LES RÉCALCITRANTS
le coup d'État; mais ses principaux chefs restaient de cœur attachés à la monarchie de Juillet, renversée, disaient-ils, par surprise et grâce à un malentendu. Les jeunes princes avaient laissé les plus chers souvenirs. Ils avaient conquis Paffection de tous ceux qui les avaient approchés, non seulement par leur talent, mais encore par leur affabilité, et ceux-là seuls avaient échappé à leurs séductions qu'éloignaient d'eux des traditions de famille, ou encore des habitudes frondeuses, en honneur dans certains corps spéciaux où des opinions avancées paraissaient, et paraissent encore, de bon goût. C'est pourquoi bien des officiers haut placés signèrent, sur les registres du plébiscite, un vote négatif, qu'ils durent amèrement regretter plus tard, mais qui, on doit le dire pour l'honneur de Napoléon III, ne nuisit jamais à leur avancement.
Et ce n'était pas seulement leur attachement à la monarchie disparue qui les guidait. Ils croyaient que l'Assemblée nationale, dans son duel avec le Prince président, représentait exactement les aspirations du pays. Ils voyaient leurs anciens chefs, leurs amis, ceux qu'on appelait les « généraux d'Afrique », se déclarer les adversaires de Louis-Napoléon, à ce point qu'il avait cru nécessaire de sévir contre quelques-uns d'entre eux. Ils ignoraient donc, au fond de leurs garnisons, l'antagonisme profond de l'Assemblée et du pays. Ils ne savaient pas que le peuple, toujours simple, à présent on dit simpliste, avait la tète tournée par ce nom de Napoléon, dans lequel il voyait certaines conquêtes légitimes de la Révolution, et les revendications nationales contre le système européen, qu'on appelait encore la a Sainte-Alliance ». Ils n'apercevaient pas que le Prince président incarnait les aspirations populaires du moment, et que l'Assemblée nationale ne représentait qu'une oligarchie bourgeoise, le parlementarisme, c'est-à-dire le régime néfaste et
forcément débile, où le rhéteur impuissant l'enipomce fatalement sur Thomme d'action et de courage marchant droit à son but.
Comment ne pas excuser leurs hésitations, à ces chefs à qui Tâge et l'expérience avaient donné l'esprit critique, tandis que nous autres, nous étions encore soumis aux impulsions et aux entraînements de la jeunesse? Ces hésitations, le maréchal de Mac Mahon, causant un jour avec l'Empereur, les caractérisait, en lui disant qu'il était des époques où l'homme le plus scrupuleux et le mieux intentionné peut ignorer où est le devoir. La conversation mérite d'être historique. Elle eut lieu en 1864, et le maréchal lui-même me l'a bien des fois racontée.
L'Empereur accomplissait son voyage en Algérie. Il arrivait de Tlemcen à Oran, et, par une belle soirée du mois de juin, il prenait le café, en fumant sa cigarette, en compagnie du maréchal, du général Castelnau et du colonel Gresley, directeur général des affaires indigènes, sur la terrasse du palais du gouvernement d'Oran : le Château-Neuf, ce magnifique spécimen de l'art architectural militaire des Espagnols au dix-septième siècle. Sous la voûte étoilée, caressés par les brises maritimes, ayant sous leurs yeux le plus splendide des panoramas : d'un côté l'infini de la montagne, et de l'autre l'infini de la mer, les quatre hommes causaient, et les hasards de la conversation avaient amené l'Empereur à parler du devoir. « Oh! le devoir, dit le maréchal, un soldat sait toujours où il est. » Puis, l'œil perdu, comme dans la rêverie d'un souvenir, il ajouta :
— Une fois, cependant, j'ai ignoré véritablement de quel côté il se trouvait.
— Comment cela et à quel propos? demanda l'Empereur.
— Eh, mon Dieu! Sire, au coup d'État. J'étais