur les fameuses juments du Sud. Puis, venaient les moutons, puis les chameaux. De loin en loin, s'avançaient les femmes, accroupies dans leur palanquin couvert d'étoffes de laine aux couleurs éclatantes, surmonté d'une longue tige terminée par un panache de plumes d'autruche, et porté par des chameaux de luxe, au riche harnachement. Elles étaient là dedans, se livrant aux soins du ménage, préparant leur repas du soir, s'occupant de leurs enfants en bas âge et répondant par leur hululement traditionnel aux , coups de fusil des cavaliers d'escorte, qui faisaient la fantasia en leur honneur, sur les flancs de l'émigration. Enfin, la marche était fermée par un gros de cavalerie s'avançant dans un pittoresque désordre. L'ensemble
de ce spectacle, que l'on voyait pour la première fois, était prodigieux. Ce fut la note à la fois poétique et grandiose de notre expédition.
A voir les vaincus, on n'eût certes pas dit qu'ils venaient à peine d'échapper au pire destin. A voir les vainqueurs, au contraire, on n'eût certes pas dit qu'ils étaient les maîtres redoutés de tous ces gens et de tous ces bestiaux si bien portants.
Nos unités étaient toutes réduites à des effectifs insignifiants. Les r^;iments de cavalerie venus récemment de France avaient été, naturellement, les plus éprouvés par l'excès de fatigue imposé aux chevaux, par le manque de soins et de nourriture. D'un de ces régiments qui avait envoyé d'Oran au général Yusuf deux beaux escadrons complets, il ne restait plus à la fin, comme échantillon et pour représenter le numéro, qu'un seul homme à cheval, un trompette, qui était bien l'image delà fièvre, de la misère et de l'abandon de soi-même. Le manteau dans lequel il était perpétuellement enveloppé, sa figure, ses vêtements, son cheval même, tout avait pris une teinte jaune, sous l'action incessante de la fumée du bivouac. Son pantalon, d'où pendaient ses sous-pieds, lui remontait sur les jambes, avec ses basanes qui portaient encore la boue du départ. La visière à moitié décousue de son képi déformé lui pendait minablement sur le nez. Son cheval, qui avait dû être g^s probablement, avait le poil bourru d'un ours. Je ne sais pas au moyen de quel onguent il le traitait, mais c'était la seule bête du régiment qui n'eût jamais été blessée, bien qu'elle portât à la fonte droite un surcroit de charge, sous la forme d'une grosse bûche destinée au feu du bivouac. Tout son régiment avait disparu, officiers compris. Les hommes qui n'avaient pas été renvoyés au dépôt se traînaient dans le convoi. Les chevaux qui n'étaient pas crevés boitaient, conduits à la main et incapables