COLONISATION
ment prendre une importance inconnue jusqu'alors. Le général de Lamoricière était déjà admis comme un chef d'école. Il avait des fanatiques. Il avait aussi des détracteurs, dont aucun d'ailleurs ne contestait son mérite. Il allait bientôt n'avoir plus que des imitateurs, et il jouissait d'une popularité immense, au milieu de la jeunesse ardente et intelligente de l'armée. De taille moyenne, plutôt petit, large d'épaules et même un peu trapu, le visage coupé par d'épaisses moustaches noires et éclairé par des yeux charmants, à la fois profonds et pétillants d'esprit, il vous donnait, au premier contact, le sentiment de sa supériorité. Sorti de l'École polytechnique dans les premiers numéros, il avait fait l'expédition d'Alger comme lieutenant du génie; mais il était entré aussitôt dans l'infanterie et avait été le véritable organisateur des zouaves. Et il n'avait plus quitté la terre d'Afrique. L'assaut de Constantine avait mis le comble à sa réputation. Marchant à la tête de la colonne d'assaut, et voulant entraîner ses hommes par son exemple, il avait expressément défendu qu'on le dépassât. Dans le court trajet qui séparait la tranchée de la brèche, il voit une sorte de colosse qui cherchait à le gagner de vitesse. C'était le commandant du génie, Vieux, le même qui à Waterloo, jeune lieutenant, en l'absence d'artillerie, essayait d'abattre à coups de hache les défenses de la ferme d'Hougoumont. « Commandant! lui crie-t-il, je vous brûle la cervelle, si vous passez devant. »
Il arriva le premier sur la brèche. Un fourneau de mine éclata sous ses pieds et le lança en l'air. Il retomba, vivant mais brûlé, pendantque le pauvre commandant Vieux était tué à ses côtés. Il n'avait pas pour sa toilette la même recherche que son collègue Changarnier. Son seul luxe, c'était son écurie, où se trouvaient toujours les plus beaux chevaux de l'armée, qu'il montait d'habitude en selle arabe. Vêtu invariablement
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d'une tunique sans insignes de grade, le corps entouré d'une large ceinture rouge, il avait conservé pour coiffure son képi d'officier de zouaves, entouré d'un mince et unique galon d'or, et qu'il remplaçait du reste volontiers par le tarbouch oriental, ce qui lui avait fait donner par les Arabes le surnom de Bou-Chechia, c l'homme au tarbouch ». Les Arabes l'appelaient encore Bou-Arraoua, € l'homme au bâton », parce qu'il ne sortait jamais sans une canne. Je l'entends encore avec sa parole brusque, cassante, quoique familière et sdmable, développer sa maxime favorite : « Il faut faire de son temps trois parts : un tiers pour causer afin d'apprendre, un tiers pour se promener afin de surveiller, et un tiers pour rester chez soi afin de travailler. » Il faut croire que ce système, dont il ne s'écartait jamais, lui réussissait, car il imprimait à tout son monde une activité extraordinaire et, sur chaque question, il était mieux informé que celui qui Pavait uniquement étudiée. Les idées qu'il avait appliquées avec un entrain et une persévérance infatigables étaient toutes nouvelles, et il les avait conçues dans le maniement continuel des affaires de l'Algérie.
Hantés par les souvenirs du dénouement fatal de l'expédition d'Egypte, et par la crainte de démantibuler leur budget, nos hommes d'État avaient peur de la colonisation. Ils la décourageaient à plaisir. Quelques stations maritimes, quelques points fortifiés sur le littoral : tel était leur rêve timide. Le général de Lamoricière, au contraire, pensait que la soumission complète de l'Algérie n'était pas au-dessus de nos forces, mais que pour l'accomplir il fallait changer de fond en comble les vieux errements et passer résolument de la défensive à l'offensive ; que pour cela il fallait plonger dans l'intérieur, non pas au moyen de petites garnisons, sans puissance et sans action, retranchées derrière des murailles et submergées dans le flot indigène, mais au
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moyen de fortes colonnes mobiles parcourant le pays en tous senS) vivant sur lui, nourrissant la guerre par la guerre et frappant sans relâche dans leurs intérêts, et jusqu'à ce qu'elles demandassent grâce, ces populations dont nous n'avions pu encore vaincre l'hostilité. Ce système se complétait par un plan général de colonisation, attirant en Algérie, grâce à de larges concessions de terres et de villages tout construits, une population française destinée à contre-balancer, au bout de quelques années, la population indigène.
Bugeaud, lui-même, partageait ces idées, et s'il y eut par la suite entre eux quelques tiraillements, ils provenaient non pas de divergences de vue sur les questions fondamentales, mais des aspérités de caractère du général, qui oubliait trop facilement les égards dus aux glorieux services de ses lieutenants, pour ne se souvenir que d'une chose, c'est qu'ils naissaient à peine, alors que lui avait déjà conquis, sur les champs de bataille de la Grande Armée, les grades dans lesquels il les trouvait, et qui avait la fâcheuse manie de les traiter parfois en écoliers.
A peine en possession de son commandement, le général de Lamoricière commença d'appliquer son programme. La tribu puissante et valeureuse des Gharrabas était à sa portée, puisqu'elle bloquait pour ainsi dire Oran. Elle fit les frais des premières expériences. Voici comment il procéda. Quand les portes d'Oran étaient fermées, le soir, afin qu'aucun avis ne pût sortir de la ville, l'ordre de marche était communiqué aux troupes, qui se mettaient silencieusement en route, au milieu de la nuit, afin d'arriver au petit jour au point désigné. Il n'y avait jamais de mécomptes, parce que le général était toujours admirablement renseigné, payant toujours généreusement les espions. On trouvait invariablement ce qu'on cherchait, c'est-à-dire un établissement arabe, des tentes, des troupeaux et par
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conséquent du butin. On donnait tète baissée sur Tennemiy et on ramenait des dépouilles opimes qu'on entassait pour Papprovisionnement de la troupe, en prélevant une part très large pour les auxiliaires ^ les alliés et... les indicateurs. Ces expéditions-là n'étaient pas toujours sans danger, et le 1 1 novembre notamment, on se battit jusqu'aux portes d'Oran avec les Gharrabas ; le chef d'état-major, colonel de Maussion, fut blessé mortellement, et, sans le dévouement d'un brigadier du 2* de chasseurs d'Afrique, qui lui donna son cheval, il tombait, encore vivant, entre les mains des Arabes.
Mais ces combats exaltaient le courage de la troupe, lui rendaient confiance en elle-même et, suivant l'expression du général, donnaient de Tair à la garnison, jusqu'alors étroitement bloquée.
Le général de Lamoricière était toujours admirablement servi, et il méritait de l'être, parce que sa grande âme était au-dessus de cette jalousie mesquine qui porte certains hommes, réputés supérieurs, à rechercher comme entourage les médiocres. Il n'avait pas peur du talent ; il le cherchait, il l'encourageait, il le faisait valoir. Presque tous ceux qu'il a distingués sont arrivés au sommet de la carrière ^ et le lieutenantcolonel Pélissier, et le capitaine Bosquet, son officier d'ordonnance, et le capitaine Trochu, son aide de camp, et, pour abréger la citation, presque tous les chefs de l'armée française. Mais ses deux plus précieux collaborateurs étaient, sans conteste, le capitaine Daumas, du 2* de chasseurs d'Afrique, notre ancien consul auprès d'Abd-el-Kader, qui avait organisé un admirable bureau de renseignements, et le capitaine de Martimprey, de l'état-major, chargé du service topographique, qui connaissait sur le bout du doigt tout le pays dont il avait dressé une carte, où se trouvaient relevés les moindres campements arabes, à une tente près.