‹ Mes souvenirs (volume 4)Chapitre 5 sur 200 · EN AFRIQUE · texte numérisé non relu

EN AFRIQUE

de Mostaganem, mais il se trompe quand il Tattribue au colonel de Fitz- James. L^honneur en revient à mon père, ainsi que le constatent ses états de service. Le colonel de Fitz-James n'y était même pas. Seulement, dès son arrivée à Oran, le général le fit partir précipitamment à la tête de renforts, et son rapport officiel lui accorda dans le succès une part qui ne lui appartenait pas, et qui lui valut les étoiles de maréchal de camp, dont il ne jouit pas longtemps, car il mourut peu de temps après du choléra. Mon père, naturellement, fut oublié.

Justement blessé de ce déni de justice, il demanda et obtint son rappel en France. Mais là, on lui refusa un emploi de son grade dans un régiment de cavalerie, et à toutes ses instances on répondit invariablement : L'Afrique ou rien! En 1835, poussé par la nécessité, il se décida à retourner en Algérie, avec sa famille. J'abordais l'Afrique à quinze ans. Je ne devais laquit-» ter que vingt ans plus tard, comme lieutenant-colonel des chasseurs de la Garde.

Nous nous embarquâmes à Toulon sur la Chimère. C'était un aviso à vapeur et à roues, un des premiers spécimens de la marine nouvelle qui allait révolutionner le monde. Il filait modestement ses sept ou huit nœuds à l'heure, et mit cinq jours pour nous porter à Oran, où nous arrivâmes le 17 décembre. La mer fut très mauvaise. Cependant, le commandant, M. Dispans, lieutenant de vaisseau, avait embarqué deux jeunes passagères qui allaient, disait-on, rejoindre leur famille en Algérie; et, à en juger par les éclats de rire qui partaient du carré du commandant, la traversée fut très gaie. Nous débarquâmes à Mers-el-Kébir, excellente rade qui sert de port à Oran, et qui est dominée par une majestueuse et sombre citadelle espagnole.

Là, un petit bateau frété par mon père vint nous prendre et nous jeta sur la plage, au milieu de divers

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amoncellements de marchandises de toute espèce : ballots variés, tonneaux pleins d^œufs, cages de volaille^ montagnes d'oignons et de melons d'eau, etc. Mon père avait dans sa poche sa nomination ministérielle au poste de commandant de la place d'Oran, et il croyait descendre dans la maison affectée à son service. Elle était occupée par le commandant intérimaire, le colonel Barthélémy, et je ne sais à la suite de quelle intrigue, la nomination de mon père n'ayant pas été confirmée par le gouverneur général , cet officier conserva son poste . On offrait à mon pauvre père, en guise de compensation , le commandement de la place de Mostaganem. Il ne l'entendait pas de cette oreille-là, et il ne se rendait pas compte que, si Oran était une place plus importante, il y serait perdu au milieu de fonctionnaires militaires plus élevés que lui, tandis qu'à Mostaganem il serait le premier, le seul en vue, son maître, pour ainsi dire. Il ne pouvait pas se douter surtout que là il allait enfin, par une action d'éclat qu'on ne pourrait pas lui contester cette fois, décrocher ce grade de colonel qu'il mit seize années à atteindre.

L'habitude héréditaire de porter l'épée lui faisait croire qu'on dénoue toutes les difficultés avec cet instrument, et peu s'en fallut qu'il ne rendît son collègue personnellement responsable du déni de justice dont il était l'objet. Il céda pourtant aux supplications de ma mère, qui lui proposa de repartir elle-même, après quelques jours, pour Paris afin de faire dans les bureaux les démarches nécessaires. Et, après bien des allées et venues, notre famille, échouée, reçut un billet de logement qui l'envoya chez un Juif de la rue Napoléon. Ce Juif, pour nous céder deux petites chambres sans cheminée, dut entasser son mobilier et ses enfants dans un rez-de-chaussée humide. Un peu plus tard, on nous trouva une maison arabe où nous nous installâmes sommairement.

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