‹ Mes souvenirs (volume 4)Chapitre 175 sur 200 · LA VIE CIVILE · texte numérisé non relu

LA VIE CIVILE

vîce du bureau arabe que j'avais accepté peut-être un peu présomptueusement, sans vouloir abandonner mon service d'escadron, m'occupait-il jour et nuit, j'ose le dire. Il était très intéressant. Les affaires qui me passaient par les mains étaient nombreuses, compliquées. Elles exigeaient presque toujours de ma part des décisions rapides et pouvaient entraîner pour moi des responsabilités lourdes. Mais elles me plaisaient. D'ailleurs, je jouissais de deux avantages précieux qui : rendaient ma tâche peut-être moins ardue. J'étais ^ ? dirigé par des chefs bienveillants qui me soutenaient en toute circonstance, et depuis quinze ans, je vivais avec les Arabes. J'avais fréquenté leurs tentes en temps de paix, et, comme spahi, j'avais partagé avec eux, pendant plus de dix ans, les émotions et les travaux de la guerre.

La subdivision de Blidah n'avait, d'ailleurs, rien à redouter d'une de ces insurrections soudaines qui plus d'une fois avaient trompé notre vigilance, et de ces fameux cavaliers Hadjoutes qu'ont chantés nos poètes. Tout le Tell, à l'exception du massif de la Kabylie, c'està-dire tout l'espace compris entre la mer et les Hauts- Plateaux, était pacifié, et le territoire que j'administrais, englobé dans nos possessions, enveloppé par nos postes, ne pouvait être troublé sérieusement, sans que des signes avant-coureurs d'une agitation vinssent, longtemps à l'avance, nous mettre sur nos gardes. Certes, l'espoir de la revanche vivait toujours dans le cœur des Arabes. Toujours ils attendaient le prophète qui devait nous chasser ; mais l'inutilité d''un nouvel effort leur était démontrée, et ils subissaient avec les apparences de la résignation un sort que, dans leur fatalisme, ils attribuaient à la volonté de Dieu. A travers les tribus, circulaient toujours les émissaires des confréries religieuses, chargés d'entretenir la haine contre nous; mais ils y mettaient de la prudence et, de loin en loin^

quelques-uns d'entre eux tombaientdans nos mains, non pas grâce au zèle des autorités indigènes , mais grâce à quelques écarts de langage et de conduite. Le personnel des bureaux arabes avait l'œil ouvert sur eux et les soustrayait à temps à leur mission de prédicateurs.

La partie véritablement délicate de notre tâche consistait à nous débrouiller, au milieu des intrigues de toute sorte dont la moindre tribu est le foyer, et à nous reconnaître au milieu des mensonges intéressés qui nous assaillaient. Tout groupe humain est un microcosme, et dès que deux hommes vivent ensemble, les passions humaines qui bouleversent les g^randes nations surgissent entre eux. La tribu arabe, pour être un théâtre des plus restreints, n'en présente pas moins toutes les péripéties de nos luttes politiques et tous les enchevêtrements qui résultent du choc des intérêts. Le fond de ces luttes est invariablement la conquête du pouvoir, tout comme chez nous. Et, ce qui les rend plus ardentes encore, c'est que, chez l'Arabe, l'exercice du pouvoir est considéré par tout le monde comme le moyen le plus pratique et le plus rapide de s'enrichir. Je n'oserai pas ajouter ici : tout comme chez nous; j'en serais pourtant bien tenté, et il faut avouer que, dans ces dernières années surtout, il nous a été donné d'assister à plus d'un fait qui excuserait cette tentation. Avant notre arrivée en Afrique, le pouvoir, dans les tribus, se conquérait à coups de fusil et à coups de yatagan, par la force. Quand nous fûmes là, quand nous y eûmes établi l'ordre, tel que nous le comprenons, l'Arabe dut recourir à la diplomatie, et ce changement de système lui fut d'autant plus aisé que, s'il est un bon soldat, il est aussi un diplomate excellent. Il est passé maftre en ces sortes de perfidies et de mensonges qui ont procuré aux hommes d'État européens tant de plaques et de grands cordons. Et rien n'était curieux,

Page 1