LE GÉNÉRAL BARAGUEY-D'HILLIERS
manda-t-il. — Ah! mon général, gardez- vous d'en dire du mal; c'est un de vos anciens élèves. — Comment, un de mes anciens élèves? ■ — Oui, c'est le marquis de Létang. Il était à Saint-Cyr quand vous commandiez Técole. Il est le camarade de promotion de mon colonel. Sorti dans l'infanterie, il est devenu lieutenant au 44* de ligne. Il a fait des bêtises qui Font obligé à quitter le service. Il s'est engagé dans la légion étrangère. Il ne s'y est pas plu et a fini par entrer aux spahis. Pour le moment, il est brigadier dans mon peloton, et il n'aura pas de sitôt les galons de sous-officier. » Ce marquis de Létang était un extraordinaire garçon, possédant beaucoup d'esprit, mais pas de sens commun. Il tournait habilement le couplet et jouissait d'une verve endiablée. Le lieutenant-colonel Bâville l'invitait de temps en temps à dîner ; et alors il était aussi heureux et aussi gai que s'il était resté son camarade, son égal. Du reste, comme brigadiers français, j'étais véritablement gâté. Outre le marquis d^ Létang, qui a fini par redevenir officier, j'en avais trois autres dont j'ai suivi d'un œil attentif la fortune dans le monde : M. Renaud d'Avènes des Melaizes, mort lieutenant-colonel commandant le 3* régiment de spahis; M. Brunetières, qui a pris sa retraite comme colonel du i*' régiment de chasseurs d'Afrique, et le marquis de Bongars, qui a quitté le service pour se marier, étant capitaine, officier d'ordonnance du général comte de Goyon, et chevalier de la Légion d'honneur.
Je fis très bon ménage avec le général Baragueyd'Hilliers. a Savez-vous, me dit-il un jour, que j'ai beaucoup connu votre père? — Je le sais, mon général. Vous étiez capitaine en second au 2* régiment des grenadiers à cheval de la Garde royale, quand mon père était capitaine commandant au i" régiment. — Puisque vous le saviez, pourquoi ne me l'avez- vous pas dit? — Parce que je ne voulais devoir votre faveur qu'à
mon zèle personnel. — Ça, c'est véritablement très bien, et, puisqu'il en est ainsi, puisque je vous ai fait manquer, en vous retenant près de moi, l'inspection générale de votre régiment, je vais faire une chose tout à fait en dehors de mes habitudes, en écrivant à votre inspecteur pour vous recommander, et lui dire combien j'ai lieu de me louer de vous. »
Cet inspecteur était le général Oudinot, duc de Reggio, qui avait été précisément le colonel de mon père, au 1* de grenadiers. Je ne sais pas s'il a tenu compte de la recommandation du général Baraguey-d'Hilliers. Dans tous les cas, le besoin de la double épaule tte me tourmentait fort. Depuis deux ans que le régiment était formé, j'étais le plus ancien lieutenant, et pas une vacance de capitaine ne s'était produite. C'était d'autant plus vexant que, dans les deux autres régiments, je voyais mes cadets de grade passer avant moi, et qu'on s'obstinait toujours à ne pas remplir cette vacance de capitaine à l'escadron du Sénégal, que j'aurais acceptée avec empressement. Un jour pourtant, je crus que mes vœux étaient satisfaits. En revenant d'une tournée de remonte chez les Beni-Sliman, je trouvai sur la route mon colonel Bâville, qui venait au-devant de moi. c Ce pauvre capitaine Mesmer, me dit-il, est mort à l'hôpital d'Alger, et c'est vous qui le remplacez. J'ai voulu vous annoncer le plus tôt possible cette bonne nouvelle. »
Nous avions au régiment deux Mesmer : le Mesmer du shah de Perse, Ben-Matou, sous-lieutenant attache à la direction des affaires arabes, et le gros Mesmer, vieux capitaine, qui avait eu des pages fort honorables dans l'historique du régiment, mais qui, découragé, dégoûté du service, attendait sa retraite en abandonnant son escadron à son capitaine en second. « C'est le maître tailleur du régiment, me dit le colonel, qui arrive d'Alger, où Mesmer était en permission, et
FAUSSE JOIE. 3ai
qui nous a appris que le capitaine avait été subitement atteint d'une méningite à laquelle il a succombé en quelques heures. » Je donnai quelques regrets à la mémoire de ce pauvre Mesmer, et je commençai à tourmenter le capitaine trésorier, pour qu*il envoyât au ministère le bulletin de vacance qui devait provoquer ma nomination, a Je ne puis pas le faire, me disait-il, tant que l'hôpital d'Alger ne m'aura pas envoyé le billet de décès du capitaine. » Moi, je ne comprenais pas qu'il fallût tant d'histoires. Un soir, mon camarade Périer, qui demeurait dans la même maison que moi, me dit en rentrant : a A propos, vous savez, Margueritte arrive d'Alger. Il a vu Mesmer, qui va beaucoup mieux, qui est hors d'affaire. — Comment! Mesmer hors d'affaire? dis-je. Il est mort, c'est entendu! » Il n'était pas mort, et même il était assez bien portant pour s'en aller en France, en congé de convalescence. Notre maître tailleur avait rencontré un officier de chasseurs d'Afrique qui lui avait dit : c Mesmer vient d'être transporté à l'hôpital avec une méningite; il doit être mort à cette heure-ci. » Et le maître tailleur, re*venant à Blidah, pour corser la nouvelle, avait raconté qu'il venait de voir un officier de chasseurs sortant des obsèques du capitaine Mesmer. D'ailleurs, la fausse nouvelle avait fait son chemin, car, en arrivant en France, Mesmer trouva sa famille qui portait son deuil, et je ne sais pas si la résurrection du capitaine fut plus agréable à ses parents affligés qu'à moi.
En septembre, le maréchal Bugeaud ayant maintenu sa démission, parce qu'on refusait de lui concéder les points essentiels de son programme, S. A. R. le duc d'Aumale, désigné par le maréchal lui-même comme le plus capable de lui succéder, fut nommé gouverneur général de l'Algérie. Cette nomination fut acclamée à la fois par l'armée et par la population civile,* comme une promesse de bonheur et de prospérité. Le Roi, en I. ai
confiant à l'un de ses fils le gouvernement de l'Algérie, témoignait à la colonie sa sollicitude et sa résolution <le la développer. Le Prince, qui connaissait à fond l'Algérie, y avait révélé des talents de premier ordre, comme administrateur et comme homme de guerre. Son arrivée allait fournir une heureuse transition pour ôter au gouvernement de l'Algérie ce qu'il avait de trop exclusivement militaire, tout en maintenant sur l'armée une autorité incontestée. L'illustration de sa naissance, son titre de fils du Roi devaient consolider notre domination, en la rehaussant aux yeux des indigènes. Enfin la présence à Alger d'un prince possesseur d'une fortune immense plongeait le commerce dans le ravissement.
Sans vouloir bouleverser de fond en comble le système suivi jusqu'alors, le Prince, libre de tout engagement, ayant ses vues personnelles, un programme longuement médité, n'entendait pas se rendre absolument solidaire des actes de son prédécesseur. Il le prouva bien en ramenant avec lui, comme chef d'état-major général et commandant de la province d'Alger, le général Changamier, qui avait conquis son illustration sur cette terre d'Afrique où, en des circonstances à jamais mémorables, il avait montré un si ferme courage et une si invincible énergie. Il adjoignit, en outre, à sa maison militaire plusieurs officiers d'ordonnance du plus haut mérite, entre autres le capitaine de Mirandol, le capitaine Doulcet, de l'état- major, qu'une attaque foudroyante de choléra devait, en 1849, enlever à un brillant avenir, le lieutenant d'état-major Foy, sorti récemment de l'École polytechnique et fils de l'illustre orateur libéral. Us devaient être de très utiles auxiliaires, perpétuellement en courses, allant étudier toutes les questions sur place, allant porter les ordres du Prince et en surveiller l'exécution.
Enfin, par une suprême faveur de la fortune, coïncidant