‹ Mes souvenirs (volume 4)Chapitre 15 sur 200 · MON PROFESSEUR D'ARABE · texte numérisé non relu

MON PROFESSEUR D'ARABE

vés, par exemple, dans les grasses prairies de la Minah acquéraient une taille élevée et des performances qu'on eût vues sans surprise chez un percheron. Ils devenaient des montures de parade recherchées par les chefs, mais moins dures à la fatigue que les chevaux plus petits et de moindre apparence.

Quand le pays fut pacifié, nous établîmes des haras sur le bord de la mer, à TAUalick, près de Bône, à Mazagran, à Blidah, à G)nstantine, ce dernier dans une situation plus avantageuse. Puis on acheta fort cher en Syrie, — mais sur les côtes et non dans le bon pays, — et même dans le sud de TAfrique, des étalons qui répondaient à nos goûts français, mais pas du tout aux goûts des Arabes, et qu'on voulut imposer aux indi-^ gènes. Ils résistèrent, dédaignant les qualités que nous appréciions le plus. Ainsi, sous le gouvernement du maréchal Randon, j'ai vu, plus tard, le fameux Selim, un étalon qui avait été payé vingt mille francs. Les Arabes dédaignaient absolument sa monte. Nous avons fait tant et si bien qu'aujourd'hui, en Algérie, on paye de huit cents à mille francs des chevaux moins bons que ceux qui nous coûtaient jadis deux cents francs.

Il existait, dans les commencements de la conquête, en Algérie, une industrie qui remontait beaucoup plus loin que nous, et qui nous permettait d'éluder les entraves apportées par Abd-el-Kader à notre remonte : celle des voleurs de chevaux. Ils formaient une véritable corporation d'outlaws qui avaient fini, comme les brigands de la Calabre et les faux sauniers d'autrefois, par conquérir la considération publique, à force d'audace, de courage et de témérité. Ils nous Vendaient des chevaux, il est vrai, mais ils venaient aussi nous en enlever jusque dans nos camps. Une nuit, au camp de Dréhan, que commandait Yusuf, deux voleurs de chevaux de la tribu des Beni-Salahs s'introduisirent jusque dans les écuries. Ils détachèrent un cheval, à un bout I. ri

de récurie, et, pendant que les gardes d*écurie couraient après lui pour le rattraper, ils s'emparèrent d'un lot de chevaux, à Tautre bout, sautèrent chacun sur une bête, à poil, et filèrent grand train. On les poursuivit, et une balle tirée au hasard, dans l'obscurité, vint casser la cuisse à l'un d'eux. Son camarade essaya de l'entraîner. Puis, voyant qu'ils allaient être pris tous les deux, il lui tint ce langage : « Tu sais qu'Yusuf rendra notre tribu responsable de ce que nous venons de faire. Il ne faut donc pas qu'il sache à quelle tribu nous appartenons. Par conséquent, je vais te couper la tête. »

L'autre trouvait la précaution exagérée, mais il ne fut pas tenu compte de ses réclamations, et, en rentrant chez lui, le survivant dit simplement : a Un tel est mort; mais on ne saura jamais qu'il appartenait à la tribu. Voici sa tête. »

Un incident de guerre m'avait fourni mon premier cheval. Un autre incident allait me fournir mon premier professeur d'arabe. On accusait un nommé Addaben-Baccouch, de la tribu des Amyans, d'être l'auteur de la mésaventure arrivée au commandant du stationnaire d'Arzew, M. de Chabert, et de l'enlèvement de l'enseigne de vaisseau, M. de France, et le général l'Etang avait donné l'ordre de s'en emparer partout où on le trouverait. Ce Ben-Baccouch n'était pas le premier venu. Il avait conduit sain et sauf d'Oran à Mascara, Yusuf , réclamé par le duc d'Orléans, et arrivant trop tard pour partir avec la colonne expéditionnaire. C'était de la loyauté et du désintéressement, car Abdel- Kader aurait payé fort cher la capture d' Yusuf, et ce trait suffisait à faire planer un doute sur la culpabilité de l'accusé. Quoi qu'il en soit, on l'arrêta sur le marché de Mazagran, où il était venu vendre des bœufs. Mon père le fit garder étroitement, dans une des chambres de la maison. L'Arabe, un très bel homhie.

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