PRÉVARICATION
ses par elle avaient disparu. C'était là le déficit signalé par deux fois au ministre de la guerre, et il n'était pas mince : cent huit mille francs. Les malversations avaient commencé au temps où Sauvage était capitaine-trésorier, avaient continué sous ses successeurs, et c'était pour soutenir cette situation irrégulière que Sauvage avait tant tenu à revenir au régiment, comme major.
Ce fut un scandale énorme, sans précédent. Sauvage, Môle et AUix furent déférés au conseil de guerre. Les deux derniers disparurent. On retrouva le corps d'Allix sur la route de Médéah à Aumale. Il s'était fait sauter la cervelle, pour échapper au déshonneur. Une perquisition, faite à son domicile, amena la découverte d'une quantité considérable de billets de la loterie de Hambourg. Môle resta introuvable. On m'a assuré, mais je n'affirme rien, qu'il avait fini par se placer comme caissier à l'isthme de Suez. La compagnie ne pouvait pas trouver de comptable plus expérimenté, sinon plus honnête. Quant au pauvre Saiivage, si mal inspiré d'avoir quitté mon escadron, parce qu'il ne pouvait pas me le prendre, il fut arrêté et condamné par le conseil de guerre à cinq ans de prison. Ce fut un de ses anciens camarades, le lieutenant-colonel de Gondrecourt, qui occupa le siège du ministère public et requit contre lui. Il était destiné à me mettre toujours dans une position gênante, car, dans les commencements de sa détention, il m'accablait de lettres, dans lesquelles il affectait de me traiter en camarade , pour me conjurer de lui faire obtenir sa grâce, par l'entremise du général Fleury. J'eus toutes les peines du monde à lui faire comprendre que cette démarche me répugnait. Je ne sais pas ce qu'il est devenu. Il doit être mort.
Maintenant que j'ai présenté mon premier capitaine en second, héros d'une cause célèbre, voici son successeur : le capitaine Toulier, déjà nommé. Charmant
officier, d'un commerce agréable et toujours prêt à me seconder avec une bonne volonté parfaite, mais un peu dépaysé dans les troupes indigènes, et quand mon escadron quitta, comme je le raconterai plus tard, la délicieuse garnison de Blidah pour le triste séjour de Boghar, Toulier, dégoûté, permuta pour passer au 6* de lanciers. Je Tai retrouvé, bien des années après, à Versailles, toujours très aimable garçon. Il y est toujours, chef d'escadron de cavalerie en retraite.
Mon lieutenant du cadre français était M. de Romans, appartenant à une excellente famille d'Angers, jeune homme de bonnes manières et de physique élégant, mais sans la moindre vocation militaire. Il s'était fait soldat, faute de savoir ou de pouvoir faire autre chose. Après avoir mangé, en menant la vie à grandes guides, les trois ou quatre cent mille francs que lui avait laissés son père, il avait dû, à vingt-quatre ans, s'engager au 4* de chasseurs d'Afrique, qui était alors le refuge des fils de famille à la côte. Fleury, qui avait beaucoup de goût pour cette classe de la société, peutêtre à cause de ses souvenirs personnels, l'avait recommandé chaudement à Yusuf , qui l'avait pris aux spahis comme maréchal des logis, et l'avait fait promptement arriver à l'épaulette. Une fois sous-lieutenant, de Romans avait trouvé le moyen de se faire attacher à Tétat-major particulier du général de Saint-Arnaud, qui Pavait emmené et gardé quelque temps auprès de lui, à Constantine. Homme du monde, avec plus de bagout que d'esprit, connaissant tout Paris, la mémoire farcie d'anecdotes et de détails sur toutes les personnes en vue, il était, au fond de l'Algérie surtout, une ressource précieuse. Il n'avait plus le sou; mais il dépensait de l'argent comme s'il eût eu encore sa fortune, montait à cheval comme quelqu'un qui a beaucoup chassé à courre, adorait le luxe. C'était vraiment un