‹ Mes souvenirs (volume 4)Chapitre 177 sur 200 · L'ARISTOCRATIE · texte numérisé non relu

L'ARISTOCRATIE

gènes est confiée à des fonctionnaires civils choisis au petit bonheur, et les choses n'en vont pas mieux ; et le personnel nouveau n'offre même pas la sécurité que présentait l'élément militaire. Donc, je me range délibérément parmi ceux qui pensent qu'on doit demander aux Arabes eux-mêmes, et autant que possible, un concours administratif.

Nous n'avons jamais rien eu de plus à cœur, cela n'est pas douteux, que de choisir, pour nos principaux agents, les chefs indigènes qui nous paraissaient capables de rendre à notre cause les plus utiles services. Avonsnous choisi judicieusement? C'est ce que je ne crois pas. D'abord, nous avons débattu très longtemps la question des grandes familles et celle des hommes nouveaux. Valait-il mieux, dans le gouvernement des indigènes par les indigènes, nous appuyer sur les influences établies de l 'aristocratie reconnue de temps immémorial, ou bien faire appel à une seconde couche, dont les représentants tireraient toute leur autorité de l'appui que nous leur prêterions et nous donneraient des gages d'un zèle inspiré par leur propre intérêt?

C'est la seconde opinion qui a prévalu. Systématiquement, nous avons employé des hommes de naissance obscure, de condition modeste. Systématiquement, nous avons tenu à l'écart les grandes familles d'autrefois, dont la plupart ont fini par tomber dans la misère et disparaître. Nous avons pensé que ces familles féodales n'accepteraient pas l'espèce de déchéance que leur apportait notre conquête, et qu'elles ne se rallieraient jamais de bon cœur à nous. Et, cependant, nous avions vu les représentants des plus grandes familles du pays, le général Mustapha-ben-Ismaïl, les principaux chefs des Douairs et des Smélahs, le khaliffa Sidi-el-Aribi, l'agha Bou-Alem-ben-Chériffa, Si-Mokrani lui-même, servir avec une fidélité inébranlable. Rien n'y a fait. Nous leur avons préféré des hommes nouveaux, et ces I. 26

illustres guerriers ont encore attendu, pour la plupart, avant de nous quitter, que nous eussions dédaigné et oublié leurs services, et qu'aux amertumes de leur chute nous eussions ajouté l'humiliation de se voir contraints d'obéir à ceux qu'ils considéraient jusque-là comme leurs serviteurs. Je crains bien que notre manie démocratique ne nous ait encore joué là un mauvais tour, et qu'au fond nous n'ayons été emportés par le désir secret, instinctif, si l'on veut, mais déplorable, d'imposer au vaincu les institutions égalitaires du vainqueur. C'est là une grave erreur. L'Arabe n'est pas mûr, et ne sera probablement jamais mûr, pour un quatre-vingtneuf. Il ne comprend pas la démocratie. Il a conservé, au fond de son cœur, le respect, le préjugé, si on le préfère, de l'aristocratie. Toutes les fois qu'une insurrection a éclaté, on l'a vu abandonner instantanément, ou même entraîner avec lui, les chefs nouveaux dont il subissait l'administration, pour courir se ranger sous la bannière de ses grandes familles féodales. Et ces insurrections, c'est triste à dire, c'est presque toujours nous qui les avons provoquées.

Quand j'ai été mêlé à l'administration du pays arabe, j'ai pu étudier les causes de la désaffection profonde que l'indigène nourrissait contre nous, et par conséquent les causes de ses révoltes. Parmi ces révoltes, il en est qui ont tenu au résultat de notre occupation elle-même, et, celles-là, il fallait bien les subir. Nous étions bien obligés, par le fait même du développement de la colonie, de gêner l'Arabe dans ses habitudes nomades et d'installer des cultivateurs sédentaires sur ce qu'il considérait comme ses meilleures terres. C'était une conséquence inévitable de la conquête. Mais il en est d'autres qui proviennent des erreurs de notre politique, de notre légèreté, de notre imprévoyance, des blessures cruelles que nous avons faites au cœur fier de l'Arabe, à ses sentiments les plus enracinés.

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