MES SOUS-OFFICIERS
beaucoup et qui s'appelait Bonnardel. II avait la tété près du bonnet, mais le cœur près de la main, et en le prenant par les sentiments j'en faisais tout ce que je voulais. Sans être querelleur, il était assez batailleur. Il me fit un jour une réponse épique. Il avait été malmené par un sous-officier et voulait à toute force se battre avec lui. J'eus vent de la chose et, naturellement, je mis le holà, en expliquant à Bonnardel qu'il risquait le conseil de guerre, attendu qu'il n'était pas encore sous-officier, et que pour un brigadier-fourrier, un maréchal des logis était un supérieur hiérarchique. Quelques îours plus tard, il se prenait de bec avec un brigadier et voulait aller encore sur le pré. Je m'y opposai, en lui disant que le brigadier-fourrier était le premier brigadier de l'escadron, qu'il commandait aux autres et qu'il devait être considéré comme leur supérieur. Alors Bonnardel de s'écrier avec un désespoir comique : « Mais, mon capitaine, vous ne voulez pas que je me batte avec les sous-officiers. Vous ne voulez pas que je me batte avec les brigadiers. Avec qui, alors, voulez-vous que je me batte? » Je me mordis la moustache pour ne pas rire, et je parvins avec peine à lui faire comprendre que je ne voyais pas une nécessité absolue à ce qu'il se battît avec les uns ou avec les autres. Bonnardel fit son chemin, et plus tard je le retrouvai capitaine de gendarmerie, dans les environs de Paris.
Mes sous-officiers indigènes, si on tenait compte des défauts inhérents à leur race et à leur situation sociale, pouvaient passer pour d'excellents serviteurs, de bons et intelligents soldats. Plus d'une fois, je les employai dans les affaires arabes, et ils ne me donnèrent que de la satisfaction. J'ai déjà parlé de l'un d'eux, nommé Tahar-ben-Ahmeda, qui, lors de notre expédition dans le Sahara, avait été promu à la dignité d'exécuteur des hautes œuvres, et, pour ne pas mâcher les mots, de bourreau du général Yusuf . Je le fis nommer caïd d'une
tribu de montagnards des environs de Blidah : les Benî- Messaoud, qui passaient à juste titre pour des gens indépendants. Étranger au pays, et, par conséquent, aux misérables intrigues qui travaillaient la tribu, il y ramena bientôt Tordre et Tobéissance. Il y réussit tellement qu'il passa, toujours en qualité de caïd, au commandement d'une tribu beaucoup plus importante et encore plus remuante : les Beni-Menad, habitant, entre Blidah et Milianah, un pays âpre. Quand je quittai l'Afrique, Tahar-ben-Ahmeda, le soldat de fortune qui n'avait jadis pour tout bien que sa maigre solde de sous-officier, était devenu un gros personnage possédant de bonnes terres au soleil et des troupeaux. C'est que les Arabes se mettent très rapidement au niveau des situations imprévues, et savent en user et même en abuser. Mais il est admis dans le pays qu'un chef indigène peut tirer de son poste des bénéfices sérieux, voire exagérés. Cela ne le déconsidère pas aux yeux de ses administrés, au contraire, cela lui donne un parti qui vit de ses largesses.
Il me reste enfin à présenter les hommes de troupe de ce cher escadron qui faisait mon orgueil et ma préoccupation de tous les instants. Son recrutement était plus difficile et moins homogène que celui des autres escadrons du régiment. Il tenait garnison à Blidah depuis sa formation, c'est-à-dire depuis 1842. Son premier fond avait été l'excellent personnel des gendarmes maures. Mais peu à peu, il avait épuisé les ressources du pays en hommes disponibles. Sa majeure partie était composée de citadins, auxquels étaient venus se joindre des cavaliers des tribus voisines, mais en petit nombre; car les Arabes, reculant devant le colon qu'ils avaient perdu l'espoir de chasser, allaient plutôt, quand ils voulaient prendre du service, s'engager dans les esca- Grons de Médéah et de Milianah, plus éloignés que le mien du territoire civil. On devait donc, pour maintenir